
Les Milianais m’appellent familièrement « SAÂ » (l’horloge). Je faisais partie de l’ancienne mosquée Djamaâ EL TURC. Dés l’occupation française mon minaret a été agrémenté par une horloge. Hélas peut de temps après soit en 1856, le conseil communal considérant que ma mosquée suivant le nouveau plan d’urbanisme de la ville devrait être démolie pour que son emplacement soit livré à la place publique et que seul mon pavillon de l’horloge peut exister et ne fera qu’embellir la place, est de l’avis qu’il est urgent de ne pas retarder d’avantage la démolition de la mosquée ainsi que des bâtiments y adhérent en ne conservant que ma tour de l’horloge.
OUF ! je l’ai échappée belle.
Imaginez-vous combien les Milianais ont maudit chaque fois les nouveaux occupants français qui passaient devant moi, marabout profané qui leur rappelle leur occupation et signifiait le mépris avec lequel on avait fait fi de leurs convictions religieuses.
En 1861, Alphone DAUDET, l’écrivain français père de TARTARIN DE TARASCON, de passage à Miliana se demandait de sa chambre d’hôtel en me scrutant :
« Pauvre diable de marabout, qui lui aurait dit il y a 30 ans, jour pour jour, il porterait au milieu de la poitrine, un gros cardan municipal ? »
Se doutait-il l’écrivain que cent ans plus tard, je reprendrai mes droits ?
De type magrébin, je mesure 15 m de haut et je suis érigé sur une base carrée. Ma tour est entourée d’une coupole au sommet de laquelle une boule accueille un croissant et une étoile. Les quatre facettes de mon minaret sont agrémentées de colonnettes. Beaucoup plus tard, un souterrain me reliant aux remparts sud de la ville sera mis à jour.
Ainsi donc, je trône au milieu de la place verdoyante entourée de mes platanes en pleine vigueur. A mon pied un jet d’eau s’offre à la vue des passants sitôt l’on ma recouverte de verdure et cernée de palmiers dont deux montent la garde a mes cotés.
Tout au long des quatre saisons, je reste irrésistible. Voila comment je suis devenue le symbole de la ville et la fierté de ses habitants. Je rythme leur vie quotidienne, je suis devenue le cœur de la cité.
Un beau jour de 1955, en pleine guerre de libération nationale, pour on ne sait quelles vraies raisons, la mairie décide de m’ôter mon habit de lierre, l’on s’acharne sur mon feuillage, vieille robe d’un siècle et, en deux temps, trois mouvements, me voila dénudée des pieds à la tête.
Suis-je tombée en disgrâce ? Je reste néanmoins imperturbable et digne, mais je décide aussi de bouder à ma manière pendant quelques temps. Je ne donne plus l’heure, je reste muette. C’est comme si l’on m’avait bâillonnée.
Surpris et quelque peu désemparé, l’on s’empresse de réparer mes mécanismes et sans doute pour se faire pardonner de ce crime de lèse-majesté, la mairie me refait une toilette générale et me chaule par là même. La déception passée, je trouve que ma nouvelle robe me va bien quand même. Je suis toute aussi belle ainsi immaculée.
Maintenant mon étoile et mon croissant entièrement retapé par le ferblantier SIMON, s’étalent au grand jour et certains piétons évitent de regarder au delà du cadran municipal, au contraire des autochtones qui jubilent sous « burnous » en voyant par là un heureux présage.
Plus tard, à la veille de chaque manifestation, qu’elle soit de nature politique, culturelle ou religieuse, les peintres communaux m’habillent au gré de leur humeur du moment en passant du gris au jaune, un long chapelet de guirlandes électriques agrémentant mon édifice pour l’occasion.
OUI ! J’ai fière allure, certains me surnomme LITTLE BIG BEN, bien sûr cela me flatte pourquoi le nier ?
Mais attention, je n’ai pas connue uniquement des moments de joie. Détrompez-vous, moi aussi j’ai eue mon lot de peines. En certaines occasions l’on m’a sauvagement martyrisée, avec différents objets endommageant sérieusement mon cadran en verre datant du 19eme siècle. D’ailleurs je garde encore quelques stigmates de ces odieux actes de vandalisme, plusieurs opérations de chirurgie esthétique dissimulent tant bien que mal mes cicatrices.
Meurtrie, déboussolée, affolée, j’ai commencé à divaguer d’abord en avançant puis en retardant, ou bien à sonner l’heure toutes les demies, pour qu’enfin l’on daigne se pencher sur mon vieux mécanisme, et c’est en rafistolant mes nombreuses pièces et engrenages que je reprends enfin mes esprits et recommence une vie nouvelle.
Très souvent médiatisée par des écrits, films et documentaires, je suis incontournable et un passage obligé en ville. Figurez-vous que parmi les nombreux écrits me concernant, je suis la vedette d’un roman fiction intitulé « on a volé l’horloge » j’ai inspiré beaucoup de peintres, de poètes, également des chanteurs.
J’ai eue des joies, aussi intenses que belles, certaines inoubliables, comme par exemple le jour de l’Indépendance Nationale. Ah ! Mes aïeux ! Qu’ils sont privilégiés ceux qui ont vécus ces instants. Voir la population en liesse, ivre de bonheur, après tant de souffrances, de douleurs, de privations, de mépris, de séparation des êtres chers, de larmes. Voir et vivre ce miracle bien réel, être emportée par ce raz de marée humain. OUI ! J’ai vacillé, l’émotion était trop forte, je l’avoue ! J’ai craquée ! J’étais fière aussi. Libre, j’étais enfin libre, je pouvais tutoyer le ciel. Je savais que je ne baisserai plus la tète dorénavant. Comment ne pas jubiler. Je reprenais mes droits. Un pur moment de bonheur.
Aujourd’hui après tant de tumultes, la vie a repris son cours normal, tranquille. Je suis toujours là. Non je n’ai pas vieillie, quelques rides sans plus. Je n’ai pas oubliée non plus, j’assume admirablement mon rôle de gardienne du temple.
Toutes les sollicitations me font plaisir encore, mais avec l’âge j’aspire à un peu plus de calme.
Maintenant c’est le 21eme siècle, tout va vite, avec ces nouvelles technologies. Non ! Je ne suis pas jalouse, quelques fois un peu irritée quand même, de voir des jeunes gens scruter leurs téléphones portables pour avoir l’heure alors qu’ils sont à ma proximité. Que voulez vous? C’est le progrès, il faut s’y faire.
Mais pour vous toutes et tous, chaque fois que vous me rendez visite, je consentirai à vous livrer une partie de mon histoire et qui sait ? Peut être un de mes petits secrets ?
J’espère que vous avez pris plaisir à m’écouter. Merci à vous de vous être intéressé à moi.