3 35

L'année du Bac 69/70

Par Kamel SEMMAR

 Octobre 1969. La fameuse année du bac qu’il fallait fiévreusement préparer et surtout ne pas rater. Le probatoire en poche, (nous étions la dernière promotion à le passer, les réformes scolaires ayant pointé leur nez, gonflés à bloc, prêts à conquérir le monde, à le révolutionner, l’avenir paraissait serein et prometteur, aucun nuage à l’horizon (enfin juste un petit nuage, celui du service national, ma classe « 1950 » la deuxième de l’Algérie indépendante). La classe de terminale « sciences expérimentales » commençait à se former, les garçons étaient pratiquement tous là, mais les filles arrivaient au fur et à mesure, surtout les internes. A l’époque seule la terminale était mixte. Pour toute la région, de Cherchell à Teniet El Had, des limites de Blida à celles d’El Asnam (Chlef), il n’existait que deux classes de terminale, une de sciences ex et une de philo, mixtes en plus et maigrement peuplées. Nous les garçons, bien sûr nous étions un peu perturbés par cette présence féminine inhabituelle, mais aussi ravis d’avoir à respirer d’agréables et délicats parfums, pour nous changer des habituelles odeurs de chaussures de sport qui « sentaient le camembert » comme disait Mr. Bayon, lors des cours d’après-midi au labo. Avril 1970En plus, les filles étaient ravissantes, timides, rougissant au moindre regard qu’on leur lançait, et surtout voulaient nous passer le message qu’en dehors des études, rien ne les intéressait. J’étais aux anges, j’avais obtenu le poste de maître d’internat tant convoité, et tout augurait une bonne année scolaire dans d’excellentes conditions, contrairement aux années précédentes. Pour des conditions sociales très pénibles, de la 6e à la terminale, je suis passé par tous les régimes, externe, demi « potache », et interne. C’était rare. Une galère. Au bout d’une semaine, l’effectif de la classe s’est enfin stabilisé, la présence des filles était enfin tolérée, et le sérieux de la classe exemplaire. C’était assez équilibré comme rapport filles-garçons, et tout le monde était stabilisé, les places avaient leurs occupants réguliers, les adeptes du premier rang étaient servis, des filles pour la plupart, ceux des coins et du dernier rang l’étaient aussi. Les cours démarrent sur le chapeau de roues, les profs donnaient leurs cours avec cœur, et nous leur rendions la pareille en étant très attentifs. Gare aux retardataires et aux lunatiques, c’était vraiment serré, un avenir était en train de se bâtir en ces moments-là. Pendant les cours, nous étions bercés par les bruits de la rue. Un vrai carrousel, « serrrrrrrrd ô marché » criait le ‘berrah’ pour annoncer la disponibilité des sardines au marché, un autre criait « s3afi oua m’rawah » (couffins et éventails en feuilles de palmier nain du zaccar). Dès fois c’était « Allah issama3koum belkhir, eddfina….. » pour annoncer des funérailles, dès fois c’est le car des transports « Colonel lotfi » tout bleu, assurant la navette entre Miliana et El Khemis qui passait et pétaradant, et tant d’autres bruits caractéristiques de cette charmante ville comme le vendeur de « sfennnnnnnndjjj… » Qui nous réveillait dès 5 heures du matin. Les filles internes du lycée Abdou, arrivaient le matin, en rang, sagement, accompagnées par une maitresse d’internat elle-même élève. Leur arrivée au lycée Ferroukhi était une note de joie et de gaité au cœur des garçons, même ceux des plus jeunes classes. Elles rejoignaient l’entrée de la classe au fond du couloir et restaient groupées entre elles, à l’écart des garçons. Ce n’est que bien plus tard que quelques téméraires garçons arrivaient à en isoler 2 ou 3, pour discuter. Les filles externes, milianaises pour la plupart, se sentaient chez elles, plus rassurées et plus confiantes. De toutes les filles, aucune ne portait le voile, hidjab ou autre. Elles avaient toutes leurs chevelures au vent, et portaient toutes soit des minis respectables, soit du maxi. Elles étaient superbes, ne choquaient personne, et c’était la chose la plus naturelle au monde. Une seule interdiction non écrite mais respectée par toutes : pas de talons hauts ni de maquillage. Chacun connaissait sa place, et chacun respectait les règles. Nos responsables y veillaient discrètement et efficacement. Otis Redding, Ray Charles, les Beatles, James Brown, Aznavour, Adamo en passant par Serge Gainsbourg, Fairouz « zahratou el mada’in », Blaoui el Haouari, Ahmed Wahbi, Abderrahmane Aziz, berçaient nos moments de détente musicale, et nos lectures avides de polards de San Antonio, James Hadley Chase, Paul Kenny et autres nous faisaient veiller jusqu’à l’aube, entre frustrations et regrets d’avoir perdu un temps précieux au lieu d’étudier. Je me rappelle que tous les maitres d’internat et d’externat, avaient en poche un polard, et gare a celui qui les perturbait dans leur lecture à la permanence. Pour eux ce n’était pas interdit. Le temps passe vite, les cahiers sont très remplis de notes de cours, la course à la résolution de tous les exercices de maths, de physique ou de chimie qui nous tombaient sous la main était de rigueur. Celui ou celle qui se laisse distancer est pris de panique. Les devoirs hebdomadaires et bimensuels pleuvent, les notes ne sont pas à la hauteur espérée, on redouble d’efforts. Un vrai cauchemar ce bac. Gare à celui ou celle qui tombe victime d’une flèche de l’impitoyable cupidon. Et pourtant, des flèches sont traitreusement lancées. Des affinités naissent, discrètes certes mais perceptibles. Le cœur contre la raison, la raison contre le cœur. Des perturbations atmosphériques au mauvais moment, des tourbillons qui aveuglent, on perd le nord parfois. Le plus grave c’était quand les sentiments n’étaient pas partagés. Découragement, dégout, lassitude, un peu de désespoir et rarement un épanouissement. Ca faisait partie de notre apprentissage de la vie, construire un avenir, réussir aussi bien une carrière qu’on se destinait que la vie sentimentale. Une fois, j’avais complètement oublié de préparer un devoir de maths qu’on devait rendre un samedi matin en deuxième heure. J’avais un peu paniqué car ça m’était absolument sorti de la tête. Je repris mon sang froid et je me dis ça tombe bien, je vais demander à celle qui deviendra la grand-mère de mes petits enfants de me passer son devoir pour le recopier, excellent prétexte pour savoir où en était ma côte chez elle. Elle était gênée et ne voulait pas me dire non, alors je l’ai rassurée que ça ne sera pas une copie conforme, le copier-coller n’existait pas encore. Alors pendant l’heure de cours de philo avec Mr. Lang, j’ai recopié vite fait la copie de ma camarade et future femme, en y apportant des changements. La copie remise à Mr. Trillot, notre prof de maths est passée comme une lettre à la poste. Quelques jours après, distribution des copies corrigées, sans accrocs, sans aucune remarque particulière du prof. Ouf ! Il n’y a vu du feu. Mais ma future épouse (ce que j’ignorais et elle aussi) me demanda discrètement combien j’avais obtenu. Je lui fis un signe pour lui communiquer la note obtenue et elle devint toute rouge. Elle était fâchée, je l’ai bien senti. Une fois dehors je l’ai approché et demandé quelle était sa note. Pour toute réponse, elle me répondit : ne t’avises plus à te moquer de moi. C’était bien parti, j’ai senti le roussi, et j’ai déguerpi. Plus tard, une fois le calme revenu, et par espionnage, j’ai appris que ma note était plus élevée que la sienne, moi le copieur, le tricheur. Mr Trillot a donné un sacré coup de main à cupidon. N’allez pas croire que c’était le feu, le brasier en classe. Tout allait lentement, doucement, avec un infini respect réciproque. Il a fallu attendre la fin de l’année, juste avant le départ définitif pour passer les épreuves du bac, pour qu’enfin chacun dévoile ce qu’il avait sur le cœur, et les sentiments ressentis l’un vers l’autre. En 2012, l’histoire continue tout comme en 1969, agrémentée par des petits enfants qui nous comblent de bonheur. Nous n’étions pas quand même aussi sages que ça, pas mal d’anecdotes sont à raconter. Comme celle d’un ami garçon qui était épris d’une externe elle-même éprise d’un autre. Compliqué. Avec un autre ami, nous lui avons écrit des lettres enflammées soit disant de la part de celle qu’il admirait en secret. Les lettres postées en ville, arrivaient chez lui, et bien sûr nous n’avons pas dévoilé qui était la fille concernée, seulement donné des descriptions qui ne laissaient pas beaucoup d’équivoque. Lui, très « nya » venait se confier à nous deux, car nous étions ses amis. Nous l’encouragions dans son entreprise d’approcher cette fille. Nous retenions avec grand peine des éclats de rire, quand on regardait la scène, surtout que la fille était franchement agacée par son manège. Elle avait sa tête ailleurs et lui était perplexe devant un comportement aussi incompréhensible et incohérent. Notre conscience se réveillât, et on lui a expliqué que c’était surement une mauvaise blague de la part d’un camarade malveillant, et qu’il fallait qu’il ouvre les yeux. Ça a été pénible. Lâchement, nous ne lui avons jamais avoué la vérité, mais ça a servi à quelque chose quand même, il avait commencé à comprendre que la vie était cruelle, qu’il fallait ouvrir les yeux. Il était doublant, il a réussi son bac et je ne sais plus ce qu’il est devenu depuis. S’il lira ceci, je lui dis que ma conscience n’est toujours pas apaisée, et qu’il me pardonne. A l’autre larron, mon complice dans cette affaire, que je n’ai plus revu depuis juin 1970, j’espère qu’il sera présent le 1er Mai InchAllah et je lui dis inscris toi stp, je n’ai pas vu ton nom sur la liste des participants.

Commentaires (3)

zouaoui  mourad
  • 1. zouaoui mourad | 12/09/2014

Merci Kamel pour ce texte qui nous replonge dans un passé riche en valeurs morales .....Internet informe,Internet relie, Internet convertit
par millions les humains à ses régles nouvelles ....Et c est grace à Internet que nous vivons ces moments agréables d un passé qu on croyait
révolu à jamais . Je revois EL HADJ AHMED MELFOUF et AHMED BOUZARA accroupis et debout les defunts TAIBOUNI ABDELKADER et SAHI à droite .......
Né de la liberté ,Internet doit conserver toute la force et la saveur de la liberté MERCI KAMEL pour ces souvenirs

Meskellil
  • 2. Meskellil | 12/09/2014

Ce texte est d'une fraicheur et d'une spontanéité exquises! Il est plein de vie, de sensibilité, de sincérité. J'ai adoré cette lecture et l'impression d'être moi-même dans cette classe de terminale. Le sourire n'a pas quitté mes lèvres, et mes propres souvenirs sont venus m'assaillir délicieusement. Merci M. Kamel pour ces moments si doux!

Bouchama
  • 3. Bouchama | 21/11/2012

Kamel tu as fait fort. J ai lu ce poème avec délectation. Ta sensibilité est touchante mais je ne suis pas étonnée ,je sais ou tu as puisé cette fibre. Merci

Ajouter un commentaire