Episode 04
Comme promis je reviens sur ce personnage, qu'on rencontre constamment entouré de jeunes gens toute ouïe en alerte. Il est seul à parler et gesticuler. Un silence cérémonial contraignant l'assistance au mutisme. Un bonhomme dont la vie s'est dilué dans les films et le conte. Au fil des années et de son intérêt accru pour les histoires et les rêves, il est devenu un goual en quelque sorte. Une imagination débordante, une utilisation du souffle qu'il est seul à maitriser. Le suspens est devenu son art. Il arrive à vous tenir en haleine pendant de longues heures. Il ne se fatigue jamais, quand il s'agit de reporter les histoires filmiques et les évènements. On l'aimait beaucoup.
Il est très connu dans son quartier et on l'adorait. Il est toujours à Miliana ; A chaque fois que je le rencontre, il me fait sortir une scène d'un film pour faire le parallèle entre les situations. Sacré Youcef. Le songe et l'imagination des petites gens.
Brahim le gérant de la salle de cinéma était en concurrence avec M ; Boumaza.
La tradition fait qu'à chaque fois qu'il y a un film nouveau, on procédait à une campagne publicitaire restreinte localement. On collait les affiches sur un tableau de quelques mètres en y rajoutant un écriteau, ou on distinguait le terme nouveau. Un tableau en bois soutenu par de minuscules pieds en bois eux aussi.
On attachait ce tableau contre un platane de la rue St Paul, à la vue des passants.
Il faut admettre que cette rue, fut le passage obligatoire de tous les Milianais et leurs invités. On aimait faire l'éloge de cette belle rue. Ses immenses platanes s'élancent à plusieurs mètres dans le ciel. Un endroit très frais durant l'été. En hiver, les feuilles mortes qui jonchent le parterre, à même la chaussé, nous poussent à glisser les pieds pour provoquer un son mélodieux.
Les feuilles crient sous vos souliers. Une musique. On s'en lasse. Jamais. Tous les Milianais s'adonnent à ce jeu musical. Les plus petits en raffolent. Provocant un retard pénalisant. Le rire est dans ces cœurs innocents.
Les fréquentations assez denses des cafés maures et leur important nombre dans cette espace, permettaient une communication directe : Attrouper les curieux et les adeptes du cinéma. Youcef n'est jamais loin.Une grande affiche, des photos du film et Youcef ....le Goual. Le tour est joué. Parfois il en existe plusieurs, chaque arbre retient en otage un placard. Il reste là jusqu'au prochain changement de programme, nuit et jour.
Il scrute les moindres détails des photos et des affiches. Il assimile et retient à jamais les noms des acteurs et tète d'affiche, le réalisateur, les couleurs utilisées, les graphismes, la maison de production, et le jour de l'arrivée du film à Miliana. En son fort intérieur, il réfléchit au moyen d'avoir des sous. Il s'abreuve de rêves et de fantastiques même en regardant des copies de photos sur lesquelles des mains anonymes traçaient des dessins illusoires et sémiotiques.
Il verra ce film. Les jeunes adolescents le suivent et l'entourent partout ou il va. A la conquête de la moindre information. Un cinéphile inconditionnel ce Youcef.
Youcef appartient à un autre quartier. Houmet cheikh. Un quartier qui englobe les rues adjacentes au bain maure mitoyen de Sidi Ahmed Benyoucef et des Mabrouk, le bijoutier. Une Houma de quelques quarante âmes de 15, 16, 17 ans. Ammi Meziane, un polygame, kabyle de Fréha, fan du colonel Amirouche et gérant du bain, fournissait pratiquement la moitié des éléments de ce quartier. Quand il ne va pas à la chasse il s'asseyait en face de son Hammam. Juste à coté de l'échoppe d'un vendeur des besoins féminins pour le bain. Un jour je vous parlerai du bain, Un lieu féérique et cérémonial. Le bain maure. Il ne s'entendait pas beaucoup avec lui. Il lui reprochait ces avances indiscrètes à ces clientes. Le vendeur s'adonnait aussi à certaines pratiques païennes qui dérangeaient beaucoup Ammi Meziane. Le vendeur écrivait des talismans et par moment prodiguait des produits aux femmes en détresse. Du « Kemmoun, mélangé au Djauoui. » à diluer avec un brin de je ne suis quoi, dans de l'eau de Javel et votre partenaire deviendrai aussi doux qu'un agneau ... à la bonheur et à votre santé. Les femmes s'achetaient beaucoup plus des grains de « Houlba ». Elles ce produit en tisane pour prendre du poids et devenir assez rondes. Les hommes de cette époque appréciaient énormément les dulcinées grasses. On disait bien, en faisant allusion aux volumes des femmes : « marie-toi avec une femme et demi. La moitié partira, il restera toujours la femme ». Allez comprendre quelque chose dans cette équation. La femme au poids. Ammi Meziane savait toutes ses manigances et redoutait qu'un jour le Taleb ne se tromperai de formules et enverrai la personne ciblée à quelques mètres sous terre...
De Temps à autre, en kabyle, on entendait une voie de femme, parvenir de derrière le petit rideau signifiant l'occupation des lieux par les femmes, lui demandait d'aller voir la citerne d'eau si elle ne s'est pas vidée. Il s'exécute. Dans la soirée, durant la tranche des hommes, il se met derrière son comptoir, tout en sourire, il chantait « ababouren ».
Youcef fait partie de cet environnement et évoluait à l'intérieur de cette sphère.
Il s'asseyait au bout de la rue qui fait face à sidi Ahmed Benyoucef.
Les jeunes l'entouraient, assis, même le sol, debout ou simplement accoudé contre un mur. Il raconte...il raconte.
Il ne s'arrêtera plus... Il rentre en transe. Sa voie change au fur et à mesure des péripéties et des situations. Une boite à rythme installé quelque part dans ses attributs vocaux fait le nécessaire dramatique Des sons aigus, graves, des middle, un mixage parfait.
Les protagonistes et les antagonistes du drame sont décrits avec les détails qui les différencient qui les identifient. Les effets, la musique, les bruitages, les leitmotivs, les scènes osées etc. tout y passe et en même temps. Tout.... Le moindre détail porté à l'écran est repris à sa juste valeur. Il y met du sien. Il change de registre sonore à chaque changement de situation. Quand il arrive au nœud de l'histoire, il s'arrête comme marquer une transition technique telle que nous la rencontrons effectivement dans la technique cinématographique.
Comment fait-il ? La séance peut durer des heures et des heures.
L'assistance, pas moins de vint corps inertes, part et revient, soumise et suspendue aux réactions des divers grimaces et expressions de Youcef. Un troubadour.
Il décrit d'une manière dramatique les évènements qu'on se sentait à l'intérieur des évènements. C'est pour cela qu'on se cotise pour lui offrir une place balcon, à chaque séance.Un report plein d'affection et de respect. Après cette séance on peut déguerpir et aller raconter dans une autre Houma les péripéties de Tarzan sans jamais pouvoir égaler Youcef.
Je t'adore Youcef !!!!!
1. CHENGAB KHALED Le 09/04/2010 à 22:16
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