De   Bab-El-Oued   à   Miliana

Youcef le conteur

Par Ahmed MAHROUG

Episode 04

Comme promis je reviens sur ce personnage, qu'on rencontre constamment entouré de jeunes gens toute ouïe en alerte. Il est seul à parler et gesticuler. Un silence cérémonial contraignant l'assistance au mutisme. Un bonhomme dont la vie s'est dilué dans les films et le conte. Au fil des années et de son intérêt accru pour les histoires et les rêves, il est devenu un goual en quelque sorte. Une imagination débordante, une utilisation du souffle qu'il est seul à maitriser. Le suspens est devenu son art. Il arrive à vous tenir en haleine pendant de longues heures. Il ne se fatigue jamais, quand il s'agit de reporter les histoires filmiques et les évènements. On l'aimait beaucoup.

Il est très connu dans son quartier et on l'adorait. Il est toujours à Miliana ; A chaque fois que je le rencontre, il me fait sortir une scène d'un film pour faire le parallèle entre les situations. Sacré Youcef. Le songe et l'imagination des petites gens.
Brahim le gérant de la salle de cinéma était en concurrence avec M ; Boumaza.
La tradition fait qu'à chaque fois qu'il y a un film nouveau, on procédait à une campagne publicitaire restreinte localement. On collait les affiches sur un tableau de quelques mètres en y rajoutant un écriteau, ou on distinguait le terme nouveau. Un tableau en bois soutenu par de minuscules pieds en bois eux aussi.

On attachait ce tableau contre un platane de la rue St Paul, à la vue des passants.
Il faut admettre que cette rue, fut le passage obligatoire de tous les Milianais et leurs invités. On aimait faire l'éloge de cette belle rue. Ses immenses platanes s'élancent à plusieurs mètres dans le ciel. Un endroit très frais durant l'été. En hiver, les feuilles mortes qui jonchent le parterre, à même la chaussé, nous poussent à glisser les pieds pour provoquer un son mélodieux.

Les feuilles crient sous vos souliers. Une musique. On s'en lasse. Jamais. Tous les Milianais s'adonnent à ce jeu musical. Les plus petits en raffolent. Provocant un retard pénalisant. Le rire est dans ces cœurs innocents.
Les fréquentations assez denses des cafés maures et leur important nombre dans cette espace, permettaient une communication directe : Attrouper les curieux et les adeptes du cinéma. Youcef n'est jamais loin.Une grande affiche, des photos du film et Youcef ....le Goual. Le tour est joué. Parfois il en existe plusieurs, chaque arbre retient en otage un placard. Il reste là jusqu'au prochain changement de programme, nuit et jour.

Il scrute les moindres détails des photos et des affiches. Il assimile et retient à jamais les noms des acteurs et tète d'affiche, le réalisateur, les couleurs utilisées, les graphismes, la maison de production, et le jour de l'arrivée du film à Miliana. En son fort intérieur, il réfléchit au moyen d'avoir des sous. Il s'abreuve de rêves et de fantastiques même en regardant des copies de photos sur lesquelles des mains anonymes traçaient des dessins illusoires et sémiotiques.
Il verra ce film. Les jeunes adolescents le suivent et l'entourent partout ou il va. A la conquête de la moindre information. Un cinéphile inconditionnel ce Youcef.

 

Youcef appartient à un autre quartier. Houmet cheikh. Un quartier qui englobe les rues adjacentes au bain maure mitoyen de Sidi Ahmed Benyoucef et des Mabrouk, le bijoutier. Une Houma de quelques quarante âmes de 15, 16, 17 ans. Ammi Meziane, un polygame, kabyle de Fréha, fan du colonel Amirouche et gérant du bain, fournissait pratiquement la moitié des éléments de ce quartier. Quand il ne va pas à la chasse il s'asseyait en face de son Hammam. Juste à coté de l'échoppe d'un vendeur des besoins féminins pour le bain. Un jour je vous parlerai du bain, Un lieu féérique et cérémonial. Le bain maure. Il ne s'entendait pas beaucoup avec lui. Il lui reprochait ces avances indiscrètes à ces clientes. Le vendeur s'adonnait aussi à certaines pratiques païennes qui dérangeaient beaucoup Ammi Meziane. Le vendeur écrivait des talismans et par moment prodiguait des produits aux femmes en détresse. Du « Kemmoun, mélangé au Djauoui. » à diluer avec un brin de je ne suis quoi, dans de l'eau de Javel et votre partenaire deviendrai aussi doux qu'un agneau ... à la bonheur et à votre santé. Les femmes s'achetaient beaucoup plus des grains de « Houlba ». Elles ce produit en tisane pour prendre du poids et devenir assez rondes. Les hommes de cette époque appréciaient énormément les dulcinées grasses. On disait bien, en faisant allusion aux volumes des femmes : « marie-toi avec une femme et demi. La moitié partira, il restera toujours la femme ». Allez comprendre quelque chose dans cette équation. La femme au poids. Ammi Meziane savait toutes ses manigances et redoutait qu'un jour le Taleb ne se tromperai de formules et enverrai la personne ciblée à quelques mètres sous terre...

De Temps à autre, en kabyle, on entendait une voie de femme, parvenir de derrière le petit rideau signifiant l'occupation des lieux par les femmes, lui demandait d'aller voir la citerne d'eau si elle ne s'est pas vidée. Il s'exécute. Dans la soirée, durant la tranche des hommes, il se met derrière son comptoir, tout en sourire, il chantait « ababouren ».

Youcef fait partie de cet environnement et évoluait à l'intérieur de cette sphère.
Il s'asseyait au bout de la rue qui fait face à sidi Ahmed Benyoucef.
Les jeunes l'entouraient, assis, même le sol, debout ou simplement accoudé contre un mur. Il raconte...il raconte.

Il ne s'arrêtera plus... Il rentre en transe. Sa voie change au fur et à mesure des péripéties et des situations. Une boite à rythme installé quelque part dans ses attributs vocaux fait le nécessaire dramatique Des sons aigus, graves, des middle, un mixage parfait.

Les protagonistes et les antagonistes du drame sont décrits avec les détails qui les différencient qui les identifient. Les effets, la musique, les bruitages, les leitmotivs, les scènes osées etc. tout y passe et en même temps. Tout.... Le moindre détail porté à l'écran est repris à sa juste valeur. Il y met du sien. Il change de registre sonore à chaque changement de situation. Quand il arrive au nœud de l'histoire, il s'arrête comme marquer une transition technique telle que nous la rencontrons effectivement dans la technique cinématographique.
Comment fait-il ? La séance peut durer des heures et des heures.
L'assistance, pas moins de vint corps inertes, part et revient, soumise et suspendue aux réactions des divers grimaces et expressions de Youcef. Un troubadour.

Il décrit d'une manière dramatique les évènements qu'on se sentait à l'intérieur des évènements. C'est pour cela qu'on se cotise pour lui offrir une place balcon, à chaque séance.Un report plein d'affection et de respect. Après cette séance on peut déguerpir et aller raconter dans une autre Houma les péripéties de Tarzan sans jamais pouvoir égaler Youcef.
Je t'adore Youcef !!!!!

Commentaires (5)

1. Ait-chalal 29/08/2011

Je suis agreablement surpris et intensement emu a l'evocation de certains souvenirs et surtout a la vue des photos d'une Miliana telle qu'on l'adorait bien avant que des decideurs illumines et des mains expertes ne lui fassent subir impunement un aussi hideux lifting.Je voudrai dire mon plaisir de lire certains noms associes a un long parcours commun (hors du commun?)qui nous font machinalement ouvrir les portes virtuelles et hermetiques qui gardent jalousement la copie originale du film de nos 20ans qu'il est important de derouler et de depoussierer de temps a autre sous peine d'etre emiete sous le poids inexorable du rouleau compresseur du Temps.Ce n'est certainement pas un hasard si la plupart des messages glorifient cette periode par douce nostalgie c'est certain mais aussi pour bien d'autres raisons qu'il serait fastidieux d'enumerer ici.Merci pour ces bons moments pleins d'emotion
B.Aitchalal Promo 74.

2. larbi bouamrane 25/07/2010

salleme a tous les algerien surtout les milianais et joublie pas mon cartier korkah et le bonjour a monsieur ahmed mahrouk de la part de azzeddine salleme

3. Midjou 13/04/2010

Voilà une année que nous a quittés Si Meziane que Dieu ait son âme, laissant derrière lui un quartier meurtri (Houmet Echeikh)avec un flot de souvenirs émouvants bourrés de boutades et dont l'existence rimait avec l'humour d'un chasseur tantôt jovial tantôt bredouille, reconverti en pêcheur malchanceux et souriant, incarnant l'humoriste à la bonne humeur, le rire éternel collé aux lèvres. Tout le monde le chérissait pour son tempérament amical et amusant avec tous les âges.

Sitôt disparu que tout s'effonfre après lui, même son hammam, lieu de rencontres et de relaxation tant convoité par le 3ème age et l'inoubliable souvenir des baignades chaudes relevées par du sahleb préparé à la braise, le tout agrémenté par la mélodie berbère fusant de derrière le comptoir, assa nezha et azedjiga entonnées par le maître des lieux. Quel temps! c'était vraiment un climat radieux. Avec ton feuilleton rocambolesque cher ami, les nostalgiques ne peuvent retenir leurs larmes très longtemps.
Bonne continuation...

4. rahoual 11/04/2010

sacre sid ahmed !
moi c est pas ce youcef , le legendaire conteur de miliana qui m a fascine , des annees durant ; mais toi mon ami et la maniere dont tu le decris !
mais bravo pour le style !
ta manniere de refaire vivre ce personnaage , refait vivre en meme temps , cet amour si special , si intense qu on a envers cette ville si belle et si chaarmante ou on a passe notre jeunesse !
moi , avec ton youcef le conteur, c est cet aamour que j ai et qui quelquepart dans mon coeur , me pousse a voir miliana coute que coute chaque weekend , et quand le devoir m oblige a rester un weekend au travail , c est le calvaire et le " chaouk " oui l amour de miliana , a mon avis est plus fort que l amour qu on a pour une femme , c est ca qui m appelle comme une voix venue de nulle part pour prendre la direction de miliana en toute hate ! comme si on allait louper un evenement , une minute , une heure , tellement on est presse de rentrer , oui peut etre le debut d un des recits de youcef le conteur !
enigmatique n est ce pas ?
ahmed rahoual
ferroukhi 1974

5. CHENGAB KHALED 09/04/2010

IL EST DES VOCATIONS COMME DES RÊVES INASSOUVIS.ET LE CAS DE YOUCEF EN EST LA PARFAITE ILLUSTRATION.SON GENIE NARRATEUR,TOUT COMME SON IMAGINATION FERTILE ET SON POUVOIR DE TRANSPORTER PSYCHOLOGIQUEMENT SON PUBLIC ET DE L'INSTALLER AU COEUR DE L'ACTION,AURAIENT L'EMMENER A EPOUSER UNE CARRIERE MERITÉE DANS LE SEPTIEME ART ALGERIEN NAISSANT.LES ALEAS DE LA VIE ONT DECIDÉS AUTREMENT.C'ETAIT MON VOISIN DE HOUMET ECHIKH,APPELÉE AINSI EN RAISON DE SA PROXIMITÉ GÉOGRAPHIQUE D'AVEC SIDI AHMED BENYOUCEF ET A UNE ENCABLURE DE HOUMET TISS.C'EST LA OU JE SUIS NÉ,DANS LA MÊME MAISON QU'HABITAIT YOUCEF QUI ETAIT MON AINÉ DE CINQ ANS.ET C'EST LUI QUI M'A FAIT DECOUVRIR LE CINEMA.IL ALLAIT VOIR MA MERE QUI ME CONFIAIT A LUI DE TEMPS A AUTRE,EN L'INFORMANT DE LA PROJECTION D'UN BON FILM QUI POURRAIT M'INTERESSAIT.MA PAUVRE MÊRE LOIN D'ÊTRE DUPE ACQUIESAIT TJRS AVEC UN SOURIRE TANT ELLE ADORAIT YOUCEF,ET LE GRATIFIAIT DU PECULE INDISPENSABLE POUR PENETRER LES ANTRES DES VARIÉTÉS.PÉCULE QU'ELLE CHERCHAIT DANS SA MAHARMA QUI LUI SERVAIT DE SERRE-TÊTE,SINON C'ETAIT VERS LE CAFÉ MAURE QUE TENAIT MON PERE QU'ELLE NOUS ENVOYAIT PRELEVER LE SÉSAME.C'EST VIEUX TOUT CELA,JUSTE AVANT L'INDEPENDANCE,JE L'AI REVU LE MOIS DE DECEMBRE PASSÉ,LE PERSONNAGE N'A PAS CHANGÉ D'UN IOTA,A PART QUELQUES EMPREINTES DU TEMPS QUI PASSE.SA MÉMOIRE PRODIGIEUSE M'A FASCINÉ QUAND IL A ÉVOQUÉ DES NOMS D'ACTEURS ET DES SCÉNES LONGTEMPS DISPARUS DE MA MÉMOIRE.SACRÉ YOUCEF.PERSONNAGE PLEIN DE PANACHE.

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