Il est des disparitions qui ne se mesurent pas seulement au silence qu’elles laissent derrière elles, mais à l’écho qu’elles éveillent dans les consciences.
En ce jour de deuil et de mémoire, alors que Mohamed Benchicou vient de quitter le tumulte des hommes, nos pensées se rejoignent dans une même émotion, faite de tristesse, de respect et de reconnaissance.
Une voix s’est tue. Mais certaines voix, lorsqu’elles ont parlé avec suffisamment de liberté, de courage et d’exigence, ne se taisent jamais tout à fait.
Mohamed Benchicou était de ces hommes que la terre du Zaccar semble façonner à son image : âpre et généreuse, fière et verticale. Enfant de Miliana, il avait gardé quelque chose de ces hauteurs qui dominent la plaine, la fermeté du roc, le goût des horizons dégagés et cette irrépressible volonté de regarder loin, sans jamais courber le regard.
Il appartenait à cette génération pour laquelle écrire n’était pas un simple métier, mais une responsabilité. Le journalisme fut pour lui bien davantage qu’une profession, il fut une manière d’habiter le monde, d’interroger son époque et de refuser les accommodements de la conscience.
D’Alger Républicain au Matin, son parcours aura épousé plusieurs décennies de l’histoire tourmentée de la presse algérienne. À travers ses éditoriaux, ses livres, ses colères parfois, ses combats toujours, Mohamed Benchicou aura défendu une certaine idée du journalisme : celle d’une parole qui ne demande pas la permission d’exister.
Sa plume pouvait être acérée. Elle savait aussi être érudite, sensible, profondément littéraire. Derrière le pamphlétaire se tenait un amoureux des mots ; derrière le journaliste, un écrivain ; derrière l’homme public, un homme habité par son pays, jusque dans ses désillusions.
Puis vinrent les murs d’El-Harrach. Deux années d’enfermement auraient pu imposer le silence. Elles ne firent qu’en révéler davantage la force intérieure. Car il est des hommes auxquels on peut retirer l’espace sans jamais retirer l’horizon.
Dans l’épreuve carcérale, Mohamed Benchicou continua d’écrire. Il transforma la solitude, l’injustice et l’enfermement en matière littéraire. De cette traversée naîtront notamment Les Geôles d’Alger, témoignage d’un homme qui savait qu’un corps peut être retenu derrière des murs, mais que la pensée, lorsqu’elle demeure libre, possède ses propres chemins d’évasion.
Et c’est peut-être là que se trouve l’une des images les plus justes de sa vie : celle d’un homme constamment ramené vers les hauteurs.
- Les hauteurs du Zaccar d’abord.
- Celles de l’écriture ensuite.
- Celles, enfin, de cette solitude particulière que connaissent parfois ceux qui refusent de renoncer à ce qu’ils croient juste.
Aujourd’hui, nous ne voulons pas seulement saluer le journaliste, l’écrivain ou le polémiste. Nous voulons saluer l'humaniste, le farouche défenseur, voire le bâtisseur de la liberté d'expression, mais aussi et surtout l’homme. L’homme avec ses convictions, ses fidélités, ses blessures, ses enthousiasmes et ses combats. L’homme qui aura traversé son époque sans jamais consentir à l’indifférence. Celui qui aura fait des mots non pas un refuge, mais une présence ; non pas un ornement, mais une exigence.
La disparition de Mohamed Benchicou referme une page importante de l’histoire intellectuelle et journalistique de l’Algérie contemporaine. Mais elle ne saurait effacer ce qu’il laisse derrière lui : des livres, des articles, des combats, des souvenirs et, surtout, une trace dans la mémoire de celles et ceux qui l’ont lu, connu, accompagné ou simplement entendu.
Aujourd’hui, nous, Zakia Silem et Noria, nous nous inclinons avec émotion devant sa mémoire.
À sa famille, à ses proches, à ses compagnons de plume et à tous ceux que cette disparition endeuille, nous adressons nos pensées les plus sincères et les plus fraternelles.
Et lorsque le tumulte des jours se sera éloigné, lorsque les polémiques se seront dissipées et que ne subsistera que l’essentiel, il restera peut-être cette silhouette, celle d’un enfant de Miliana, debout quelque part sur les hauteurs du Zaccar, regardant au loin.
L’enfant du Zaccar a désormais rejoint la solitude des cimes. Que la terre lui soit légère. Et que le vent qui descend de sa montagne natale continue longtemps encore de porter, à travers les oliviers, les rochers et la mémoire des hommes, l’écho d’une voix qui aura voulu, jusqu’au bout, demeurer libre.
Zakia Silem & Noria
25 septembre 2026