
Le nouveau-né n’avait aucune chance d’en réchapper. L’année 1952, c’était l’année de la typhoïde. Un malheur de plus qui venait s’ajouter à tous les autres, à l’occupation et à la misère, mais un malheur dont on ne se relevait pas et qui emportait neuf nourrissons sur dix, dans Miliana vénérable et outragée, ville historique suspendue au flanc des monts du Zaccar.. Mohamed était le premier bébé de la maisonnée. Un garçon de surcroît ! Pour le soustraire aux bras de la mort et l’arracher à la typhoïde, la famille recourut à tous les expédients, les licites en islam comme les interdits, ajoutant des rites païens aux prières, sollicitant Dieu, bien sûr, mais aussi les marabouts, les totems et même la science ! Contrairement aux usages qui voulaient que l’enfantement fût exclusivement confié à Zeghla, l’accoucheuse du village, il fut fait appel à une sage-femme juive pour contrôler les opérations, décision qui offusqua la grand-mère mais qui fut néanmoins imposée en raison de la gravité des circonstances. Parallèlement au concours de la science, la famille s’assura celui des anciens rites et des divinités locales, de Sidi Ahmed Benyoussef, le patron de Miliana et du marabout Sidi Abdelakader. Il fut ainsi procédé au sacrifice de la tortue, dans le sang de laquelle furent trempés les premiers langes du bébé et que l’on prépara en ragoût à l’intention de la jeune maman, invitée à déguster le plat jusqu’à la dernière miette. Dans la foulée, il fut procédé à des offrandes païennes aux pieds d’un platane béni, à une wâada chez Sidi Ahmed Benyoussef et même à un pèlerinage de Sidi Abdelkader, le marabout perché sur le Zaccar et qui surplombe la ville de Miliana. Le nourrisson fit l’objet d’un arrangement avec le saint : en échange de sa bénédiction pour la survie de l’enfant, l’enfant lui sera dédié, il portera comme second prénom Boualem, une autre appellation de Sidi Abdelkader, et le prochain garçon qui viendrait à naître s’appellerait, lui, Abdelkader.
On ignore si c’est le fait de cette transaction, du hasard, des prières, de la sage-femme juive ou du sacrifice de la tortue, mais le bébé survécut à la typhoïde, sous le second prénom de Boualem.
Il sut plus tard que c’était un signe.

S’il a survécu à l’épidémie, c’est pour pouvoir tout raconter de l’intolérable différence entre les humains.
Mohamed grandira au sein d’un monde injuste, au milieu des hommes humiliés, dans Miliana occupée et avilie, mutilée, profanée, Miliana, l’antique Zucchabar, cité prestigieuse dont Bologhine ibn Ziri de la dynastie des Fatimides, fit une des trois principales villes de l’Algérie d’alors, avec Alger et Medéa, Miliana jadis capitale d'une grande partie du Maghreb, foyer de culture, carrefour d'érudits et d’hommes de sciences, premier Caïdat de la région d'Alger sous Aroudj, place forte où l'Emir Abdelkader installa en 1834 un khalifa, Miliana n’était plus qu’une cité oubliée, reliée à Dieu par d’anciennes prières et à l’humanité par cette vieille route qui serpentait à flanc de montagne, bourgade cachée derrière le massif du Zaccar et dont le saint patron de la ville, Sidi Ahmed Benyoussef, sanglotait dans les bras de la plaine.
Miliana, ancien joyau dans un écrin ottoman devenue cité travestie, estropiée, ployant sous la domination coloniale, divisée en deux, en paradis et en enfer. Le paradis, les beaux quartiers européens aménagés autour de la rue principale, la rue Saint-Paul, symboles du vainqueur infatué, bordée de platanes, la place de l’Horloge avec ses boutiques et ses cinémas, le haut de la ville, quartier résidentiel avec son jardin d’acclimatation, sa piscine, ses maisonnettes en fleurs, sagement regroupées en pâtés égaux, formant un paysage de rosiers, d’églantiers, de jasmins, de belles du jour, de lilas, de mûriers, de robiniers, de micocouliers alignés au cordeau et autres lauriers roses qui s’épanouissaient sur le blanc de murs chaulés des mas et, tout autour, la pauvreté indigène.
À quelques mètres des jasmins et des micocouliers se profilait l’enfer, l’autre Miliana, celle des hommes, misérables et décharnés, qui semblaient vaincus par toutes sortes de malédictions.
C’est ici que vécut Mohamed.

Mohamed avait grandi dans l’intolérable différence entre les humains et cela l’avait précocement endurci.
Il a grandi avec l’image de son père Mohamed, sourd-muet, s’épuisant dans son modeste salon de coiffure pour nourrir les six frères et sœur dont il est l’aîné.« Jeune, Mohamed avait pris conscience des difficultés de la vie. Peut-être que le handicap de son père l'a marqué. » (1)
La famille logeait dans l’arrière-boutique. Une pièce pour tout le monde. Pas assez d’argent pour s’offrir un vrai logement. Et où ? La ville était confisquée par les Français et en dehors du centre urbain, c’était la peur, la guerre déjà…
Mohamed a grandi au milieu des « gueules noires », ces mineurs du Zaccar qui vivaient le jour dans les tréfonds de la montagne, à extraire le fer, et la nuit dans l’angoisse de la précarité. Il a grandi au milieu des montagnards aux prises avec l’hiver et l’injustice des hommes, avec la neige qui les condamnait à l’oubli et la guerre au dénuement, seuls, de cette solitude glaciale qu’on porte dans le cœur, à l’insu du monde, loin des regards et des compassions.
Il voyait dans la place du charbon (placet el fham), ces hommes vaincus par le sort et la montagne, devenus tâcherons dans les forges de la ville et qui, pour quelques pièces, s’épuisaient, jusqu’au soir, sur l’enclume et le fourneau à soufflerie, leurs corps décharné pliant sous l’impitoyable marteau.
Le petit Mohamed a grandi dans la colère et la peur.
Miliana n’était plus qu’une procession d’édifices élevés pour la domestication de l’indigène. Une prison reconnaissable à son grand mur d’enceinte coiffé de barbelés ; un poste de gardes-mobiles, bâtisse à un étage dont la grande arrière-cour donnait sur d’anciennes écuries désaffectées ; le tribunal où se rendait la justice du plus fort ; les campements militaires et, enfin, les barbelés qui effrayaient terriblement les enfants.

La peur et la colère étaient partout, même dans le centre-ville animé, où l’on s’offrait parfois des glaces chez Zazak, le centre-ville avec ses terrasses de café et qui se prolongeait jusqu’à la Pointe des Blagueurs, aire de promenade d’où l’on dominait la plaine, même le centre-ville ne lui apparaissait plus qu’un périmètre ceinturé par la peur et la misère, où flotte le drapeau de la mairie et où se donnent rendez-vous colons et indigènes sans jamais se rencontrer. Qu’ils soient prospères ou artisans besogneux, les colons affichaient une morgue de vainqueurs et se faisaient comme un devoir de paraître fortunés. Les indigènes, eux, répliquaient en affectant de n’être pas dans le besoin, en dépit d’une flagrante pauvreté ! Mohamed était frappé par leur disposition à prendre de la hauteur sur cette vie injuste. Le regard altier, ils s’interdisaient toute manifestation de faiblesse qui eût pu susciter la compassion ou la commisération. Ils dépouillaient, naturellement, leur malheur de sa gravité et devenaient comme étrangers à leur propre déchéance ! Cette aptitude à pouvoir apprivoiser sa propre détresse, cette élégance d’ignorer son sort misérable plutôt que de s’en plaindre, tout cela témoignait d’une espèce de fierté redoutable qui augurait d’une fronde à venir, celles-là qu’enfantent les vies insupportables.
Cette fierté plébéienne a beaucoup compté dans l’imagerie formatrice du petit Mohamed.
Il a voulu tout dire.
Mais comment le dire ? Comment écrire ?

L’un des premiers livres qu’il lira sera Tartarin de Tarascon d'Alphonse Daudet, que l'auteur a rédigé à Miliana. L'écrivain français, atteint de troubles cardio-vasculaires, s’y est installé et on lui doit nombre de tableaux de toiles de la ville de Miliana qu'il a peints en s’installant le jour dans les cafés maures. La boutique, d'où il observait les mœurs citadines, d'une ville qui l'a impressionné à un point tel, qu'il lui a réservé tout un chapitre dans Les Lettres de mon Moulin (à Milianah), est encore debout.
Il s’étonnait toutefois de ce qu’il croyait être une passivité indigène, de ce que les hommes se résignent à être les bannis des petits Blancs européens.
Se pouvait-il que Miliana, ancienne place forte des Romains, des Arabes, des Turcs et de l’émir Abdelkader qui y fabriquait des armes et planifiait ses combats, antre de Barberousse, légendaire position stratégique où les Turcs installèrent alors les tribus Maghzen pour bien contrôler la région et ses environs, se pouvait-il que Miliana ne fût que cité soumise ? Se rappelaient-ils, ces hommes timorés, de leurs ancêtres qui, pour ne pas offrir Miliana aux troupes françaises du maréchal Valée, en juin 1840, y avaient mis le feu ?
Ce sentiment mêlé de révolte et d’indignation ne l’a jamais quitté.
Cinquante ans plus tard, dans la prison d’El-Harrach, il interrogeait toujours la montagne dans un poème intitulé « Ton ventre nous a trahis »

Il avait huit ans et comprenait, confusément, que les hommes ont le degré de liberté que leur audace conquiert sur la peur.
Qu’y avait-il à protéger sinon cet ordre scélérat qui assurait ripaille aux uns et disette aux autres ? Il percevait comme une lueur absente dans les yeux des clients indigènes qui venaient se faire raser la barbe chez son père, et cette absence c’était bien cette chose étrange dont parlent les adultes et qu’ils appellent souveraineté.
Mohamed ignorait qu’un fils de la ville, surnommé Ali la Pointe en référence à la Pointe des Blagueurs où il jouait souvent, avait déjà marqué l’histoire les mois précédents dans la bataille d’Alger, face aux forces du général Bigeard. Mais il admirait Boualem.
Boualem était un jeune mécanicien de dix-sept que Mohamed a toujours vu en salopette de travail, sur le chemin de l’école, un jeune homme aux cheveux roux, besogneux et qui rappelait les héros de bande dessinées. Pour l’enfant, Boualem était une sorte d’icône qu’il croisait chaque matin. Puis Boualem disparut et le petit Mohamed apprit qu’il était « monté au djebel ». Cela accrut sensiblement l’admiration qu’il avait pour le jeune homme et il se promit discrètement de monter au djebel à son tour pour pouvoir se procurer le crédit qui manquait aux indigènes adultes et en rétrocéder une partie à l’oncle Mustapha qui fut si bon avec lui et avec ses frères, mais si peu révolté devant l’injustice. Mais que peut-on opposer de résistance quand on a juste huit ans ? Ce qui est possible. Marquer sa différence avec les fils des colons, par exemple. Mohamed et son frère Abdelkader se faisaient coiffer par le père chaque matin avant d’aller à l’école. Ils en sortaient beaux et soignés. Mais au premier tournant, devant le magasin d’Antoine le marchand de légumes, ils démêlaient leurs cheveux. Surtout ne pas ressembler aux petits Français !Oui, je crois bien que Boualem, le jeune homme à la salopette, fut pour beaucoup dans la formation de l’esprit rebelle de Mohamed Benchicou.
Il ne savait pas alors que Miliana était un bastion de la résistance ouvrière, reposant sur les mineurs du Zaccar, ces gueules noires qu’on rencontrait, à l’aube, la lampe à la main et le regard rude, prêts à s’enfoncer dans le ventre de la montagne pour en arracher le minerai noir et rocailleux. Plus tard, en y repensant, il se dit qu’il avait toujours semblé qu’ils en sortaient chaque fois avec un peu de lumière. « Mon frère, dans le noir de la mine on finit par apprendre que l’avenir, comme le fer ou le charbon, il faut toujours descendre au puits pour le tirer de terre. »Plus tard, il adhèrera au parti communiste algérien.Mohamed a vécu, en définitive, dans une si vieille colère. Dans l’allergie à l’injustice, comme dira Perrault. Il n’oubliera jamais les images de l’enfance.Il noubliera jamais que l’honneur de la plume est de descendre dans la rue,
Qu’importe le fouet des gardes-chiourme des huguenots, il ne sera pas une de « ces nuques sont si enclines à se courber devant l'injustice vécue comme une fatalité ».
Il portera la plume dans la plaie et cultivera un souverain mépris pour le journalisme dit « professionnel », cette façon précieuse et lâche de survoler le malheur des hommes sans jamais s'y arrêter. Jamais un journalisme qui se retranche dans la neutralité pour ne pas être solidaire de la souffrance des hommes ne lui apprendra quoi que ce soit.
Mais comment écrire sur les humiliés si on n’a pas le don de l’écriture, c'est-à-dire de pouvoir transcrire une émotion aussi puissante que celle qui se dégageait des paysages humains de mon pays.: L’homme qui prétend écrire pour sa terre n’y parvient qu’après de dures leçons d’esthétique et de recherche à travers les labyrinthes de la parole écrite.
La providence le mit alors sur la route du fantôme de Camus.
Au 93 rue de Lyon (Belcourt), où avait grandi Albert Camus,que sera ouvert le salon de coiffure du père de Mohamed Benchicou.
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1. Par cerise le 23/05/2012
bsr la fameuse ballustrade etait prohibeé meme pour nous les externes et comme les salles de cours ...
2. Par TALBI Samia le 23/05/2012
Bonsoir FARIDA,contente que tu aies réagi à la "balustrade",elle a marqué des générations et des générations ...
3. Par Farida le 23/05/2012
bonsoir samia . Vraiment pour une nostalgique ;tu fais le poids.La fameuse balustrade !!!!je m'en souviens ...
4. Par guessoum le 23/05/2012
salut ,sur que c'est hadj Remmali qui va trouver à Changarnier ou Vesoul ( Hadji rak m'khati tu m'as ...
5. Par TALBI Samia le 23/05/2012
A notre époque ,le fantome dans les dortoirs était présent pour aller se "ravitailler" dans les placards ...
6. Par pilouche59 le 23/05/2012
bonjour oulala je suis perdu !! entre les changement de nom de ville ou village heureusement que vous ...
7. Par bouzar bouzar le 23/05/2012
bsr mme NORIA je vous remerci d.avoir préter attention a mr BOUTAYEB il habite a oued chorfa ex barrage ...
8. Par Abdelkader Daoudi le 23/05/2012
Bonjour Cheikh Ayadi et M. Aziz, Je vous salue et vous remercie pour vos messages chaleureux. La ...
9. Par angelard michèle le 23/05/2012
Bonjour belle initiative, je vais faire tout mon possible pour vous retrouver, toutes celles qui ont ...
10. Par REMMALI le 23/05/2012
Bonjour Mr Pilouche ,voilà l'indice qu'on cherche c'est OUED ZEBOUDJ qui indique le lieu ,donc c'est ...