S 5Retour dans mes Souvenirs

                               De Bab-El-Oued @ Miliana

Le cinéma Variétés pour Mi…

Par Ahmed MAHROUG

Episode: 5

 La salle du Cinéma « les Variétés, semble être la deuxième salle de spectacles cinématographique qui ait été construite dans la ville. Une salle spécialisée dans la projection de films et ses dérivés. Une salle qui peut contenir quatre à cinq cents personnes. Elle est dotée d'un assez large balcon et d'un espace orchestre assez conséquent. Des murs couverts d'une matière répondant aux exigences acoustiques. Une scène de quelques mètres de large et d'une dizaine de long. Elle ne permet pas la présentation de grandes œuvres scénographiques. Un écran géant apparaît de derrière des rideaux rouges à chaque fois que le film va commencer. Ce rideau a servira beaucoup de choses, pour les jeunes lycéens que nous étions lors des fêtes des écoles ou nous sommes appelés a produire des spectacles pour l'animation de cette journée.

Thc3a9c3a2tre 41Tout à fait au fond une buvette qui prodiguera des boissons et des gâteaux au moment ou Brahim décide de l'entr'acte.
Cette salle devint le poumon culturel. Elle fait partie du décor et y est un témoin de tous les évènements qui touchèrent la ville et ses environs.
La fête des écoles bat son plein. Tous les établissements ont conçu, préparé et sont appelés à présenter leurs produits dans cette mythique salle.
Des enfants et des adolescents envahissent la ville. Des enfants innocents et hagards, aux costumes flamboyants et chatoyants aux milles couleurs. L'ambiance est à la fête.

Le carillon sonnait midi. Les premières processions commençaient à sortir du lycée Abdou. Des colonnes de filles dans leurs plus atouts et habits se dirigeaient vers la salle. Les pionnes veuillent à l'ordre et du désordre aussi. Elles parcouraient les lignes humaines de bout en bout.
Les filles scrutaient sous le manteau la cohorte de garçons massée sur les trottoirs. Les sourires s'affichaient sur tous les visages comme par enchantement. Les youyous de quelques filles trompant la vigilance de leurs surveillantes lançaient les youyous, chers à la mère de Benallal. Elles passaient bruyamment par la place l'Emir, parfois sous les sons stridents des carillons de l'horloge publique. La police s'affaire à éloigner les garçons, de plus en plus entreprenants. Des jeunes qui attendent ces occasions pour s'échanger quelques regards et quelques gestes affectifs.

Cet évènement grandiose fait rencontrer les deux lycées Abdou et Ferroukhi. Ils auraient préparé des pièces de théâtre ou des chorales pour marquer sérieusement leurs attachements à ce cérémonial.
Ce jour là, La salle s'est remplie en quelques minutes, est pleine à craquer. Les internes, les externes, les habitants et les passants créant une communion grandiose.
Les femmes suspendus aux rampes des balcons, lançaient des signes à une connaissance en dessous à quelques mètres dans l'espace orchestre réservé exclusivement aux hommes et aux « autorités compétentes ». Les professeurs qui ont fourni d'immenses efforts apparaissaient désorientés dans ce charivari d'officiels en costume et cravate. C'est la fête de leurs enfants, obligation est faite qu'ils doivent assister et subir. Quelques policiers excessivement dopés à l'adrénaline de zèle devant les partisans d'un parti unique populiste. Ils n'aiment ni sourire ni salutations. Ils sont en mission. Les sourcils rétrécis, le regard provocant et autoritaire passaient dans l'allée principale entre les rangées jonchées d'élèves dont l'âge ne dépassait guère les 18 ans. Ils voulaient nous faire peur. Ils y arrivent par moment.Le frappant reste sans contexte ces balcons remplis de belles et fraiches filles. Le plus souvent accompagnées par leurs mamans en Haik donnent au tableau une dimension indescriptible, euphorique, festive, joyeuse et pleine d'amour. Mon dieu qu'elles étaient belles, toutes sans exception.
Elles portaient leurs plus beaux vêtements et sont passées chez tante Kheira pour leur repasser les cheveux au fer à repasser, à défaut de coiffeur et coiffeuse. Des jupes, de belles robes aux couleurs de leur printemps .Une image que les humains sont incapables de créer. Il n'y'a que le bon Dieu qui en est capable et les lycéens et habitants de Miliana.
Madame Lang notre professeur de Français, a chargé de monter une pièce de théâtre pour le compte du lycée Ferroukhi .Son choix se porta sur une pièce très difficile, « Les fourberies de Scapin » de Jean Baptiste Poclain ... dit « Elhadj Molière »
Elle nous invita un jour, en dehors des horaires de cours, et nous fit une lecture avec intonation, débit et expression.
Madame Lang était très minutieuse. Trois élèves furent retenus : M. Ameur Mohamed, un jeune bonhomme, une tranche de militaire ; de caractère, très court, intelligent et studieux.
Il fit l'ENA par la suite, on s'est plus revu depuis plusieurs années. Je ne sais pas ce qu'il devient. M. Moulay Cherif Ouazani Abderahmane. Un descendant d'une confrérie marocaine. Il est issu d'une lignée de Chorfas, des descendants du prophète. Beau garçon, sorti droit des péripéties des personnages du roman « Pain nu » de Chraibi. Une prononciation correcte et précise du Français. Il fut journaliste dans El-Watan.
Il vit en France. On se rencontre assez rarement. Et puis, il'y'avait, un grand chétif, plein de complexe, à la chevelure démesurément longue en forme de casque : Afro-arabo- berbéro-musulman. Il faut reconnaître que j'étais un bon francisant. Une grande et imposante allure, un british. Le courant ne passait pas bien entre moi et Madame Lang. Je sais et elle sait que je sais.

Les répétitions eurent lieu au Lycée à la salle 6, située au rez de chaussée du lycée Ferroukhi Mustapha. Elles durent tout un mois. Une mise en scène assez sobre qui consistait à réciter le texte convenablement, tout en essayant de donner aux mots des expressions gestuelles et de mouvement. Dire le texte, tel que nous le sentions. De temps à autre, je me chamaillais avec Madame Lang. Les menaces fusent d'un coté comme de l'autre. La pièce est prête. Sans costumes, sans maquillages, sans accessoires ni Zorna. Une pièce unique.
Dans une autre salle, les terminales, dont, un futur ministre et Ambassadeur fait partie. Encadré par M. Bernier montait une toute autre pièce « Don Juan » de Shakespeare... Mustapha incarne le rôle de Don juan. Une allure osseuse, maigrichonne, Des yeux grands, une chevelure cendrée. Une grande bouche d'où fuyait une dentition assez saillante et imposante. Qu'il parle bien M. Mustapha !!!. Les trois Scapins risquaient un œil à travers la porte entrouverte de la classe. Pour improviser par la suite. M. Bernier drivait son équipe d'une main de maitre. M. Bernier, un vieil homme apparemment paisible.
Il se tape une taille gargantuesque. Doté d'une culture océanique et vaste touchant tous les secteurs et particulièrement en littérature et ses méandres, il imposait le respect. Passionné des grandes lectures et de débat contradictoires, il ne manquait jamais de lire, chaque matin entre deux récréations, son journal, le Monde.Une encyclopédie ambulante et un humanisme sans taches. Radin dans la distribution des notes, mais un grand pédagogue. Il nous informa un jour qu'il a fait ses études avec Pompidou (Président de la République Française à l'époque)!!!! Et qu'il était son ami de classe. Il était fière qu'il ne soit pas ministre, seulement professeur de Français dans un aussi prestigieux lycée que fut Mustapha Ferroukhi. Chapeau M. Bernier.

Benmira se prépare. Dans une petite salle servant de loges, située sur le coté gauche de la salle en parallèle avec l'issue d'entrée et la caisse. Il tenait à la main un micro, qui laissait échapper un souffle bruyant, relié par un long fil accroché je ne sais ou. Un grand sportif, arrière droit de l'équipe locale. Il est l'un des piliers des activités de jeunesse dans la Daïra. Ce jour, il est chargé de l'animation de cette fête. Il portait une chemise, qui brille sous les maigres projecteurs qui éclairaient la scène. Un pantalon noir que surplombe un sombréro méxicain, trés large jaune. M. Benrabbah Benmira
Dahmane, Mohamed et moi, on s'est embarqué ! Nous ignorons les données. On était sur un nuage. On se regardait sans sourire. Les regards encourageants de nos voisins et camarades, ne sont pas parvenu à éliminer le trac qui nous ronge les entrailles à chaque instant. On était jeune. Une expérience pleine de leçons. On ne s'adresse pas la parole.

Benmira annonça les premiers numéros du programme. Madame Lang nous légua les dernières recommandations. On était collé aux lèvres de Benmira. Le temps s'écoule lentement. Une minute devient un jour. On a envie de terminer. On ne savait pas ce qui nous attendait, une fois sur scène.

Benmira, fait une longue intervention. Il expliqua aux présents la difficulté de monter des pièces de maitre. Il argua et appuya notre jeune âge. On mérite d'être applaudi et encourager.
« Les Fourberies de Scapin ». La machine est lancée . Je rentrais sur scène. Je débitais mes réparties. Je voyais madame Lang hochant la tète à chaque réplique. Mohamed, suivi de Dahmane... Ca y'est on est dans le bain. Je regardais l'assistance. Ma mère, mes deux sœurs, et Melle M. au balcon. Elle fixait la scène. Elle n'était pas là je suis sur. Elle avait l'air de se dire que fait là ce diable. Elle avait certainement envie de prendre sa « bligha ». Elle venait de découvrir le théâtre, les comédiens, les lumières, la scène, le publique à travers ma personne. Elle doit tout d'abord assimiler tout cela.

Je passais devant madame Lang, cachée derrière le rideau rouge. Elle portait le texte ouvert entre les mains. Elle se penche vers moi pour me rappeler les répliques. Elle suivait discrètement mes articulations. Blême et suante. Elle était inquiète. A tour de rôle on passait a coté d'elle. Une stratégie qu'elle avait mise sur pied durant les répétitions pour éviter les trous de mémoire. Madame Lang, la souffleuse.

Benmira, debout à l'autre bout de la scène suivait avec une grande attention le spectacle. 15b 3440457872Il souriait et ne quittait pas des yeux les déplacements de ces comédiens en herbe, fils d'ouvrier, de paysan et un « descendant du prophète », et manillent la langue de Molière et de quelle manière ! Il souriait. Il écarquillait les yeux en soulevant les sourcils de plaisir ou de peur, je ne peux vous dire, à chaque chute d'un terme. Sa tête ne s'est pas arrêtée de monter et descendre tout au long de la représentation.
Il a du avoir un torticolis certainement. Pauvre Benmira.
Assise au premier rang du balcon, les mains accoudées sur la rampe. Sa tête s'appuyait sur les paumes jointes... Nos regards se croisaient. Elle ne riait pas. Elle regardait vaporeusement. Elle était trop jeune pour moi ... Elle était innocente. Elle me fixait. Ses yeux brillaient.
Elles vont briller pour moi et durant plusieurs années. Mademoiselle M.

Benmira se réveillait de sa profonde apnée. Les Youyous stridents signe de victoire coulent de partout et font vibrer les murs de la salle ...Le brouhaha d'applaudissements nourris durait plusieurs minutes. On est subitement envahi par un drôle de sentiment. On sent esclave de tous ses gens aux regards expressifs et aimants. Ma mère, au balcon, mes sœurs, et M. me fixaient des yeux .La joie se lisait sur leurs visages d'humains, émus. Mlle M. Applaudissait à tout rompre.
Merci aux lycéens de ces années qui m'ont inculqué le courage, l'art et la manière de vivre, le respect. Merci aux mères Milianaises qui m'ont inculqué la droiture, la justice et l'amour
Merci... camarades
Mes souvenirs, je ne vous oublierai jamais...

Publié le 08/04/2010

Commentaires (4)

Tadrent
  • 1. Tadrent | 30/11/2010
Du mémorable cinéma variétés,je garde par dessus tout, le souvenir de deux choses: 1-En prélude à chaque projéction et pendant les entr'actes,la suave,la langoureuse et pénétrante chanson,"SOBHAN KHALKI SOLTANI,YOUM LEKHMIS OUACH EDDANI".A L'entendre à présent,j'en ai la chére de poule. 2-73ou74.Nous,internes,attendions fébrilement l'arrivée du plus grand chef-d'oeuvre de l'époque "MOURIR D'AIMER" avec la star de l'époque,Annie Gérardot et adapté comme son grang "collégue" SACCO ET VANZETTI de 2 polars d'André Cayatte.Hélas!!Nous avons compté sans le zéle de la directrice du lycée filles qui, la veille de la projéction avait résérvé toute la salle au profit de ses ouailles.Adieu donc MOURIR D'AIMER .Heuresement que j'avais lu le bouquin:"A défaut de grives,il faut se contenter de merles."
Farah
  • 2. Farah | 12/05/2010
Merci Mr pour ce retour dans notre passé,mille mercis.Je me souviens avoir participé une fois à ce genre de fête,j'ai lu un poême sur la Palestine dont j'ai oublié le titre.Moi aussi je me souviens avoir eu le trac,ma grande soeur et ma mère étaient présentes et m'encourageaient.Non on n'oublie pas ce genre d'événements qui nous changeaient une fois par an de la routine!
CHENGAB KHALED
  • 3. CHENGAB KHALED | 09/04/2010
EXCELLENTE PROJECTION DANS LE PASSÉ,CE SOUCI DU DETAIL FAIT COMME SI ON Y ÉTAIT.BRAVO.
Noria
  • 4. Noria | 09/04/2010
Quelle plume ! Très beau texte plein d’émotion et de nostalgie, merci d’avoir partagé avec nous ce moment et cet endroit, beaucoup d’images surgissent au détour de chaque phrase, en vous lisant je me suis reconnue, oui j’étais là, avec votre sœur, avec toutes ces filles de Abdou, avec toutes ces milianaises, jamais, je n’ai râté une de ces fêtes scolaires. Je ne sais pas si vous vous rappelez d’une pièce présentée par les filles de Abdou « La dévoilée ». Moi, toute jeune j’avais participé à une danse indou, Melle IKHLEF m’avait choisie pour mes longs cheveux.
Merci de nous faire revivre toutes ces belles choses, merci d'avoir partagé cette tranche de notre vie.
Quel serait le prochain épisode????

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