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Virée dans l’ancien Alger… Pittoresque en capitale !

Par Rahmani Mohammed

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Au moment où l’on parle de rebaptiser certaines rues de la capitale, il serait intéressant de revisiter ces lieux qui renferment encore leur histoire — et leurs histoires — pour pouvoir les nommer sans leur faire du tort…

Quand on se promène dans les rues d’Alger la blanche et qu’on prend le vivifiant bain de foule, une foule bigarrée, on se rend compte que cette ville est le carrefour de plusieurs civilisations. Chaque balcon, chaque coin de rue porte gravé en lui son histoire, garde jalousement l’empreinte de ceux qui l’ont construit, de ceux qui l’ont habité un temps. L’architecture des maisons trahit l’identité de leurs premiers propriétaires.

Les noms des rues, à eux seuls, évoquent (pour ceux qui en gardent le souvenir) un monde révolu : celui de leurs aïeux. Qui n’a pas rêvé de circuler dans ces mêmes rues, mais à une autre époque, avant, par exemple, l’arrivée des derniers colons, au milieu des boutiques d’artisans et de commerçants ? Qui n’a pas nourri le secret désir de déambuler dans ces rues étranglées et escarpées, de gravir les interminables marches d’escalier qui faisaient le pittoresque du vieil Alger ?

Ce que nous vous proposons ici n’est pas un voyage dans le temps, ni une étude sociologique de l’époque d’avant la colonisation française, mais un simple regard (parfois plein d’interrogations) sur la manière dont nos ancêtres baptisaient leurs voies et leurs places publiques. Avant 1830, toutes les rues portaient des noms significatifs qui furent, par la suite, défigurés par les premiers Français arrivés sur le sol algérien, à cause de la difficulté qu’ils éprouvaient à les prononcer.

Ainsi, par exemple, la rue Souk El Djemâa (actuellement nommée Malek Md Akli) est devenue rue Socgémah, celle de Aïn-es-Sabat (fontaine de la voûte) — aujourd’hui Boukadoum Abdelali — s’est transformée en rue du Sabbat, et la rue d’El Assel (du miel qu’on vendait près de Bab Azzoun) s’est muée en rue de la Selle. Certaines voies portaient le nom de l’activité qui s’y exerçait. La longue rue Bab Azzoun était (et le reste encore aujourd’hui) l’une des artères les plus passantes. Elle portait jadis beaucoup de noms correspondant aux diverses branches du petit commerce et de l’industrie qui s’y exerçaient.

Ainsi, on trouvait Souk-es-Semmarine (le souk des maréchaux ferrants), Souk-er-Rahba (le marché aux grains), Souk-el-Kherratine (des tourneurs) et Souk-el-Kébir (le grand marché). La rue Bab El Oued s’appelait Souk Djamâa-ech-Chememaïne (marché de la mosquée des marchands de bougies) et Dar-en-N’has (maison du cuivre). La rue d’Amfreville (aujourd’hui, Youcef Mokrane) s’appelait Kouchet-el-Djidjelia (boulangerie des gens de Jijel) car le dey Arroudj, pour témoigner aux Jijelis le bon souvenir qu’il avait conservé de son séjour en leur ville, avait accordé à ceux d’Alger le privilège de fabriquer le pain.

Et, enfin, la rue de Chartres s’appelait Blast-el-Ihoud (des Juifs), puis, Zenkat-el-Halib, à cause des laitiers qui venaient y vendre leur produit. Il est intéressant, pour le chercheur et le curieux, de savoir qu’on ne donnait pas uniquement des noms de professions aux lieux, l’Impasse du Bélier, la rue du Chat, du Chameau, de l’Aigle, Hammam El-Houmeir (l’ânon) : tous les animaux furent immortalisés par une rue, ce qui donna, un certain temps, à Alger, le nom peu élogieux de la Ville des Bêtes.

Certaines ruelles portaient des noms qui devaient certainement avoir leur raison d’être, mais qu’il ne nous est pas facile de justifier aujourd’hui. Ainsi, la rue d’Alexandrie s’appelait Aïn-el-H’djadjel (fontaine des veuves), la rue de l’Aigle, Zenkat-el-H’wa (rue de l’impuissance), car elle abritait un asile pour les Turcs impotents. La rue de la Charte porta, pendant longtemps avant la colonisation, le nom énigmatique de Messeyed-el-Ghoula (la petite école de l’ogresse).

La rue du Chêne était Aïn-el-Khra ! (la fontaine des excréments) et Hammam-el-Foueita que fréquentaient exclusivement les femmes galantes. La rue de la Gazelle (aujourd’hui Amokrane Med) portait le nom de Zenkat-el-Mezzouar (le Mezzouar était le fonctionnaire turc chargé de la surveillance des prostituées et des femmes mariées, l’adultère étant sévèrement puni).

Souvenir quand tu nous tiens !

Six portes se refermaient chaque soir sur ces rues d’Alger et empêchaient les intrus de s’y introduire. Il y avait Bab Azzoun, la plus connue, où se trouvaient les fameux crochets de fer servant à suspendre les condamnés. Elle fut détruite en 1841. Sur le front de mer, se trouvaient Bab-el-Bahr, devenue par la suite Porte de la pêcherie, au bas de Djamâa-el-Djedid, et Bab-el-Dzira (porte de l’île) qui disparut en 1870. Bab-Djedid (porte neuve) fut détruite en 1866. Au nord, il y avait, dans la partie basse, la porte de Bab El Oued et, dans la partie haute, celle de Sidi Ramdane.

De ce vieil Alger dont les noms des rues que le temps et la nostalgie rendent poétiques, résonnent encore dans nos mémoires et dont les portes gardaient jadis jalousement les traditions de l’Algérien, il ne reste plus que le souvenir. Parler, aujourd’hui, d’Alger qui vit le syndrome de l’anonymat des grandes villes est une autre histoire…

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