Contempler le majestueux Zaccar à travers les fenêtres du lycée Ferroukhi en tant qu'élèves, nous laissait peu de concentration sur les cours. Fascinés, nous ne pouvions guère résister à la tentation des randonnées pour respirer l'air frais des montagnes et oxygéner le cerveau embourbé. Recouvert d'un manteau extra blanc en hiver, le portrait expressif est un régal pour les yeux, le sommet côtoyant les nuages planant à basse altitude dans un silence pesant où seule la nature demeure maîtresse des lieux, la faune sauvage, s'aventurant docilement les pattes enfoncées dans la neige en quête de nourriture enfouie sous la poudreuse se faisait souvent piéger par des chasseurs à la mine rusée des renards au moyen de cerceaux à ficelles ou par surprise, la prise du beau lièvre gelé et résigné.
Arrivée la saison de l'éclosion, tout le flanc apparaît telle une aquarelle rayonnante, une palette embellie de couleurs annonçant le printemps où les hirondelles s'adonnèrent gaiement sous nos yeux à une voltige magistrale dans le ciel et en rase campagne, le carré des amandiers de toute magnificence se détachant singulièrement par sa blancheur de la diverse flore verdâtre, le genêt éparse dominant par ses fleurs jaunâtres les buissons enchevêtrés d'ajoncs et de bruyère défiant le socle granitique.
Mythique visite à Sidi Abdelkader gisant en haute montagne, la sortie aérée au mont du Zaccar fut devenue une attraction familiale incontournable ancrée dans nos coutumes, une occasion de se détendre, un moment d'évasion en pleine nature, de fraîcheur pure, loin de toute pollution et de nuisance citadine.
A la veille de chaque bivouac, les grimpeurs potentiels en nombre important de tous les quartiers, munis d'un équipement de scouts, hommes et femmes, filles et garçons, se fixèrent rendez-vous à un horaire de bonne marche pour éviter l'étreinte d'une montée ensoleillée. Aux préparatifs nécessaires et les emplettes bien rangées, était annoncée à l'aube, à partir des trois sapins ou par le cimentière de Béni Mzab, la grimpette sur des chemins sinueux et caillouteux, tracés à l'horizontale en flanc de montagne jusqu'au marabout.
Dans cette merveilleuse ascension, en affirmant leur attachement spirituel au vénéré Sidi Abdelkader, de nombreuses familles en file indienne s'attaquèrent courageusement à l'escalade en aspirant à pleins poumons l'air frais, matinal, mélangé à l'odeur du gibier et l'arôme enivrant des diverses plantes médicinales que recèle la forêt, les bonnes mères de blancheur voilées visibles à des kilomètres plus loin mettant à rude épreuve leurs rotules rhumatisantes. A travers une pause, à mi-chemin du parcours, un immense plaisir se dégagea au détour d'un regard scrutant la vallée au dessous, étendue à l'infini telle un océan de verdure, laissant le promontoire encore endormi que même les cocoricos fusant des hameaux environnants ne pouvaient le retirer de son sommeil profond, la clarté du jour faisant apparaître la silhouette des cimes montagneuses de l'Atlas, les passereaux annonçant à leur tour au petit matin, le réveil de la nature par leur gazouillis. Au delà de la crête, les premiers rayons du soleil sont déjà là, éclairant par leur projection, le mont d'un vif éclat, les essoufflements primaires des personnes âgées perceptibles par la forte respiration, haletantes, les sueurs ruisselantes sur les fronts et les tempes, c'est tout le bien-être momentané d'un sport collectif agrémenté de causettes, de chant, de sourire et une joie immense partagée entre les randonneurs.
A partir des cimes narguant le ciel, la vue est tout simplement imprenable dont aucun artiste naturaliste ou autre chasseur d'émotions ne peut rester indifférent sans inspiration à ce décor paradisiaque. Les hautes plaines, symétriquement agencées en parcelles à géométrie variable de couleurs nuancées, cultivées en céréales, en agrumes, en vignobles, s'étendant sans fin et délimitées par des alignements impeccables de cèdres, la chaîne de montagnes au loin, imposante par le pic de l'Ouarsenis, les rayons du soleil se réfléchissant sur les cours d'eau et les surfaces des barrages, les collines verdoyantes s'étirant en enfilade à l'horizon vers le Tittéri, une carte postale vivante à vous faire combler de bonheur et vous laisser imaginer les plus vives expressions de ce bas monde, une exaltation de l'esprit jusqu'à vous faire purifier le corps du moindre souci.
Un moment de récupération au sein du mausolée pour un recueillement devant la sépulture que l'odeur du café se dégageait déjà du campement des premiers pèlerins. S'amuser cordialement s'imposait comme une règle de conduite, promenade, roulade dans l'herbe, cueillette des plantes comestibles et champignons, jeu de cache-cache dans les buissons, les blagues, les fous rires, les you-yous de joie, s'éclater à l'air pur et libre, le besoin primordial d'un moral avachi d'une vie sclérosée.
A l'ombre des chênes-lièges, les familles se partageaient comme régal à midi, une pitance soigneusement préparée la veille et composée généralement de délices et d'amuses gueules maison accompagnés de pain Koucha et Matloô, servis à même le rocher, improvisé comme table de fortune, avant que certains, plus en forme, continuèrent la marche vers le sommet appelé dans le jargon local (Riacha). Ailleurs, quelques tourtereaux frivoles, d'un âge frêle et de cœur tendre aux regards craintifs et complices, s'isolèrent un instant discrètement sous les abris de branchage épais telles des perdrix éprises au nid douillet pour s'échanger d'intimes propos de teneur sentimentale. Des grappes humaines, éparses ici et là plongées dans la (tchatche), d'autres à l'écoute des radio-cassettes diffusant diverses mélodies dans la douceur printanière, Gigi l'amoroso de Dalida par ci, les Eglantines de Dassin par là, la Maladie de Sardou plus loin fusant dans le ciel et au-delà, du Chaâbi, de l'anglo-saxon quand, certains dansaient dans une ambiance électrique au rythme de la Derbouka et au chant de Haley-Li Sidi-Maâmar d'où l'inévitable fin de comprendre que ce mode de comportement, ce romantisme délirant est la résultante d'un brassage socio-culturel tissé entre l'orient et l'occident tout autour du bassin méditerranéen depuis une histoire profonde. L'une des raisons peut-être obligeant, dans un environnement aussi charmant, les pensionnaires des prestigieux lycées dont Noria, au tempérament associé à la fureur de vivre et emportés par ce courant moderniste et tonifiant, un espace expressif et de liberté, de s'éterniser moralement au firmament des années folles, refusant de revenir à la réalité de 2010 et son corollaire stressant aux remords incessants.
Au détour d'une belle journée, la descente s'annonça moins lassante, un peu plus fluide dont certains, chargés de fardeaux de bois sec pour le pain traditionnel, slalomèrent en twistant dans la pente des quarante marabouts. Ce cycle coutumier s'estompa avec l'arrivée du mauvais temps et reprit chaque fois son cours continuellement à l'entame de la belle saison. Les aventuriers en revanche, ne s'en privèrent nullement d'un spectacle de rêves à la saison des neiges.
Bien que commencée jovialement, notre balade se termine malheureusement sur une note de tristesse par l'agressivité continuelle et impassible de cette belle nature.
En souvenir de notre enfance et adolescence au contact de ce relief pittoresque, ce récit est dédié à tous ceux qui dans un passé lointain ont eu l'occasion de partager les mêmes sensations d'un bonheur ressenti en altitude. Une tranche de vie toute naturelle, de toute beauté et de toute simplicité que les lecteurs sauront apprécier pour le lien natal qu'elle véhicule.
Avec les compliments de Med midjou
1. CHENGAB KHALED Le 30/05/2010 à 23:12
Mis en ligne le 02 Janvier 2009 - Noria - All Rights Reserved