Gambade estivale parfumée à l'Emigré

Par Med Midjou

Au lendemain de l'indépendance, l'économie algérienne était au plus mal obligeant les autorités de l'époque à tolérer les sorties du territoire pour raison majeure d'embauche, une nécessité absolue de pouvoir se suffire aux besoins familiaux pour un bon nombre d'individus marqués par la galère. Des vagues successives de demandeurs d'emploi sans instructions préalables, ni diplômes quittèrent alors le pays non sans chagrin.

Atterrissant dans l'hexagone, en Belgique, en Allemagne, ou en Italie, ils se sont adaptés au fil du temps aux conditions extrêmes des travaux engagés dans la construction de l'Europe tout en larmoyant par effet nostalgique du Bled, et par absence affective de la famille et les amis. Certains sont arrivés par leur capacité d'intégration à se former statutairement et à s'installer pour de bon avec leurs enfants. Ils adoptèrent ainsi un mode de vie répondant à leur tempérament ethnique et religieux en établissant un programme de visites dans l'empire de leurs ancêtres suggérant la crainte quant à la déperdition de leurs repères originaux. Ils débarquèrent alors durant les vacances sur la terre natale après quatre ou cinq ans d'absence, parfois plus, chargés de cadeaux made in là bas synonyme de plaisir à leurs proches. Ce qui changea d"année en année en eux, le comportement, l'accent et les prémices de la langue étrangère avec ironie humoristique, bien distincts par leur habillement de branchés et quelques accessoires portatifs et décoratifs. Un changement de cap perceptible entre le besoin et la satisfaction, louanges à Dieu, en se forgeant une personnalité, un savoir-être par la substance matérielle, il fallait composer désormais avec cette nouvelle donne et c'est tout à leur honneur et à notre bon profit. Des acquis bien mérités en contribuant énergiquement à la force de leurs bras et à la sueur de leur front (travaux d'Hercule) à la relance économique étrangère. Logiquement parlant, ces gens avaient saisi cette chance à temps, disons le Mektoub, pour les voir détenir des situations bien enviables par les nationaux en soulignant l'évolution monétaire du Franc et donc bien profitables pour leur progéniture qui elle, est arrivée par son génie fort remarquable, à défier tous les pronostics en s'infiltrant dans les milieux les plus huppés, économique, politique, sportif ou autre et c’est de bon augure pour une notoriété de la société maghrébine.

Dans nos rapports avec l'extérieur et à défaut de possibilités de se payer des voyages jadis, la communication s'établissait fraternellement avec la communauté émigrée, avec laquelle le contact était constant, chargé d'idées, de nouvelles fraîches et d'émotions jusqu'à verser des larmes par moments. Bien que des habitudes ou des civilités milianaises subsistent depuis longue date par le tempérament jovial des habitants et un mental de jeunesse porté essentiellement sur l'occident, nous exprimons jusqu'alors ce vif attachement à l'émigration et nous attendons impatiemment le retour des vacanciers pour consolider davantage ces liens communautaires apaisants moralement. Ils arrivèrent de nulle part préférant en majorité la traversée en car-ferry pour raison essentielle d'économie et la consistance en bagages, fourrés et entassés dans la malle sur le toit, partout où il y a un espace dans des voitures de toute rutilance, un retour épanoui faisant une bonne impression dans l'entourage. Nous nous sommes habitués par une façon amusante de les identifier et de les accueillir, chacun selon le lieu de provenance. Exemple, s'il débarquait de la Belgique, (B) sur la plaque minéralogique, on disait qu'il a eu un (Bermessioune), (F) de France, c'est, Facances et enfin (GB) de grande Bretagne, c'est Goundji Brovisoire, le tout avec le sourire et les embrassades sans le moindre accroc. Changement de tendance constatée chez nos aimables émigrés de nos jours depuis l'instauration d'une économie de bazar, ils s'approvisionnent en produits divers sur nos marchés, c'est tout le contraire de ce que c'était, taux de change oblige, calculateur économe par contrainte financière en attendant une stabilité de cette crise passagère.

Le climat doux régnant, les sorties ne nous incitaient pas vraiment mis à part le camping sauvage ou de courtes journées à passer en bord de mer, le détour par Alger pour des histoires de réservation et confirmation. Avec ces vacanciers d'outre mer, le temps passait vite sous les platanes dans des terrasses à étancher la soif de glace citronnée et des sujets de tout bord à débattre. Quand le mercure franchit parfois la barre du raisonnable, l'envie de piquer une tête nous amène au choix, vers la piscine Saint-Antoine où un superbe spectacle de plongeons exécutés par Alilou, Zigomar et Karota, était offert aux visiteurs attablés à l'ombre du bougainvillier.

La piscine militaire drainait beaucoup plus de monde pour le prix abordable, assiette sur laquelle est érigée aujourd'hui la mosquée Es Salam, celle des mines (close) et celle des belles sources, était recommandée pour de longues brasses. A cet endroit il n'y avait pas de vestiaires, les fringues sont enroulés et accrochés dans les arbres fruitiers, tout en se baignant, un autre œil reste braqué par vigilance d'où l'adage populaire de malignité attribué à quelqu'un de rusé, on dit qu'il nage tout en sachant surveiller son bien. Bien des fois, des jeunes regagnèrent leur domicile en maillot de bain, faute d'inattention. Un prunier planté au bord du bassin servait de plongeoir d'où (Xirati) que Dieu ait son âme, constituait la distraction de tous les présents en s'adonnant à ses numéros fétiches de plongeons. On raconte qu'il arrive à enlever la coque et avaler l'œuf avant de toucher l'eau, un défi. Cet arbre auquel nous faisons allusion couvrait énormément de surfaces en produisant la succulente "Reine Claude" disposée chez les ménagères en quantité importante comme confiture, de nos jours sa rareté fait que son prix inaccessible ne soit pas à la portée de toutes les bourses. Connaissant par ailleurs la fraîcheur de Boutektoune, un endroit très prisé en été, nous passâmes quelques fois des heures durant, les pieds trempés dans la rigole glacée, à goûter aux sensations émises par l'effet du ruissellement des eaux vertueuses.

Le plus attractif dans ces moments de loisirs et plus apprécié par les convives normands, marseillais et autres, était le rendez-vous au cinéma Plein Air, des soirées magnifiques entre amis à se détendre dans la douceur nocturne au dessous du faisceau lumineux de la caméra à bobines du 19ème siècle dont l'opérateur Boualem y allait avec soin dans la projection des films à grand suspense, genre 007, ou de Clint au cheval infatigable et au chargeur inépuisable dans les Western-Spaghetti. L'entracte étant consacré à quelques rafraîchissements, café et un nuage de fumée par l'abondance des cigarettes toutes marques confondues, la frime est aussi vieille que le monde, du Safi, Afras, gauloise filtrée à l'Américaine Dunhill.

On dormait peu, la sieste non plus. De jour comme de nuit, nos rencontres étaient meublées de rêves, de sentiments, de projets fuyants, d'évasion. On avait cette impression, qu'ailleurs, il faisait bon vivre, beaucoup de choix et de liberté. En quelques occasions de mariages célébrés et animés de musique Châabi aux Annassers et partout ailleurs, fief du jasmin, la Doukana était à chaque fois toute bichonnée aux couleurs de l'évènement nuptial, par une scène montée à l'ancienne et des guirlandes accrochées aux grenadiers et poiriers en attente des visiteurs pour une soirée toute chaude dont l'odeur d'une chorba préparée d'une main experte, relevée d'agneau et de coriandre, reniflée de loin n'était pas de refus, suivie de l'incontournable Mthâwam aux boulettes associées aux carrés de viande les mieux disséqués. Assouvis de protéines épicées et de délice maison, piste ouverte pour le Berouali comme digestif jusqu'au petit matin en compagnie de l'heureux marié, la (Rechka) ou (Taoussa) fusait par tradition aux couleurs du dinar et du franc et une panoplie de divers cadeaux .

Occasionnellement, des soirées pop étaient organisées à la piscine municipale, animées par des troupes locales en verve, telles les Dalton, les "M" seniors et juniors, des moments de grande émotion à vider les souffrances morales au son de la batterie et des guitares électriques. Cet endroit romantique avait accueilli quelques années auparavant le célèbre Claude Nougarou que les présents de l'époque en font encore une éloge de la jubilation ressentie au moment des faits, valse et slow jusqu'au lever du jour. Très tôt le matin en fin de soirée, direction le Sfendji, des beignets tous chauds arrosés de thé mentholé, un petit somme et rebelote l'après midi de nouveau les retrouvailles et suite de déballage. Quelques participations dans d'intenses empoignades de foot organisées au stade "Dona" en inter-quartiers et âprement disputées, Mosquée, Cité Nord, Tabana, Emir Khaled, HBM, les Annassers, Zougala, Oued Réhane etc…avec mise en jeu modeste des fois, de la limonade Sélecto de l'ex. Fabrique " Les Sources du Zaccar", deux bouteilles par vainqueur, une passion qui draina énormément la foule par la présence des individualités footballistiques.

Il n'y avait pas plus grande désolation cependant que celle ressentie à la fin des vacances quand le retour à l'Hexagone se prononça sèchement. Après des jours et des nuits de vadrouille commune à l'algéro-française entre la causerie, les fêtes familiales, les veillées tardives énergiques dans une ambiance de grand délire et le partage des sentiments, la séparation s’annonça tel un couperet pour nous signifier que tout a une fin, heureusement qu'on continuait à entretenir ce contact en dehors de ces rencontres par du courrier ordinaire et des cartes postales des capitales et provinces étrangères envoûtantes. Aujourd'hui, avec l'avènement de la parabole et le Net, le sens de la communication a beaucoup changé en diminuant de charme. Autrefois, on courrait après le facteur, impatients de recevoir un câble ou une carte postale, de nos jours, il vous court après pour vous faire signer une contravention, vous coller un redressement fiscal, une convocation jusqu'à vous faire regretter le lieu natal avec notre plus grand respect pour ces aimables messieurs du servive public.

Le départ de ces transitaires, synonyme de rentrée sociale et reprise des activités coutumières ici et ailleurs est amicalement empreint chez nous d'une maxime assez rigolo, simulée par la goutte des platanes centenaires soit un mauvais présage si quelques uns de ces voyageurs s'attardèrent à faire leurs valises à temps. Selon l'adage local propre aux milianais, tout touriste qui ne prend pas ses dispositions pour s'embarquer juste avant l'automne, saison où le Zaccar s'enveloppe d'un burnous gris menaçant et le platane commençant à déverser ses grosses gouttes sur les trottoirs et les passants, eh bien, il doit savoir qu'il restera à quai et se préparera en conséquence à passer un hiver rigoureux et une profonde méditation en attendant le retour des hirondelles l'année suivante. Ainsi s'écoule le temps à Miliana sans jamais désespérer de revoir fleurir un jour, la vie de plus belle.

 

Salutations nostalgiques et amicales de Med Midjou

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Mis en ligne le 02 Janvier 2008 - Noria - All Rights Reserved