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Miliana, Teniet et Blida

Texte proposé par Kamel SEMMAR

Mary elizabeth a court repington lady herbert of leaaDe Lady HERBERT (1882)

 L’aube n'avait pas encore paru lorsque nous quittâmes Oran pour prendre le train de six heures au nouveau chemin de fer qui reliera plus tard cette ville à Alger, mais qui actuellement s'arrête à Lavarande. Le paysage n'offre aux regards qu'une vaste plaine stérile et des palmiers nains jusqu'à Orléansville, où il devient boisé et riant. Cette ville moderne est bâtie sur les ruines d'une antique cité romaine, qui présente un grand intérêt à l'archéologue ecclésiastique. En 1843, on découvrit une belle basilique, dédiée à saint Réparatus, avec la date de sa mort, l'an 456 de l'ère mauritanienne. Le pavé, en mosaïque (rouge, blanc et noir), fut trouvé intact. Parmi les inscriptions, il y en a une qui constate que la pose de la première pierre de cette église eut lieu le 20 novembre 325, avec ces paroles : MENTE HABEAS SERVVM DEI 1..., qui se rapportent évidemment au fondateur, dont le nom a été effacé par le temps ; et sur une pierre d'autel en marbre on lit : BEATIS APOSTOLIS PETRO ET PAULO, tandis que les mots SANCTA ECCLESIA et SATVRNINVS SACERDOS sont répétés en plusieurs endroits, comme s'ils se rapportaient à l'évêque sous l'épiscopat duquel la basilique fut consacrée. Il est extrêmement rare de trouver un aussi grand nombre d'inscriptions chrétiennes dans ce pays : la plus grande partie de celles d'Orléansville ont été transportées au musée d'Alger.
Nous eûmes pour compagnon de voyage le préfet d'Oran, qui venait d'être nommé gouverneur général de l'Algérie, un rouge de la plus belle nuance, qui, croyant que je devais nécessairement être protestante, puisque j'étais Anglaise, ne se gêna nullement pour me faire l'exposé de ses opinions sur la religion et l'éducation. Inutile d'ajouter que je n'avais pas la moindre sympathie pour ses théories. Ce personnage avait été adjoint au maire de Constantine, et son avancement rapide avait donné lieu à force commentaires malveillants. Bien que ses principes fusses diamétralement opposés aux miens, je dois dire en conscience qu'il fut extrêmement poli, et nous fournit plus tard l'occasion de visiter une portion intéressante de la province de Constantine, d'une manière très agréable.
La voie ferrée traversait maintenant la belle et fertile plaine du Chéliff, rivière au courant rapide, que nous côtoyâmes jusqu'à Milianah. A Lavarande (ainsi nommée en mémoire d'un général de ce nom tué à Sébastopol), nous descendîmes du train pour faire en omnibus les douze kilomètres qui nous séparaient encore de notre destination.

  Après avoir traversé Affreville, où se tient un grand marché arabe, la route tourne brusquement pour monter dans une gorge magnifique, mais si escarpée, qu'il nous semblait gravir à pic les murailles d'une maison. Un torrent impétueux coule au fond de cet entonnoir.

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De loin en loin, des moulins et des ponts pittoresques jetés sur le ruisseau égayaient un peu cette scène sauvage. Le chemin en zigzag, qui se déroulait devant nous sur des pentes presque inaccessibles, nous rappelait, sur une plus grande échelle, le paysage des environs de Chaude-Fontaine1 et de Liège...
A mi-chemin nous fîmes une halte dans un caravansérail, afin de donner aux chevaux le temps de se reposer un peu. Il y avait là une foule d'Arabes accroupis dans un gourbi, buvant ensemble du café et battant la mesure aux sons monotones d'un tam-tam, spectacle qui tous devint très familier à Tunis, mais qui nous parut alors d'une nouveauté étrange.

Il était bien dix heures du soir lorsque nous arrivâmes à l'excellent petit hôtel d'Isly, à Milianah : car, vu la terrible montée dont j'ai parlé, nous avions mis quatre heures à faire un trajet, de deux lieues et demie. L'hôtesse nous servit un délicieux potage bien chaud dans le restaurant de son hôtel primitif, et nous conduisit ensuite dans deux chambres d'une propreté exquise, égayées par de bons feux de sarments qui pétillaient dans l'âtre, luxe que le froid de cette région élevée ne rendait point inutile. Nous avons conservé un fort bon souvenir de cette Française à l'air bienveillant qui nous reçut si bien à Milianah.

807 001  Le lendemain matin, par un soleil radieux, je me rendis à l'église, qui est située à l'extrémité de la place. C'était un Dimanche. On y célébrait une messe un régiment de sœurs et d'enfants. Le curé de l'endroit, neveu de feu Mgr Pavy, archevêque d'Alger, est non seulement un saint ecclésiastique, il est aussi très bon prédicateur.
Après le dîner, Mary et moi nous allâmes nous promener par la ville, qui est assise sur un plateau élevé au-dessus d'une plaine magnifique, bornée par de hautes montagnes, dont la plupart sont couvertes de neige.

 A partir des remparts, le terrain en petite douce est couvert de vignobles, d'amandiers, d'abricotiers et de cerisiers soigneusement cultivés dans de petits jardins en terrasses, arrosés par les ruisseaux qui descendent des montagnes. Nous remarquâmes sur la Petite-Place un minaret converti en tour d'horloge, d'où retombaient des plantes grimpantes en festons gracieux. Nous errâmes par les rues arabes, admirant ici des figures pittoresques, là des étoffes aux riches couleurs. Sur la place du Marché, des chameaux étaient agenouillés ; ils avaient l'air bien doux, ce qui ne les empêchait pas de grogner et de montrer les dents dès qu'on essayait de les charger.

563 001  Un peu plus loin, nous aperçûmes une belle mosquée et une " koubba ", dernière demeure de Sidi-Mohammed ben-Yusset, saint qui vécut dans l'indigence, grand thaumaturge et remarquable surtout par ses épigrammes et ses satires en vers, qui sont passées en proverbes chez les Arabes. Il s'est montré très sévère à l'endroit des femmes de Milianah, qui, disait-il, " usurpaient la place des hommes, et commandaient quand elles devraient plutôt obéir. " Ainsi nous voyons que la question du droit des femmes était déjà à l'ordre du jour dans cette région lointaine, il y a plus de quatre cents ans!
La cour extérieure de cette mosquée est entourée d'une double colonnade, dont les arcades en fer à cheval sont ornées d' " azulejos " à jour. Un beau bassin en marbre occupe le centre, selon l'usage invariable. L'intérieur de l'édifice est revêtu de faïence émaillée aux vives couleurs. Au-dessus du tombeau flottaient des bannières de soie, entremêlées de lanternes et d'œufs d'autruche. Le plafond et la chaire sont en bois de cèdre peint ; les portes extérieures sont en bronze et garnies d'énormes clous, pareils à ceux de la célèbre porte de Tolède. Dans des cabinets sombres et mystérieux, des Arabes étaient assis ; ils nous firent enlever nos chaussures avant de nous laisser entrer dans le sanctuaire, mais ne se montrèrent pas autrement, hostiles. J'ai toujours pensé cependant qu'ils proféraient force malédictions sur nous, et que la crainte seule les empêchait de nous couper la gorge. Nous sortîmes ensuite de la ville par une belle avenue de platanes, d'où l'on découvre le mont Zakkar, et nous entrâmes dans le jardin botanique. Toutes les variétés d'arbustes et de plantes réussissent à merveille dans ce terrain ; et j'admirai la sagesse dont Mgr Lavigerie avait fait preuve en choisissant cette région si belle, si fertile et si salubre, pour y installer sa jeune colonie d'Arabes chrétiens. Mais je reviendrai plus tard sur ce sujet.
L'après-midi, après les vêpres, je voulus faire connaissance avec les sœurs de la Doctrine chrétienne, qui dirigent une école fréquentée par plus de trois cents enfants. Dans le courant de la semaine, la municipalité radicale avait fait une visite domiciliaire chez les religieuses, et s'était d'abord montrée très satisfaite des progrès des élèves, lorsqu'un de ces messieurs, prenant des mains d'une petite fille un Nouveau Testament qu'elle étudiait, dit à la supérieure : " Comment ! Vous osez enseigner ceci ? " - " Monsieur, " répondit la supérieure avec sang-froid, " je suis religieuse, et, tant que je serai ici, j'enseignerai la religion à ces enfants. " Il se mit alors à insulter aux images pieuses et au crucifix qui étaient dans la classe, en s'écriant : " Il faut balayer tout cela! ".

Mais les autres conseillers municipaux, honteux de sa violence et un peu tenus en respect par la douceur et la dignité de la supérieure, lui imposèrent silence et se retirèrent tranquillement, sans avoir mis leurs menaces à exécution.
Le soir nous retrouva sur la belle terrasse qui domine la vallée. Le soleil couchant éclairait de ses derniers rayons la cime et les flancs neigeux du Waransenis, montagne qui sert comme de fanal à toute cette contrée, et avec laquelle nous devions bientôt faire ample connaissance. Je regrettai beaucoup de n'avoir pas apporté mes matériaux pour esquisser : car, à Milianah, on rencontre de tous côtés des points de vue admirables. Ce doit être un séjour délicieux au printemps et au commencement de l'été, avec cet avantage que la vie matérielle y est pour rien. Notre projet était de nous rendre à Teniet-el-Had, mais ce n'était pas chose facile. Il y avait pour tout véhicule qu'une charrette couverte si élevée, qu'il était presque impossible d'y entrer sans avoir de très longues jambes ; et, une fois dedans, il était aussi difficile d'en sortir. De plus, cette voiture primitive partait à minuit, heure très incommode pour des touristes qui veulent voir le paysage. Enfin, comme il n'y avait pas d'autre moyen, nous nous armâmes de courage, nous nous rendîmes sur la place à tâtons, puis nous montâmes, non sans une peine inouïe, dans cette charrette, qui était censée contenir huit places, mais où quatre personnes étaient fort gênées, et dans cette prison ambulante nous passâmes quatorze mortelles heures, car nous n'arrivâmes à Teniet qu'à deux heures de l'après-midi, par la route de Milianah. Nous entrâmes bientôt à Affreville, et c'est alors que commencèrent nos tribulations.
Il nous fallut, d'abord traverser le Chéliff, qui était affreusement grossi par les pluies récentes, et ce fut bien difficile. Sur l'avis du batelier, les deux messieurs de notre société prirent le bac pour alléger la voiture ; quant à nous, qui avions du faire des tours de force pour y monter, nous ne bougeâmes pas. Le cocher mit alors ses chevaux au galop, et nous entrâmes dans le fleuve. Bien que la voiture faillit plusieurs fois être mise en pièces par les gros cailloux qu'elle rencontra, nous arrivâmes sans accident à l'autre rive, et sans craindre de casser les ressorts de notre élégant équipage.
Il n'y a que deux relais de poste entre Milianah et Teniet, bien que ce soit une véritable ascension. Les routes sont exécrables, et par conséquent le tirage horrible pour les pauvres chevaux. Le paysage est d'un aspect sévère mais grandiose. Nous ne vîmes pendant tout le trajet que quatre maisonnettes, habitées par des cantonniers qui sont préposés à l'entretien des routes ; mais j'avoue qu'on ne s'en douterait guère : car les ornières étaient, si profondes, que notre voiture s'y enfonçait jusque par dessus les essieux, et je me demande encore comment nos pauvres bêtes ont pu nous retirer de ces fondrières et de cette situation presque désespérée. Sur le siège, à côté du cocher, il y avait un monsieur qui tremblait de peur; à chaque cahot, il invoquait tous les saints du paradis et promettait à la sainte Vierge d'innombrables cierges, si seulement il arrivait sain et sauf à sa destination. Nous fûmes même obligées de descendre une ou deux fois de notre cage et de patauger dans la boue, tandis que le conducteur raccommodait la machine roulante, en ne ménageant pas les malédictions à l'adresse du " génie " qui assurément n'avait pas fait preuve de génie dans la construction et l'entretien de la route.
A onze heures, nous déjeunâmes dans un petit caravansérail appelé Anseur-el-Louza, où nous nous procurâmes une omelette et des perdreaux rouges. On y jouit d'un point de vue charmant. La route était bordée de chênes lièges, de chênes verts, d'arbousiers et d'oliviers, entre mêlés de palmiers nains, de lavande, de romarin et d'autres plantes aromatiques. Une très jolie fleur blanche, pareille à la jonquille simple, avec un centre jaune et l'odeur du narcisse, croissait en abondance dans la mousse : cette plante appartient à la flore de cette région. J'avais le plus grand désir de l'acclimater dans mon pays ; mais, bien que j'en aie planté des oignons, ils n'ont pas réussi. L'Oued-Rerga, un des affluents du Chéliff, se précipite dans un gouffre qui côtoie le chemin, et à cet endroit on se croirait dans quelque gorge alpestre. Nous arrivâmes bientôt auprès d'un groupe de tentes occupées par des soldats, qui s'efforçaient tant bien que mal de combler les ornières et de réparer la route. Re 4Teniet nous fit l'effet d'une ville complètement modernisée : elle possède une jolie église, une école communale et un couvent de sœurs ; nous n'y vîmes rien d'oriental, sauf quelques Arabes et quelques spahis qui flânaient le long de l'unique rue, et, assises sur le seuil de leurs demeures, de belles Juives qui étalaient aux regards leurs vêtements magnifiques, leurs colliers et leurs bracelets de sequins. Quelle ne fut pas notre contrariété d'apprendre en arrivant que la seule auberge de la ville était au grand complet ! Que faire? Nous ne savions où aller. L'hôtesse était désolée. La saison avait été si mauvaise à cause de la guerre, disait-elle, que personne n'était venu, et que, par conséquent, elle avait loué tous ses appartements à l'année aux officiers de la garnison. Enfin, après en avoir conféré avec sa fille, elle nous céda deux petites soupentes adossées à la maison (c'était là que couchaient ces deux femmes), qui formaient un des côtés de la basse-cour et donnaient de l'autre dans la cuisine. Telles qu'elles étaient, nous les acceptâmes avec reconnaissance, puis nous allâmes rejoindre la société de la table d'hôte : elle se composait de notre compagnon de voyage si poltron, d'un scheik arabe et des officiers de la petite garnison. On me présenta le colonel, auquel je demandai des chevaux pour aller voir la fameuse forêt de cèdres ; ce qu'il nous accorda avec empressement, ainsi que des guides et une escorte, précautions que l'épaisseur de la neige rendait absolument nécessaires. Sans vouloir le moins du monde déprécier la valeur de ces prévenances, il m'est bien permis de croire que notre arrivée faisait une diversion agréable à la vie monotone de ces messieurs, qu'ils étaient enchantés de nous trouver prêtes à tenter des excursions périlleuses, et d'apprendre aussi de notre bouche les dernières nouvelles d'Europe, que la guerre rendait d'un intérêt si palpitant.

Le dîner terminé, je me rendis à la petite église, dont l'autel en bois de cèdre est de fort bon goût, puis de là chez les sœurs de la Doctrine chrétienne. J'y trouvai une charmante petite fille arabe, qui se mit à pleurer lorsque je lui demandai si elle avait été baptisée. Elle en avait un si grand désir, qu'elle apprenait son catéchisme avec une ardeur extrême, afin de pouvoir recevoir le baptême à Pâques. " Je veux être chrétienne, je veux qu'on me donne le nom de Marie ", disait-elle en sanglotant. Tous ces enfants avaient de beaux yeux noirs, et les fraîches couleurs de leur teint faisaient l'éloge de la salubrité du climat de Teniet. Malheureusement, les pauvres sœurs sont terriblement à l'étroit, et par-dessus le marché leur maison est froide et humide. La supérieure a un frère dans les missions étrangères, qui se trouvait en Corée avec Mgr Berneux et d'autres prêtres qui échappèrent à la mort comme par miracle, lorsque Mgr Henri Borie et, ses compagnons y reçurent la couronne du martyre. La supérieure ajouta que son frère n'aspirait qu'à retourner en Corée, et que la ferveur des chrétiens indigènes surpassait de beaucoup tout ce qu'il avait vu en Europe.

Tandis que nous parlions, le vénérable prêtre de la mission entra, et nous exprima la profonde douleur qu'il ressentait du départ, du duc et de la duchesse de Magenta (le maréchal et la maréchale de Mac-Mahon), qui étaient, disait-il, les personnes les plus excellentes et les plus charitables qui eussent jamais été placées à la tête du gouvernement de l'Algérie. Nous eûmes plus tard de nombreuses preuves à l'appui de son assertion, car le maréchal et la maréchale de Mac-Mahon ont laissé après eux un nom qui ne s'effacera jamais du cœur de ce peuple.

 La ville entière était embaumée de l'odeur pénétrante du cèdre, qui sert ici de bois à brûler, lorsque le lendemain matin nous montâmes à cheval pour aller voir la célèbre forêt. Notre cavalcade était très nombreuse : nous ouvrions la marche avec les officiers, puis venaient nos femmes de chambre dans un cacolet placé sur un énorme mulet ; une seconde de ces bêtes de somme portait les provisions de bouche, et enfin deux ou trois guides arabes, qui nous suivaient bien plus pour se distraire que pour nous rendre service, complétaient le cortège.
On traversa d'abord des collines arides, parsemées de quelques rares tentes arabes ; puis on fit un grand détour pour éviter une épouvantable fondrière produite par la fonte des neiges, et l'on s'engagea dans une forêt de chênes verts et de chênes-lièges.

 De temps en temps une éclaircie laissait entrevoir les montagnes à l'horizon. On n'apercevait aucune habitation. De nombreux troupeaux de chèvres, de brebis et de petit bétail brun et noir paissaient sur les coteaux, sous la garde de jeunes Arabes, qui avaient l'air encore plus farouche que leurs bêtes. C'était un lieu sauvage et désert. La route devenait de plus en plus à pic : aussi nous fûmes obligées de mettre pied à terre et de conduire nos montures à travers un bois de pins très touffu. Enfin, après avoir gravi ce chemin difficile et rocailleux pendant trois heures, nous nous trouvâmes tout à coup dans une vaste prairie couverte de neige, et nous aperçûmes devant nous le but de notre expédition, les cèdres magnifiques de Teniet-el-Had. Bien qu'ils ne soient pas aussi gros que ceux des montagnes du Liban (leurs troncs ne mesurent en moyenne que de dix à quinze pieds de circonférence), ils sont plus nombreux, et la neige qui brillait au soleil sur leurs rameaux légers produisait un effet charmant. Au centre de la forêt, sur un petit plateau dégarni d'arbres, s'élève un chalet pittoresque : c'est la demeure du garde, qui tient une grande salle à la disposition des personnes qui viennent ici en parties. Malheureusement il était absent. Nous dûmes nous contenter d'allumer un feu énorme de bois de cèdre tout auprès, et d'étaler notre déjeuner sur des planches dont nous fîmes une table improvisée.

Pi 2Nous fûmes bientôt rejointes par les officiers avec lesquels nous avions fait connaissance la veille. Après nous avoir accompagnées pendant quelque temps, ils avaient été obligés de quitter leurs chevaux, parce que la neige n'était pas assez durcie pour les porter, eux et leurs montures : ils les avaient donc laissés chez un cantonnier, à environ deux kilomètres du chalet. Ces messieurs nous engagèrent fort à braver les mauvais chemins pour monter sur une terrasse d'où l'on découvre une vue magnifique. Mary s'y refusa carrément ; quant à moi, je ne pus résister à la tentation, et je partis bravement, enfonçant dans la neige moitié fondue moitié gelée (j'en avais parfois jusqu'aux genoux), jusqu'à ce que nous atteignîmes enfin le sommet du col, d'où notre petit campement près du chalet ne paraissait plus que comme un point noir. Toute fatiguée et trempée jusqu'aux os que j'étais, je ne pus m'empêcher de reconnaître que le panorama superbe qui se déroulait devant moi valait bien la peine que je m'étais donnée pour y arriver.

Les deux chaînes parallèles de l'Atlas étaient visibles. Le soleil de midi dardait ses rayons sur leurs cimes couvertes de neige, au-dessus desquelles le Waransenis élevait fièrement sa tête. Au sud, s'étendait la fertile vallée du Chéliff, que nous avions traversée la veille ; et, bien qu'à vingt-six lieues de distance, la citadelle de Milianah brillait distinctement au soleil. Sur le premier plan autour et au dessous de nous, on ne voyait que des cèdres superbes au sombre feuillage et aux troncs rougeâtres. Dans quelques endroits la neige s'était fondue, et laissait à découvert un tapis de verdure printanière, qu'émaillaient des perce neige, des iris bleus, des jonquilles blanches, des gentianes bleu foncé et des hépatiques roses, qui défiaient par leurs brillantes couleurs le souffle glacé de l'hiver. Ces messieurs les officiers ne m'avaient point trompée. Non, je n'avais jamais rien vu d'aussi grandiose. Ce panorama me rappelait beaucoup celui du Liban par son aspect et sa végétation, et je me disais que, lorsque la saison serait plus avancée et les arbustes couverts de fleurs, ce serait un véritable paradis terrestre. Toutefois le paysage y perdrait quelque chose, car les cèdres ne paraissent jamais si beaux que par un effet de neige.
La descente de la montagne fut bien difficile : la terre gelait sous nos pieds, et nos montures glissaient comme nous sur ce terrain dangereux. Lorsque nous nous retrouvâmes au chalet, j'étais mouillée jusqu'à la ceinture. Heureusement qu'on avait allumé un bon feu de bûches de cèdre pour réchauffer nos membres engourdis. La route que nous suivîmes pour retourner à Teniet était si mauvaise, qu'elle me rappelait à chaque pas celles de la Syrie. Nos chevaux étaient d'humeur pacifique et avaient le pied sûr ; et, à l'exception d'un de nos compagnons d'excursion qui roula dans un torrent, nous n'eûmes aucun accident à déplorer. Toute la journée le temps avait été superbe et le soleil d'une chaleur délicieuse ; mais, sur le soir, le froid devint si vif, que nous fûmes trop contentes de nous serrer autour du feu de la cuisine, et de nous réconforter avec le café chaud que notre hôtesse avait eu l'aimable attention de nous préparer. Tout près de la forêt de cèdres se trouvent des sources minérales très fréquentées par les soldats français atteints des fièvres intermittentes qui sont très communes en été dans cette partie de la contrée. Le docteur Bertrand a fait une analyse très précise de ces eaux, qui ont les mêmes propriétés que celles de Hammam-Meskhroutin, que nous visitâmes ensuite : c'est pourquoi je ne parle pas des sources de Teniet, d'autant plus qu'il n'y a encore rien d'organisé pour les baigneurs ; l'établissement est aujourd'hui simplement à l'état de projet.
Le lendemain matin, nous remontâmes à cheval pour faire une excursion à la forteresse en ruine de Taza, une des places fortes d'Abd-el-Kader, perchée sur la montagne Ech-Chaou, qui est située à environ 6,000 pieds au-dessus du niveau de la mer.

La route qui y conduit serpente dans des gorges et des ravins sauvages, entre des montagnes couvertes de chênes verts. A chaque instant nous étions obligées de traverser des torrents à gué ; ce qui impatientait fort Mary, qui trouvait aussi le paysage trop monotone aussi me proposa-t-elle de renoncer à la forteresse et de prendre par un joli vallon à gauche ; ce que nous fîmes en remontant le cours du torrent, et nous atteignîmes bien tôt une plaine ombragée par des pins et parsemée de nombreuses tentes arabes.
Après avoir déjeuné, nous acceptâmes l'invitation que nous fit le scheik d'entrer dans sa tente, dressée sur un monticule au-dessus du ruisseau. A notre approche, les chiens de garde aboyèrent avec fureur, et, sans l'intervention de leur maître, nous auraient certainement mises en pièces. Nous pénétrâmes donc dans l'habitation basse et sombre du Bédouin, suivies d'une troupe de femmes et d'enfants tous tatoués et presque entièrement nus. Deux petits veaux étaient couchés près de l'appui de la tente, un agneau apprivoisé était attaché un peu plus loin ; des poules et des coqs voletaient autour de nous, et, tout effrayés, s'embarrassaient dans nos jambes c'était presque une arche de Noé. Une des femmes était occupée à tisser la toile rayée de brun et de blanc qui sert à faire les tentes ; elle travaillait aussi adroitement que nos tisserands et sur le même principe : elle passait la navette dans la trame étendue sur des poulies. Toutes ces femmes avaient les yeux peints avec du " kohl ", ainsi que certains tatouages sur le menton, comme signes caractéristiques de leur tribu ; l'une d'elles portait un coquillage autour du cou en guise de talisman. Mais elles étaient toutes laides et maigres à faire peur : ces pauvres créatures ont l'air de mourir de faim. Autour des tentes, des troupeaux de chameaux et de brebis paissaient sous la garde des enfants. Ces Arabes nous donnèrent à entendre qu'ils étaient nomades, et qu'ils quitteraient la plaine dès qu'il n'y aurait plus d'herbages pour leurs bestiaux.
Tandis que nous parlions, deux des fils entrèrent c'étaient de forts beaux hommes, portant le costume bédouin. Ils nous saluèrent avec une gravité empreinte de courtoisie, et nous montrèrent leurs chevaux, qui étaient attachés à l'entrée de l'habitation. A leur approche, les femmes avaient pris la fuite ; mais, la curiosité reprenant le dessus, nous les vîmes bientôt soulever furtivement un des coins de la tente, pour nous regarder encore lorsque nous remontâmes à cheval. On nous donna pour notre dîner un énorme bol de couscous : c'est une espèce de pâte que l'on pétrit de façon à ce qu'elle forme une sorte de semoule ; on la sert soit avec du lait caillé, soit avec une soupe graisseuse, mélange abominable, à mon avis, et avec lequel il nous fut impossible de jamais me réconcilier. Le lendemain matin, à cinq heures, nous remontions dans notre affreuse voiture pour retourner à Milianah, et avec l'agrément d'avoir une cinquième personne avec nous, la femme du garde-forêt; mais cette fois il faisait jour, nous avions goûté une nuit de repos, de sorte que nous étions mieux disposées à lutter contre la fatigue et les ennuis de ce second voyage.

Nous déjeunâmes dans un caravansérail fortifié par une haute muraille percée de meurtrières, et dont l'emplacement était charmant ; le thuya, le chêne vert et le pin ombrageaient les coteaux environnants, tandis qu'une profusion de cistes, de lentisques, de buissons de genièvre, de scilles et de férules aux panaches jaunes, formait un fourré varié, autour des rameaux duquel la clématite algérienne, avec ses clochettes gracieuses, s'enroulait en capricieuses guirlandes. Il était cinq heures quand nous entrâmes à Milianah : le soleil couchant inondait la plaine de ses feux, et jetait une lueur rose pâle sur les sommets neigeux des montagnes de l'Atlas, tandis que le Waransenis (le géant de la chaîne) se dessinait fièrement sur le ciel empourpré.
C'était un jour de marché : les Arabes se pressaient dans la plaine, criant à tue-tête et gesticulant comme s'ils allaient se prendre à la gorge, ce qui est leur mode ordinaire de traiter les affaires.

Cette fois-ci nous traversâmes le Chéliff sans accident, toujours dans notre charrette et bien que nos chevaux eussent de l'eau par-dessus le poitrail. Cette rivière est la plus considérable de toutes celles de l'Algérie ; et, de même que tous les autres cours d'eau, ses rives sont bordées de magnifiques lauriers-roses.
Un soleil radieux, pénétrant dans nos chambres, nous réveilla le lendemain de bonne heure. Nous allâmes dire un dernier adieu à la belle terrasse et à son magnifique point de vue avant de nous enfermer dans le coupé de la diligence qui devait nous conduire à Blidah en passant par Bou-Medfa. Ce fut avec un regret sincère que nous quittâmes ce beau pays.

Commentaires (3)

Chantal
Bonjour à tous,

Tout d’abord, merci à Kamel Semmar de m’avoir fait découvrir cet auteur, Lady Herbert.

J’ai trouvé ce texte merveilleusement écrit. J’ai voyagé dans mon enfance avec plaisir et bonheur. Cependant, je dois avouer que certaines choses m’ont, disons-le franchement, « heurtée ».

Je m’explique : pour la "française" née en Algérie que je suis et qui connais les algériens, je ne suis pas d’accord avec certains propos de l'auteur, à savoir :

Lorsqu’elle décrit sa visite de la Mosquée et qu’elle précise « Dans des cabinets sombres et mystérieux, des Arabes étaient assis ; ils nous firent enlever nos chaussures avant de nous laisser entrer dans le sanctuaire, mais ne se montrèrent pas autrement, hostiles. J'ai toujours pensé cependant qu'ils proféraient force malédictions sur nous, et que la crainte seule les empêchait de nous couper la gorge ».

L’auteur n’était pas supposé être dans un environnement hostile que je sache ! Pourquoi parle t-elle de « couper la gorge » ? C’est accorder à ces « arabes assis » des intentions qu’elles s’imaginent - elle - mais qui ne sont pas forcément la réalité …

Lorsqu’elle dit : « De nombreux troupeaux de chèvres, de brebis et de petit bétail brun et noir paissaient sur les coteaux, sous la garde de jeunes Arabes, qui avaient l'air encore plus farouche que leurs bêtes ». Ce « jugement » me paraît simpliste et inconvenant.

Lorsque l’auteur dit, en parlant des femmes algériennes : « Mais elles étaient toutes laides et maigres à faire peur ». Elles sont laides selon ses critères à « elle » mais ce n’est pas forcément la réalité !

L’apothéose pour une « inconditionnelle » du couscous comme moi dont c’est le plat préféré (dans la mesure où on n’y ajoute pas de sucre (lol !), c’est la description qu’elle en fait : « on nous donna pour notre dîner un énorme bol de couscous : c'est une espèce de pâte que l'on pétrit de façon à ce qu'elle forme une sorte de semoule ; on la sert soit avec du lait caillé, soit avec une soupe graisseuse, mélange abominable, à mon avis, et avec lequel il nous fut impossible de jamais me réconcilier » ! Alors, là, je l’affirme sans vergogne : c’est faux.

Cette dernière « affirmation » de l’auteur me laisse à penser que les précédentes avec lesquelles je ne suis pas d’accord est bien le fruit de son imagination … d’auteur mais elle ne décrit pas la réalité. Cela vient pour moi en contradiction totale avec la description sublime, et bien réelle, des paysages et de l’environnement.

Je dois admettre cependant que cette vision des choses est « subjective » et j’avoue avoir été quelque peu indignée en lisant ces passages car cela me rappelle certaines réflexions et/ou idées « préconçues » que j’avais entendues dans mon enfance et qui m’avaient profondément révoltée.
ferhaoui
  • 2. ferhaoui | 14/06/2014
bonjour slemnia b, a mon avis une belle toile n'a pas besoin d'etre en valeur... (encadrement) pareil pour un texte lorsqu'il dégage de la puissance, (sans le tohu-bohu) n'est -ce pas d'une certaine facon, encore mieux les oeuvres puissantes sont celles qui résistent en perpétuelle évolution:des mille et mill écrits, et des milliers de tableaux qui réussissent à échapper à tous les tourments des siècles .au reste, il est vrai avec un bout d'arbre, un peintre, un poète ou un musicien " dit tout, s'émerveillait." l'arbre chez lui n'est point seulement un spécimen de telle essence, mais il est individué, il eut son histoire qui n'a point de pareille l'ami ferhaoui, oran.
Slemnia Bendaoud
  • 3. Slemnia Bendaoud | 13/06/2014
Bonjour,
Un texte si ancien et si précieux mérite d'etre mis en valeur et bien décortiqué. On y ressent cette nostalgie des temps très anciens. La seule odeur des herbes pérennes et arbres à la longévité avérée, qui s'en dégage encore à présent, nous fait revivre les grands moments de cette belle époque, dont nous n'avions vécu que les derniers soubresauts ou convulsion.
Cordiales salutations.
Slemnia Bendaoud

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