La porte est basse, le bois gonflé par les hivers. On pousse, et la lumière tombe d'un seul coup, la cour est là, ouverte au ciel, et tout le reste s'organise autour d'elle.
Rien ne bouge encore. Le sol garde la fraîcheur de la nuit. Sous la treille, la vigne a laissé passer quelques lames de soleil qui glissent lentement d'un mur à l'autre, et c'est à elles qu'on lit l'heure. Les portes des pièces donnent toutes ici, alignées sur la chaux blanche, entrouvertes.
Puis la maison se réveille. Une voix appelle depuis le fond, une autre répond de la terrasse. Un enfant traverse en courant, pieds nus, et la cour est déjà un terrain de jeu. Les femmes s'installent à l'ombre du figuier, la semoule tourne sous les paumes, on parle de tout et de rien, une voisine passe et reste. Les tomates fendues sèchent sur un drap, le basilic monte en pot contre le mur, et le jasmin attend le soir pour dire quelque chose.
À midi, la chaleur s'arrête au seuil. Les murs de pierre ont retenu le froid de la nuit, ils le rendent maintenant, avec patience. On sort la meïda, on l'installe à l'ombre, et l'on s'assoit tout autour, serrés, chacun trouvant sa place sans qu'on la lui donne. La sieste vient ensuite, sans qu'on la cherche.
Le soir tombe et la cour change encore. On sort les matelas, on tire les couvertures, on s'allonge sous les étoiles. Le jasmin, enfin, remplit l'espace. Les voix baissent, les rires s'espacent, quelqu'un rit encore une fois dans le noir. Au-dessus, la vigne bouge à peine.
C'est ainsi qu'on se souvient d'un haouch : non pas comme d'une maison, mais comme d'un carré de ciel qu'on avait à soi, et de tous ceux qui vivaient autour. On n'avait pas besoin de décider de se voir. Il suffisait de traverser la cour.
Aujourd'hui, la plupart se sont tus. Les tuiles glissent, les charpentes cèdent, les murs s'ouvrent et les herbes reprennent la cour. Les héritiers se sont dispersés, les indivisions ont figé les successions, et les immeubles ont poussé tout autour, contre les vieux murs, parfois à leur place. Un haouch ne disparaît pas d'un coup : il s'efface saison après saison, jusqu'à ce qu'il ne reste qu'un pan de mur en pierre et un carré d'herbes folles.
Le saviez-vous ?
Haouch vient de l'arabe ḥawsh (حوش), qui signifie « cour » ou « enceinte ». Le mot ne désigne donc pas la maison, mais l'espace autour duquel elle s'organise.
Commentaires
1 belfedhal abderrahmane Le 28/08/2026
Aujourd hui…Les tuiles glissent, les charpentes cèdent, les murs s’ouvrent et les herbes reprennent la cour. Les héritiers se sont dispersés, les indivisions ont figé les successions… El haouch s’efface saison après saison jusqu’ a ce qu’il ne reste qu’un pan de mur en pierre et un carré d’herbes folles………………………………….Noria.
Un texte émouvant. Une simple lecture et nous voilà hissé en entier par les voiles nostalgiques non pas vers un espace architectural, mais un espace humain et affectif. Si les vieilles maisons aux tuiles rouges en sont les décors, les voix et les rencontres donnent aux haouches son âme. Le lieu, les sons à travers les cris joyeux et les jeux des bambins donnaient vie à un espace où il faisait si bon de se retrouver… Et cette table toujours prête à servir. Symbole d’hospitalité et de l’abondance du cœur. Autrefois elle semblait attendre les personnes, aujourd’hui, c’est souvent l’emploi du temps qui décide quand les personnes peuvent se retrouver. Les parents aujourd hui absents, les jeux, les cris joyeux des enfants traversant la cour à pieds nus, nous renvoient dans la douceur indescriptible vers une époque où les choses simples suffisaient à rendre une journée heureuse. Cependant les temps ont terriblement changé. Pourtant, même si la cour est désormais prise d’assaut par les herbes…folles, il lui reste la force qui se remet en mouvement grâce a un lieu, un mot, un objet, une odeur ou une image pour faire revivre en l’espace de quelques secondes, des personnes que l’on croyait éloignées. Chère noria, vous avez admirablement décrit cet espace des temps glorieux … Notre émotion est profondément intense. Car si certaines cours existent malgré leur prise en otage par les herbes folles, d’autres avaient rendu l’âme, terrifiés, écrasés, ensevelis par la horde des bétons. Cependant le souvenir est là. Le noble site en est témoin. Son lego est clair : tant qu’il y aura quelqu un pour le raconter. A toutes et à tous voici une traduction d’un poème contemporain qui retrace avec émoi ce sacré sentiment qui nous empoigne quand…
Ne demande pas à la maison qui l’habitait…
La porte t informe que les siens sont déjà partis.
Que le silence fut éloquent, lorsque je suis venu l’interroger
Un silence qui reproche à ceux qui l’ont délaissé.
O toi qui frappe à la porte, frappe avec douceur,
Car il n ya plus aucun être cher dans cette demeure,
Ils se sont dispersés et éparpillés sur les chemins de la terre.
Comme s’il n’y avait jamais eu ici d intimités ni d’êtres chers.
Epargne tes mains, il n ya plus personne dans la maison,
N’attend plus de réponse, les gens affectueux sont partis pour de bon.
Et prends pitié de la maison, ne réveille pas ses douleurs,
Le silence à une voix, et la maison a une âme, tout comme les hommes ont des âmes.
Chère noria, votre excellent texte nous rappelle que la mémoire la plus durable n’est pas toujours celle des grands évènements. Elle peut être attachée à un retour, à une frappe sur la porte, a un silence, à une absence, à un écho dont la résonnance est encore plus forte que le son le plus fort. Encore une fois merci pour ce choix de textes. A bientôt.
2 Fadila Le 07/08/2026
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