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L’intellect du petit Moscou

Par Slemnia Bendaoud

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  L’intellect du Doui, ce Mont qui fait de l’ombre sur le petit Moscou, était sur le point de devenir ce jeune architecte, si ce n’est cette mort surprise, montée sur ses grands chevaux, qui l’attendait au tournant, au sein de ce virage de la vie, taillé en lame de scie ou en épingle à cheveux, afin de définitivement l’épingler et le ravir aux siens.

A la fin de la seconde guerre mondiale était donc née cette petite étoile, bien visible au pied du Doui, dont la lueur scintillait déjà au loin de toute sa vigueur et grande dimension sur son environnement immédiat et cette plaine de proximité, riche en grandes moissons, l’été venu.

H’Mida Belkadari, alors clerc de notaire de son état, son lettré géniteur, déjà tout fier de son nouveau-né, le second de sexe masculin parmi ses nombreux frangins, le baptisera sans hésiter un seul instant du nom de ce Saint de ce Sidi Berrakaâ  de la contrée.

Berrakaâ, cet ancien ferroukhien qui n’est autre que le frère ainé de Tahar Keddar, était un élève studieux, très doué, l’un des rares fils d'indigènes à tenir la dragée haute à cette nombreuse progéniture des colons français.

Ayant fréquenté avec grand succès l’école de garçons de l’ex Duperré (Ain-Defla), il sera admis comme lycéen à Mustapha Ferroukhi pour tout ce long bagne de sept terribles années de dur et pénible labeur, d’où il décrochera avec grand mérite son bachot dans la série sciences expérimentales, à l’époque ventilé en deux temps (mi-temps) et deux années séparées, les toutes dernières de son cursus.

Aussi, ce futé fils du très pointilleux clerc de notaire, très à cheval sur la ponctuation des textes dont le moindre signe déplacé allait donner un tout autre sens à son texte transcrit, n’étant jamais fasciné par les lettres, éprouvera, très tôt, ce besoin terrible de manipuler les chiffres les plus complexes ou ceux très enchevêtrés, en leur traçant ou retraçant, à l’envi, toutes ces courbes fastidieuses dont il fallait prévoir déjà au préalable l’itinéraire de leur projection, mais surtout bien calculer leurs repères cartographiques et autres utiles points de leur jonction.

Et s’il atterrit, un beau jour, durant l’année 1966, au sein de cette grande école des beaux arts de la capitale du quartier périphérique de sa nouvelle demeure parentale, ce ne fut guère pour y suivre un quelconque métier relevant de sa pure et très noble discipline, puisque la filière architecture y était, elle aussi, domiciliée, faute d’espace justement et de structures d’accueil, bien avant la création de l’actuelle EPAU (Ecole Polytechnique de l’Architecture et l’Urbanisme).

Cependant, il arrivait à cet intellect du Doui de plonger très souvent corps et âme dans les merveilleuses lettres de ses bouquins, autrefois presque tous achetés chez ce vieux Mouloud de la rue Didouche Mourad, les délectant à la série, pour ensuite les léguer comme précieux héritage de culture générale et cadeaux de prestige à son frère cadet Tahar.

Au contraire de son père qui n’usait que de ce très officiel  papier blanc de l’ex défunte machine à écrire de marque Japy ou Olivetti, son rejeton, lui, consommait à profusion, pour les besoins de son métier, autant celui bien uni que celui très quadrillé et millimétré, sur lequel il s’appliquait à y répercuter et surtout répertorier au crayon ou au stylet tous ces croquis, formes et dessins géométriques relevant du grand espace de notre quotidien univers.

Mieux encore, il n’usait que très rarement du stylo et jamais, en fait, du clavier parental. Un simple crayon noir assorti de sa gomme très blanche de couleur, lui suffisait, par contre, à tracer toutes ces formes, contours et menus reliefs, conçus au millimètre près, afin d’ériger ces immenses tours et imposants buildings à vous provoquer le vertige ou ces autres techniques architecturales à vous faire perdre la tête, a défaut de vous égarer au sein de leurs toutes petites venelles.

L’enfant terrible de la très riche plaine du Chélif, ayant passé l’ensemble de son adolescence  ainsi que sa prime jeunesse au sein de ce lycée de Miliana, agrippé à son rocher du Zaccar, allait ensuite connaitre cet espace plus dimensionné de l’université d’Alger, pour y suivre justement des études d’ingénieur architecte.

Tout allait donc pour le mieux pour ce jeune universitaire, précocement introduit au sein du mouvement syndical estudiantin autonome et aussi à ce courant politique de gauche où militait depuis déjà 1936 son propre géniteur ; puisque Ain Defla, à l’époque, n’était autre que ce petit Moscou, d’où fusaient, aussi puissantes que très virulentes, ces autres étoiles algériennes, nées au sein du mouvement ouvrier français, mais bel et bien élevées et entretenues au pays des origines, depuis la création de l’ENA (Etoile Nord Africaine) jusqu’à l’avènement du PAGS (Parti de l’Avant-Garde Socialiste).

En marge de ses études et au prorata de ce précieux temps soustrait de celui qu’il leur consacrait, Berrekaâ s’était donc forgé ce statut de syndicaliste estudiantin très engagé, en plus de son appartenance et totale allégeance aux idées –autrefois très en vogue- du parti communiste algérien (PCA), prônant cette voix révolutionnaire, en partie partagée  mais sévèrement contrôlée par le pouvoir alors en place.

Ses grands problèmes et nombreux déboires, il les connaitra justement sur ce plan de son engagement syndical et politique, sans équivoque, sans faille et sans condition, face à un pouvoir qui réprimait déjà tout ce qui bougeait dans le sens qui le dérangeait.

Déjà tout jeune étudiant, il portait cette casquette connue ou visible au loin d’un véritable rebelle, coiffé de ce noble idéal porté en triomphe, afin de faire valoir ces droits de l’homme dont avait vraiment besoin la scène politique nationale d’un pays en devenir et d’un état en construction.

Membre de l’ORP (organisation de la résistance populaire), il représentait déjà cette peste inévitable ou caractérisée pour Kaid Ahmed et consorts, soupçonnés de ne pas trop s’engager ou bien faire au profit de la révolution agraire en leur qualité de descendants de gros propriétaires terriens.

Avec Smail  Boualem, son ami de toujours et voisin de quartier au sein de leur village natal, Ain Defla, ils furent ces premiers élèves ingénieurs de la région  de la toute nouvelle grande école d’architecture (EPAU) dont le siège devait être dissocié de celle des beaux arts se trouvant au Télemly à Alger.

Ce fils de la plaine du haut Chélif était depuis devenu la cible des services de sécurité dès lors  qu’il était connu  cet élément très actif au sein de l’ORP, suite à ce coup  d’état militaire ou sursaut révolutionnaire ayant porté au pouvoir le colonel Houari Boumediene, alors considéré à tort par cette aile de gauche comme un élément de la droite.

En effet, traqué de toutes parts, et surtout subissant interrogatoire sur interrogatoire, le jeune Keddar Berrekaâ savait qu’il était désormais pourchassé telle une mouche par ces flics accrochés ses basques, pour finalement se décider à définitivement entrer dans la clandestinité, fuyant, par la même occasion, tous ces barrages dressés à  son encontre.

Et comme le fuyard,  très conscient qu’il vivait en permanence le calvaire du véritable danger, ne pouvait longtemps rester tapi dans sa cachette, du fait qu’il trainait depuis déjà un  certain temps ce problème d’un taux très élevé d’albumine dans son urine, il lui  fallait un jour ou l’autre sortir de sa tanière pour aller se soigner.

En dépit de tous ces bruits très décourageants qui courraient à son sujet, il fut  admis à l’hôpital de Mustapha Pacha grâce au concours du docteur Daoudi Bouabdellah, cet autre fils du bled,  qui  eut ce  courage  de le soigner au sein  de son service.

A ceux qui le mettaient en garde que le patient était recherché par les services de sécurité, il leur rétorquait, selon les dires de son ancien camarade Aggoun  Djelloul, que : « pour moi, il ne s’agit que d’un malade ordinaire, comme tous les autres malades ! ».

Ayant trop longtemps laissé trainer sa grave maladie, le patient  n’a pu malheureusement être sauvé, malgré toute l’assistance et le dévouement extraordinaire de ce docteur consciencieux et très courageux.

Il y périra, des semaines plus tard, et sera inhumé au cimetière de Sidi Yahia d’Ain Defla, lors d’une très émouvante cérémonie à laquelle presque toute la population du village y avait alors assisté, et au cours de laquelle nous fîmes pour la première fois  la remarque de la présence féminine  aux obsèques et à l’enterrement de l’un des disparus de la contrée.

Le plus remarquable dans ce douloureux évènement fut cette oraison funèbre lue dans un Arabe  châtié et très classique par un tout jeune étudiant dont l’objet du texte fut des plus travaillés et d’une très rare beauté, mais surtout portée émotionnelle, tenant  compte du douloureux évènement, qui  nous fera  frémir  la peau  devant  tant déloges méritées manifestées à profusion  au  profit du disparu, de vive voix et par l’un  de ses intimes amis et  collègues de l’université.

Pour nous jeunes collégiens qui assistaient pour la  première fois à pareille oraison funèbre, ce jour était resté gravé dans nos mémoires, du  fait que nous assistions aux funérailles de l’un des nôtres dont la vie universitaire et le combat militant nous étaient  alors racontés par ce monde intelligeant qui nous était  venu de  cet ailleurs, cette capitale du pays où très peu  parmi  nous y avait déjà mis les pieds.

Le geste le plus frappant que tout le monde aura remarqué durant cet enterrement est sans conteste l’explosion en sanglots de  cette jeune demoiselle, se tenant tout près du muret du cimetière (celle-là même qui apparait en compagnie du défunt sur la photo, jointe en annexe), dont ses amies trouvaient les pires difficultés à pouvoir vraiment la consoler dès lors que la dépouille du disparu était mise sous terre.

Depuis lors, la ville de Ain Defla pleure jusqu’à ce jour cet architecte disparu à la fleur de l’âge, pour avoir osé volontairement s’engager au sein de ce combat militant estudiantin au sein duquel nombreux étaient  ses confrères qui devaient périr dès 1968.

Autrefois, dès que la gente estudiantine se raclait la gorge c’est toute la haute oligarchie du pouvoir qui s’enrhume, panique et agit matraque en main car, étant  bien convaincue que l’élite qui milite a déjà mis le train en marche.

Elle en était très consciente de ce réel danger provenant  de cette  voix estudiantine qui soufflait à pleins poumons ces mots de la démocratie appris sur les bancs de notre toute  jeune université.

En cette pluvieuse journée printanière de l’année 1971 venait donc de nous quitter à jamais Berekaâ  Keddar, cet autre Ferroukhien, victime de son combat estudiantin dont l’idéal parait encore des plus lointains à atteindre  même aujourd’hui.

On ne peut, très honnêtement, que s’incliner  devant cette mémoire ressuscitée de tous ces disparus en faveur de cette cause du  noble combat pour le triomphe des libertés et de la démocratie.

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(*) A partir de l’année 1936, Ain Defla (ex Duperré) était plutôt connue à travers le surnom du petit Moscou, pour avoir justement été ce petit vivier du parti communiste algérien (PCA) au sein de la vallée du Chélif

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Commentaires (8)

AladinZin
  • 1. AladinZin | 06/03/2017

Bonjour Messieurs Dames,bonjour Rachid Missoum .
Je suis contemporain de feu Keddar , que je n'ai pas connu personnellement , j'étais à Polytechnique d'El-Harrach ou j'ai eu mon diplôme en 1968.L'ORP , LE. PAGS , j'ai connu tout cela .J'etais très proche d'eux et je partageais toutes leurs idées , sauf une , l'athéisme de certains d'entre eux .Ils mangeaient au Ramadhan. Pourtant , je ne gobais pas les "frèros" qui activaient déjà .Certains de ces derniers s'engageront plus tard à fond dans un mouvement qui a fait mal au pays .

rachid  missoum
  • 2. rachid missoum | 05/03/2017

Il n'était pas membre de l'ORP mais membre du Pags et de l'UNEA Section d' Alger

rachid misssoum
  • 3. rachid misssoum | 05/03/2017

j'ai connu Keddar , on l'appelait par son nom et non par son prénom
modestie , courage abnégation
qu'il puisse rester dans nos mémoires le plus longtemps possible on a besoin de lui et de son souvenir pour continuer à espérer

Miliani2Keur
  • 4. Miliani2Keur | 03/08/2014

Merci slemnia pour ce témoignage, d'autant plus valeureux que c'est peut-etre une des trés rares tribunes qui le commémore!
Respects et honneurs a notre élite

YAHIAOUI Mohamed-Rachid
  • 5. YAHIAOUI Mohamed-Rachid | 02/08/2014

A Mr Slemnia
Je vous remercie vivement pour ce vibrant et pathétique hommage rendu à une figure emblématique de cette jeunesse qui eu le courage de dire haut le rejet de la dictature. En parlant de Ain Defla comme étant le "Petit Moscou", je me rappelle de Cheikh Embarek auprès de qui j'avais était A.S.E., et son fidèle "Chaâb" qui étant agent chef au CEM Ibn Sina de Ain Defla. Merci cher ami pour ce souvenir.

Amar Ayadi
  • 6. Amar Ayadi | 02/08/2014

Bonjour la famille

Slemnia Bendaoud,

J'ai eu comme amis de classe à partir de la 6eme Septembre 1957 les Keddar Berrekaa , Daoudi Bouabdella médecin, Hadj Sadok Ahmed ex officier de la gendarmerie, Allah Yerhamhoum.
Je revu le 01.5.2013 pour les retrouvailles du Lycée Abdou un ami commun Kouache Benyoucef, chez qui on se rencontrait souvent ( Station d'essence à l'entrée est de Ain Defla).
J'ai eu le plaisir de revoir Berrekaa à Alger à la fin des années soixante ainsi que Hadj Sadok Ali Alias Capt Miky qui était à l'époque commissaire principal à Alger.
Et c'est d'ailleurs Ali qui nous informa de son décès, journée mémorable à AIn Defla.

Berekkaa connaissait tous les chants patriotiques par coeur et à chaque week end on chantait la peur au ventre dans le bus qui nous menait vers Khemis Miliana.

Merci d'avoir réveillé de vieux souvenirs et d'avoir rendu hommage à un grand Monsieur, Allah Yerhmou.

Bien le bonjour à Aggoun Djelloul , Moualek, Hadj Sadok Youcef Alias Sportif, Mahmoudi Alias De Gaule, les deux Khellaci,Fellah Kouider, les Hadj Sadok Alias 42,44,Parasol et mon ami Mahmoudi larbi ex officier de la gendarmerie qui était à la présidence sous Chadly et la liste est encore longue.

J'ai eu beaucoup de plaisir à en parler avec Tahar à Miliana.

Hortense
  • 7. Hortense | 02/08/2014

Salam,

Toute personne qui s'engage pour une cause,poursuit son combat même au péril de sa vie suscite de l'admiration, force le respect,et on s'inclinera devant sa tombe.
Le médecin qui le prenait en charge n'a fait que respecter la déontologie qui dit que:tout patient a droit à des soins quelque soit sa couleur,sa race,sa religion(il est irréligieux),son engagement politique(il est apolitique).
J'ignorais que Ain Delfa abritait le MC et qu'on lui donnait le nom de petit Moscou.
Amitiés

Chantal

Bonjour Slemnia Bendaoud,

Même si je n’ai pas connu cet homme, en lisant son histoire telle que vous la racontez, on peut dire qu’il est resté toute sa vie fidèle à ses idées et à son combat contrairement à certains hommes politiques d’aujourd’hui (quels que soient les pays) qui peuvent « retourner leur veste » en fonction des opportunités …

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