Titre

L’année 1961

Chapitre 32

Villa BELLAR

 

 

 

L'année 1961

C

omme l’avait été 1954, l’année 1961 fut une période charnière à plus d’un titre.

  Elle fut d’abord marquée, du 22 au 25 avril, par ce qu’on a appelé « le putsch des généraux », tentative vite avortée de faire basculer l’armée française dans l’opposition à la politique algérienne du général De Gaulle. À la radio nous avions suivi avec passion le déroulement de ces dramatiques journées, et leur dénouement si rapide nous avait abattus. Il va sans dire que, grands ou petits, nous ignorions les tenants et les aboutissants de cette affaire, mais il nous sembla que cet échec sonnait le glas de nos espoirs de poursuivre la vie qui était la nôtre. C’est dans ces mois que fut créée l’OAS, laquelle incarna les derniers rêves des tenants de l’Algérie française.

 Cette année fut capitale aussi à titre personnel, parce qu’en juin j’obtins mon baccalauréat, et qu’en septembre j’intégrai la Faculté de médecine d’Alger, comme avaient fait Papa et Maman vingt-cinq ans plus tôt.

     Ce choix leur paraissait naturel, et à moi aussi, même si je ne nourrissais pas de vraie vocation pour cette profession et que de surcroît je n’étais nullement préparé à des études scientifiques.

En 1961 nous ne partîmes pas en famille ainsi  que nous avions fait de deux ans en deux ans depuis 1955. En échange on nous offrit, à Albert et à moi, presque trois mois de vacances à Paris, chez nos grands-parents. Mais pour moi l’année importa surtout parce qu’elle a porté en germe deux aventures au long cours.

D’abord j’y acquis la conviction, peut-être au lendemain du putsch,  peut-être au retour de Paris, je ne sais plus, que j’avais en quelque sorte le devoir de laisser une trace de ce que nous vivions, et je commençai à noter dans un cahier mes premières impressions, mes premières réflexions. Ce projet ne devait trouver sa forme définitive qu’après bien plus d’un demi-siècle (« un peu de séjour » a été publié en novembre 2019), ce qui m’aurait paru à l’époque où l’idée m’en était  venue, absolument extravagant.

L’autre évènement notable, et lui aussi d’une portée  alors insoupçonnée, est qu’au mois de juin, dans les derniers jours de collège, j’envoyai une lettre à une jeune fille passionnée dont j’avais relevé le nom dans le courrier des lecteurs du magazine « Aux écoutes », une publication politique favorable aux idées « Algérie française », donc pour nous (la Presse se partageait à nos yeux de façon radicale entre celle qui était pour nous et celle qui était contre). Seul le nom de la jeune fille, Annie Béguerie, et celui de sa ville, Marmande (endroit inconnu de moi), étaient indiqués. Je lui écrivis donc sous cette seule adresse, et la lettre lui parvint puisqu’elle me répondit gentiment peu après.

     Nous devions nous rencontrer pour la première fois, Annie et moi, en octobre 1964 à Toulouse, et cinq ans plus tard, le 15 novembre 1969, nous nous y sommes mariés.

Pour être tout à fait complet, sur un mode moins grave, c’est également en 1961 que Papa se sépara de notre fidèle Versailles. Elle nous avait transportés à travers l’Europe, et c’est sur elle que Papa m’avait appris à conduire (il n’est guère de virage proche de Miliana dont je ne me souvienne encore).

     Elle fut remplacée par une Fiat 2100, voiture certainement plus moderne et plus performante, mais qui jamais ne suscita chez nous l’attachement que nous avions pour l’autre. L’histoire dit hélas que la Versailles termina son existence contre un arbre, dans la plaine du Cheliff, après peu de mois.

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