Algermiliana banniere animee 2

Le coin de Meskellil

  • Quand la musique se fait pont

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    Rencontre entre Rythmes Africains et Musique Classique Occidentale

    Pour vous M. Mourad et pour tous ceux qui croient que mieux connaitre l’autre, l’alter ego, c’est l’enrichir et s’enrichir de lui pour entreprendre ensemble.

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  • UN ILOT DE RÊVES

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    UN ILOT DE RÊVES

    C’était un petit village niché haut, très haut dans les nuages. Aérien, inaccessible. Il fallait pour en trouver le chemin connaître l’un des villageois, même si parfois un voyageur égaré, fatigué de parcourir le monde échouait dans ce village par le plus heureux des hasards. Comme il était accueillant, chaleureux, hospitalier ce village ! La douceur de vivre qui y régnait gagnait aussi progressivement tous ceux qui ne s’y arrêtaient que pour une brève halte.

    Il faut dire que ce village isolé était assez particulier ! Il y faisait beau à longueur d’année ! Le soleil brillait de son chaud éclat tous les jours, la brise y était fraîche, les sources pour se désaltérer très abondantes, l’eau était claire, cristalline, et étanchait la soif dès la première gorgée. On y trouvait des fleurs de toutes sortes partout, des arbres de toutes essences partout, des jardins luxuriants magnifiques partout ! Ce qui rehaussait son charme, son attractivité. Un havre de paix, un sanctuaire où l’on se retirait volontiers, et sans aucune résistance loin du monde tumultueux tout en bas sur terre. Les habitants ressentaient un agréable bien-être les envelopper au fur et à mesure qu’ils s’enfonçaient au cœur du village, soucis et tracas diminuaient en conséquence jusqu’à disparaitre complètement parfois. Il y régnait une douceur de vivre à nulle autre pareille. Les habitants permanents tout comme les visiteurs occasionnels goûtaient à ce bonheur nouveau avec beaucoup d’étonnement, et avaient toutes les peines du monde à imaginer leur vie ailleurs que dans ce village, et même s’ils étaient contraints par quelque obligation extérieure de le quitter, ils y revenaient dès qu’ils le pouvaient pour retrouver cet enchantement, cette impression d’échapper au temps. La renommée de ce village devenait de plus en plus grande, et la population du village augmentait au fur et à mesure en conséquence.

    Les habitants, tout en étant très différents les uns des autres, et venant d’horizons très divers avaient réussi à trouver une sorte de consensus, d’entente harmonieuse qui les satisfaisaient tous. En apparence tout du moins. Respect, ouverture, tolérance, liberté d’être et d’agir dans la limite du consensus. Les villageois permanents ou de passage y trouvaient leur compte, et se complétaient assez bien dans la répartition des tâches et responsabilités. Le comité des sages qui veillait à préserver la quiétude du village intervenait non seulement pour alimenter, nourrir les membres de ce village chacun selon son appétit, mais également pour améliorer leur confort en aménageant de nouveaux et beaux espaces, en construisant de nouvelles maisons, en embellissant et fleurissant les moindres coins et recoins. Le village était tout le temps en mouvement, en vie. Le comité des sages organisait aussi rencontres et fêtes, informait de ce qu’il se passait dans le monde ce qui, et selon les nouvelles enflammait, enchantait ou attristait les cœurs et les esprits. Par moments, il pouvait bien sûr y avoir des petits accrocs, des malentendus très vite dissipés cependant grâce à la générosité des uns ou des autres, et le souci constant d’un bien-être collectif. La vie reprenait toujours son cours. Grouillante, créative, imaginative, bienheureuse. Un bonheur simple dont chacun avait fait son affaire. On l’alimentait et on s’y alimentait à son tour dans une saine et chaleureuse convivialité. C’était une sorte d’entreprise artisanale où chacun selon ce qu’il était et ce qu’il connaissait le mieux fabriquait des parcelles de bonheur, du sur mesure ou presque.

    Le comité des sages laissait les villageois vivre comme ils l’entendaient à condition de se respecter les uns les autres et de respecter cette œuvre commune. Chaque jour, les villageois prenaient connaissance de la parole du jour du comité des sages. Il suggérait aux villageois d’une voix douce et tranquille des thèmes de réflexion qui participaient de la régulation de la vie dans ce village. Les villageois étaient sollicités pour une unique chose : donner un peu de soi, un peu de sa force et de son énergie pour entretenir la belle harmonie qui semblait exister dans ce village. Ce don de soi n’était pas borné par des critères ou des normes. Toute manifestation aussi modeste soit-elle, était accueillie avec joie, bienveillance, grand ouverture d’esprit. Mais alors, me direz-vous, c’était un véritable paradis, l’homme est finalement très vertueux, la preuve ! Oui ! On voudrait le croire ! On voulait le croire ! Hélas, l’être humain est aussi l’artisan de son propre malheur. L’harmonie qui régnait dans ce village pouvait voler en éclat et précipiter le village et ses habitants dans le chaos. Telle était la menace qui pesait sur ce village et ses habitants, le chaos et le néant. Tout le monde en était conscient, et tentait de faire de son mieux. Ce n’était pas facile tous les jours ! C’était un travail difficile, un effort de tous les instants, une vigilance douloureuse parfois ! Ainsi en est-il, et en a -t-il toujours été, à la grande infortune des villageois animés des meilleures intentions, du comité des sages si accueillant, si bienveillant si attentif au maintien de cette douceur de vivre.

    Cette partie de l’histoire est hélas triste, bien triste, et il me coûte de l’évoquer. De plus en plus, les villageois, distraits qu’ils étaient par des considérations et des vues toutes étroites, toutes personnelles ne voyaient pas que cela pouvait faire voler en éclats l’harmonie du village. Chacun y allait de sa petite pierre qui pour certaines d’entre elles étaient de gros pavés qui occasionnaient fissures et lézardes dans les maisons individuelles, et dans tout le village, mais surtout, surtout dans le cœur du comité des sages abattu, désorienté, incrédule, hébété, profondément blessé par autant de légèreté, d’indifférence, d’égoïsme et d’ingratitude. Il est un fait que l’on ne peut en permanence prêter le flanc aux frondes, ni même fermer les yeux, serrer les dents, et continuer à sourire ! Et pourtant, et pourtant ! Le comité des sages a, en dépit de tout, décidé de passer outre, de s’effacer, de faire taire sa douleur pour tenter une fois de plus au profit du bien-être des villageois de préserver leur îlot. Le comité des sages aurait eu mille raisons de se détourner de ces villageois, de les abandonner à leur sort, il n’en a rien fait ! Et, l’on ne sait toujours pas, à ce jour, si les habitants permanents ou occasionnels du village ont réalisé que cette parcelle de poésie a failli s’évanouir, ont  senti passer ce grand froid glaçant, le néant !

  • Oriental Feeling

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    Bonjour amis, amis du site. Je tenais à vous dire mon plaisir de lire vos cris du cœur, vos élan de joie, ou sentiment de tristesse, d’indignation, de colère, de bien-être aussi, ou d’écouter les musiques proposées avec spontanéité ou encore d’admirer à nouveau le trait fin, minutieux, juste de vos créations originales, c’est toujours un plaisir Benyoucef, et j’aurais beaucoup aimé que l’histoire de Si Amar se prolonge encore longtemps.

    Quelques noms me viennent et si j’en oublie veuillez m’en excuser. Je citerai tout d’abord Noria notre hôtesse qui, sans elle, rien de tout cela ne serait possible, M. Benabdellah, l’ami et grand frère Ferhaoui, Miliani2Keur, M. Midjou, A. Arbouche, A. Bouaïch, A. Belfedhal, Chantal… . Merci à vous tous ainsi qu’à ceux absents, mais présents, j’en suis certaine, et que je salue. Et bien que je ne fasse pas de commentaires, croyez-bien que j’ai grand plaisir à vos diverses et attendues expressions.

    Merci à toi Noria, merci à vous.

     

    Rima commence sa carrière à 8 ans, et devient deux ans plus tard membre important de la Beirut Oriental Troup for Arabic Music. Soliste à 11 ans, elle se lance dans un répertoire réputé être le plus difficile de la musique vocale arabe. Plus tard, et diplômée de l’Université américaine de Beyrouth (une pensée solidaire pour le Liban qui n’en finit pas de s’enfoncer dans une crise multiforme sans précédent), et du Conservatoire national supérieur de musique, elle enseignera le chant plusieurs années durant.

    En qualité d’invitée exceptionnelle des Massachusetts, elle enseigne le chant classique et le chant arabe à l’Université de Mount Holyoke dans le cadre de l’Arabic Retreat. Elle se spécialise aussi dans les répertoires arabes vocaux traditionnels de Sayyed Darwish et Wadieh El Safi,et se produit dans tout le Moyen Orient, en Europe et aux Etats-Unis... Elle collabore avec divers musiciens de renom Irakiens, Hollandais, Américains, Libanais à l’instar de Ziad Rahbani fils de Feïrouz entre autres. D’un enregistrement à l’autre, elle propose tout à la fois de nouvelles compositions et d’anciennes chansons, des mouwachahates ou encore des chansons de films autrefois interprétés par Sabah dont on se rappelle avec nostalgie le Allo Beyrout mine fadhlek….

    Dans les morceaux que j'ai choisis de vous faire écouter et qui m'inspirent calme, paix et sérénité, et on en a grandement besoin dans ce monde bouleversé, on retrouve sensibilité, sobriété, simplicité, grâce, douceur et émotion, des ingrédients précieux qui se fondent en une belle alchimie agréable à écouter, à regarder...

     

    Prenez soin de vous et bonne écoute

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  • Sourires et Gestes Délicats

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    « Dans un monde où les sourires sont interdits, un homme heureux est un homme dangereux », ai-je lu quelque part. Combien juste ! Le lien avec la suite n’a pas grand chose à voir, ou du moins rien qui saute aux yeux, si ce n’est le sourire. Parce que des sourires, on n’en voit plus beaucoup depuis l’ère des masques, en tout cas de ce côté-ci ? On a même l’impression que c’est souvent aussi le cas lorsque l’on ne porte pas de masque. Un monde sans sourires ou presque ! Désarçonnant, perturbant même, vous ne croyez pas ? Pour compenser, on se focalise sur la partie haute du visage, les yeux, les sourcils quand il n’y a pas de lunettes de soleil, parce qu’autrement, c’est carrément flippant ! Egalement sur la mobilité des pupilles. On interprète ses mouvements à l’aune de nos représentations soit comme signe de curiosité, soit d’agitation, de mensonge, ou d’anxiété. On scrute de même le regard : tendre, amoureux, profond, chaviré, pétillant, brillant, larmoyant, courroucé, fuyant, impénétrable, fixe, joyeux, triste… toujours selon nos perceptions. Inépuisable le regard. Les sourcils eux, ne sont pas en reste puisqu’ils ont également leur mot à dire quand ils montent sur leurs grands chevaux pour signifier l’étonnement, l’incrédulité, la peur, la circonspection, la désapprobation, l’ironie, le mépris même ou, quand ils se froncent pour exprimer la surprise, la frustration, le reproche, la concentration, l’incompréhension, la réflexion, l’oubli, la préoccupation, l’énervement... Mais bon, ne cédons pas à l’emballement ou à l’emballage ? Je ne sais plus ! On sait que nos représentations nous jouent bien des tours, nous mènent dans bien des détours, et l’on sait que l’on peut se tromper du tout au tout, se fourvoyer complètement tant le propre du sens nous reste indéchiffrable, insaisissable dans son entièreté avec ou sans masque. Combien de fois n’a-t-on pas dit le sens m’échappe ! Normal si on garde à l’esprit les propos de Martin Luther King qui nous rappelle que : « Tout ce que nous voyons n'est qu'une ombre projetée par les choses que nous ne voyons pas » ou Saint-Exup. qui nous dit en teneur et très justement que l’essentiel reste invisible aux yeux. Ils ne se tromperaient quand même pas tous les deux, si ? Et la bouche alors ? Cet autre organe extraordinaire qui a le pouvoir d’illuminer un visage, de le faire rayonner par un simple sourire, une bouche dotée de parole belle, élégante, douce, mélodieuse, précieuse et si poétique en prime. Bien entendu, elle peut aussi être rictus, grimace, cri, et ses mots pas jolis, jolis. Elle se rattrape vite par le rire qui est libération tonitruante d’une folle énergie subversive. Le rire pourrait bien faire de l’ombre au sourire, mais cela dépend évidemment du contexte. Imaginons-nous dire bonjour à quelqu’un et éclater de rire ! Ça pourrait être mal perçu. Le sourire, non. Il s’adapte à tous types de contexte et s’offre à tout un chacun en toute circonstance ou presque. Et quand bien même il serait pauvre, timide, contrit, pâle, fragile, il appelle néanmoins un sourire encourageant, engageant en retour.

    On serait tenté de dire que la bouche et les yeux constituent les pivots de la communication tant ils sont complémentaires. Non, non, je n’oublie pas le nez. Il a aussi sa caractère et sa propre expression. Accommodant, il accompagne, accentue volontiers les diverses expressions de la bouche et des yeux en se retroussant, se dilatant, ou palpitant selon l’intensité des émotions, il nous offre tout un éventail de senteurs florales ou culinaires gourmandes. Il a aussi cette capacité de se pincer, mais il peut aussi s’avérer infaillible à la détection du mensonge lorsqu’il est soumis à une caméra thermique. Mais revenons à nos sourires et à ce qui les empêche. C’est un fait, on se retrouve là à être tous masqués (cf. texte « un après-midi presque banal »), mais à des degrés divers, et pas de la même manière, ni pour les mêmes raisons non plus. Passablement compliqué, n’est-ce pas ? Entre ceux qui avancent masqués, mais qui ont un sourire accrochés aux yeux, et ceux qui cumulent les masques comme on le ferait d’un capital, tiens, et ceux qui finissent par (se) confondre à force de clonage, et là, les medias en sont l’illustration parfaite ! Il y aurait de quoi s’arracher les cheveux car même largement démasqués, ils foncent tous la tête la première, normal question d’intérêts et de pouvoir ! Vous ne comprenez rien à ce charabia ? Moi non plus, rassurez-vous ! Rappelez-vous juste que : l’essentiel…

    Allez, un dernier petit clin d’œil sur l’importance de l’humour en tandem avec le sourire « l’humour n’est pas une humeur, c’est une vision du monde. Et c’est pourquoi, si l’on a raison de dire que l’humour fut banni de l’Allemagne nazie, cela ne signifie pas simplement que l’on n’y était pas de bonne humeur, mais quelque chose de beaucoup plus profond et beaucoup plus important ». Et c’est de Ludwig Wittgenstein
     

     

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  • Brève histoire du voile

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    Histoire du voileDans les années 60, majoritairement, les jeunes filles ne se voilaient. Certaines d’entre elles portaient un treillis, une casquette, une arme, et se battaient contre l’oppresseur pour faire triompher la liberté, la justice. D’autres, voilées se servaient de leurs haïks pour convoyer argent, armes et autres documents, c’était le temps de la lutte pour que triomphe une Algérie libre. Pour d’autres jeunes filles encore, c’était une fois mariée qu’elles mettaient le haïk ou pas. Nos mères, nous les avons toujours connues avec le haïk et le 3jar (voilette). Voilées ou pas, à l’intérieur de leurs foyers ou à l’extérieur, les femmes ont été présentes, engagées, actives, pour l’atteinte d’un idéal commun : vivre dans un pays libre, indépendant, juste et équitable.

    Dans les années 70, beaucoup de jeunes filles qui avaient arrêté leurs études prématurément et ce, pour diverses raisons, se voilaient dès que leurs corps s’épanouissaient et suggéraient plus la femme que l’adolescente. Elles mettaient alors une gabardine (un imperméable de couleur claire généralement) et une toute petite pointe (petit foulard) assortie, et le 3jar bien sûr. C’était plutôt les parents et en particulier les pères qui imposaient ce voile qui ne couvrait ni les jambes puisque ces gabardines arrivaient juste au niveau du mollet, voire au-dessus, ni complètement les cheveux vu que les pointes en question étaient petites, tout comme les voilettes d’ailleurs. A cette époque-là, c’étaient les maris qui autorisaient ou pas leurs femmes à enlever ce voile. Parfois cela faisait partie des « Chrouts » (conditions) sur lesquelles on pouvait s’entendre avant de conclure un mariage. D’autres femmes, celles qui n’avaient pas besoin d’être affranchies par un père, un frère ou un mari, décidaient elles-mêmes de se défaire du voile. C’étaient en général des femmes divorcées ou veuves qui suscitaient la méfiance, la défiance en raison de leur statut de femmes « seules ». Bien sûr, ce n’était pas simple parce qu’elles devaient faire face à la désapprobation, parfois au dénigrement de la famille, et du voisinage.

    Dans les années 80, on commençait à voir des femmes portant des hidjabs. Cela restait assez marginal. C’était encore inhabituel, et cela surprenait un peu. Parmi les femmes qui portaient le hidjab, il y en avait qui revendiquaient timidement, discrètement leur liberté de choix, leur différence. D’autres plus offensives le revendiquaient haut et fort, et multipliaient les réunions et autres assemblées pour convaincre de la pertinence d’un retour aux préceptes de l’Islam. Celles qui ne le portaient pas, encore majoritaires en ce temps-là, affirmaient quant à elle leur choix de ne pas porter ce hidjab (le problème ne se posait même pas en fait), et n’arrivaient parfois pas même à comprendre ce qui avait bien pu motiver celles qui portaient le hidjab à faire ce choix. En ce temps, les unes et les autres se lançaient des gentillesses du genre : « yal kafrine wach rahou yastenna fikoum fi djahannam, ennar takoulkoum mane 3aynikoum ! » Les autres répliquaient : « ya les 404 bâchées, ya les frustrées ! » C’était aussi l’époque du vitriol et autres agressions physiques et verbales sur celles qui ne portaient pas le hidjab qui commençait.

    Dans les années 90, les femmes portant le hidjab étaient de plus en plus nombreuses. Une pression de plus en plus forte pesaient sur les autres femmes en conséquence. Beaucoup d’entre elles ont tenté de résister à cette pression, aux intimidations, aux menaces de représailles, aux représailles effectives même. Des pères, des frères, des collègues, parfois des femmes aussi, exhortaient les femmes réfractaires à porter un hidjab, à se couvrir les bras, la tête, les mollets pour être respectées, pour qu’on les laisse tranquilles, « essentri rouhek, raki bahdeltina, ou behdelti rouhek ! ». Ou alors, essentri rouhek, walla youkoutlouk ». Ces femmes, de plus en plus minoritaires ont progressivement fini par abdiquer, « choisissant » de mettre le hidjab par manque de choix ! Petit-à-petit aussi, nos mères ont également adopté le hidjab. Elles le trouvaient beaucoup plus pratique que le haïk, parce qu’il permet une plus grande aisance dans les mouvements (le haïk tel que porté non par nos grand mères était coincé dans la ceinture de leur Serouel Mdouar, ou retenu avec une Tekka (longue ceinture tricotée), ce qui libérait leurs mains. Souvent aussi, et surtout pour les femmes de la campagne, elles le faisaient tenir autour du visage en le coinçant entre leurs les dents (si, si je vous assure). Bon, il est vrai que ça ne couvrait que le menton ! Autre moyen une épingle à nourrice en dessous du menton. La manière dont les plus jeunes, portaient le haïk était plus compliquée. Une fois le haïk mis sur la tête, elles en prenaient les deux bords, les tiraient vers le haut pour le raccourcir, et mettaient le tout sous un bras qui devait rester serré pour que le haïk ne tombe pas. Pas évident d’y arriver avec un haïk glissant tout le temps ! Il faut un minimum d’expérience pour qu’il reste en place ! Avec la main de ce même bras, elles tenaient fermement le haïk sous le menton. Elles n’avaient donc qu’une main disponible pour tenir la main d’un enfant, pour tenir un couffin, un sac… Pas très pratique ! Et je comprends bien nos mères d’avoir adopté le hidjab même si je les trouvais belles avec leurs haïks en soie, leurs haïks El Mrama ! Et c’était une partie de nous-mêmes qui partait avec ce haïk. Mais là, n’est pas le propos.

    Dans les années 2000, la tendance s’est inversée, les femmes sans voile minoritaires devenaient très visibles comme l’étaient les femmes vêtues d’un hidjab dans les années 80. Les toutes jeunes filles « choisissaient » librement ou pas de mettre le hidjab. Il est à noter que les espaces déjà restreints des femmes, se rétrécissaient comme une peau de chagrin. Les sorties des femmes ont toujours été et sont toujours utilitaires. Elles vont d’un point à un autre. Leurs sorties ont toujours un but : travail, courses, hammam, coiffeuse, médecin, famille, amies. Il n’est pas question d’aller flâner, de sortir faire un tour, de trainer le pas, d’avoir l’air de na pas savoir où on va. Cela s’avère tout de suite très suspect ! Mais cela n’est pas bien nouveau ! Détail intéressant par rapport aux écrits du site : ceux des abnounettes sont plutôt tournés vers des souvenirs d’intérieur, ceux des ferroukhiens plutôt d’extérieur même si parfois il y a des exceptions.

    Mais, revenons au voile. Les années de plomb ont lourdement pesé sur les femmes, mais pas que, bien sûr ! Ça me fait penser à l’Espagne franquiste. Le pays avait besoin après près de 40 années de répression et de censure de vivre et de le manifester bruyamment ! La Movida (un pais que se mueve : un pays qui bouge) un mouvement collectif d’explosion de la vie, de la création, de la joie et du divertissement. Bon, je ferme la parenthèse, décidément je n’arrive pas à ne parler que du voile qui était le thème principal ! Donc, les hidjabs ont fleuri partout. Les motivations étaient diverses et variées : la foi et la conviction, la culpabilité et une sorte de rédemption, la facilité (plus besoin de se changer, de se coiffer pour sortir), l’opportunisme…. Les hidjabs étaient sombres, austères, uniformes, semblables. Cela a duré quelques années mais, c’était sans compter sur la capacité de la femme algérienne à s’adapter, à s’aménager une petite porte de sortie, à créer (même si influencée par les flots ininterrompus de séries égyptiennes qui se sont déversées dans les foyers des années durant. Certaines jeunes filles commençaient à parler couramment l’égyptien au détriment de l’algérien !), et voilà que je sors de mon thème, ah la, la !!
    A l’approche des années 2010, les hidjabs tels que décrits ci-dessus n’ont pas complètement disparu, mais ils sont devenus peu nombreux. L’air était à la couleur, à la fantaisie, à la personnalisation des hidjabs. Pour d’autres femmes, les jupes ou robes ont fait leur retour, mais en version longue, les vestes aussi sont à manches longues. Pour d’autres, ce sont des pantalons et des liquettes, pour d’autres encore ce sont les mêmes tenues vestimentaires qu’avant le hidjab. Les femmes ont retrouvé une certaine coquetterie, une envie de plaire et d’abord à elles-mêmes, prenant la main pour reprendre un peu les choses en mains, ne serait-ce que sur leur apparence. Comme tout un chacun et à-fortiori les jeunes, les jeunes filles aiment la vie, ont besoin d’exister, d’être vues et reconnues. Elles sont en « conformité » avec la tendance générale de la société qui va vers plus de contrôle, mais Il semble y avoir plus de tolérance dans les choix faits par les unes et les autres. Dans quel contexte ont grandi ces jeunes filles, et qu’ont-elles connu ? Et quel projet de société leur a-t-on proposé ? C’est la génération des années 90 !! Et ça recommence, je m’éloigne du sujet, bon je reprends l’histoire du voile.

    Les contextes socio-politico-économiques qui prévalaient en arrière plan de ces différentes périodes de mon histoire du voile sont volontairement tus. Je souhaitais surtout rendre hommage à la femme algérienne, la femme courage, qui a toujours su reprendre la voix qu’on a de tout temps essayé de lui confisquer, qu’on essaie toujours de lui confisquer, une voix de la résistance qui a toujours été au cœur de son combat face à ses détracteurs de tout acabit. Une voix de la résistance de tous les temps, de toutes les époques de son histoire, et de celle de l’Algérie. Cette fois-ci, je sors bel et bien du thème du voile, mais c’est volontaire ! Respect et admiration pour la femme algérienne voilée ou pas, là n’est pas la question !

  • Bustan Abraham/Till The End of Time

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    Bonjour à tous,

    Le capitalisme et le néolibéralisme outranciers à l’épreuve du Covid 19 et du constat une fois de plus sans appel de leurs limites !

    En ces temps de confinement et de course contre la montre, une courte halte dans un chemin musical d’une grande beauté : un espace apaisant, ressourçant, serein, égrenant avec beaucoup de raffinement et de talent un temps qui prend le temps de s’écouler lentement, doucement, harmonieusement, et une poésie de la même veine, aussi profonde, aussi belle ; le tout agissant, je le souhaite, comme un baume au cœur, une source de bien-être, de détente, de lien avec notre humanité, l’humanité. Restez en paix.

    Saisir

    Recueillir le grain des heures
    Etreindre l’étincelle
    Ravir un paysage
    Absorber l’hiver avec le rire
    Dissoudre les nœuds du chagrin
    S’imprégner d’un visage
    Moissonner à voix basse
    Flamber pour un mot tendre
    Embrasser la ville et ses reflux
    Ecouter l’océan en toutes choses
    Entendre les sierras du silence
    Transcrire la mémoire des miséricordieux
    Relire un poème qui avive
    Saisir chaque maillon d’amitié


    André Chedid

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  • Si chère à nos coeurs, si proche...

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    Bonjour à tous,

    Un billet en deux volets autour de la Palestine: le premier concerne l'appel lancé par des comités et associations européennes pour la Palestine pour dénoncer la situation désastreuse que vivent les Gazaouis en ces temps de pandémie, mais pas seulement, un appel urgent pour que cesse le blocus criminel, inhumain qu'Israël leur fait subir dans l'indifférence presque générale.

    Un second volet autour du cinéma palestinien où tout un chacun pourra regarder des films palestiniens si le coeur lui en dit. J'espère que les liens resteront actifs. Et comme je ne peux y résister, c'est Mahmoud Derwich bien sûr qui clôturera ce billet par une de ses sublimes poésies.

    Bonne écoute à tous et soyez en paix

    Appel urgent pour une aide d’urgence à Gaza – levée immédiate du siège !

    Par Coordination Européenne des comités et associations pour la Palestine, 6 avril 2020
    À l’attention de :

    Mr Josep Borrell, Haut Commissaire Européen aux Affaires Étrangères
    Ministres des Affaires Étrangères des pays européens,

    Paris, le 6 avril 2020,

    Cher Mr Borrell,

    Chers Ministres des Affaires Étrangères des pays membres de l’UE
    Face à la pandémie de coronavirus, les gouvernements du monde entier prennent des mesures d’urgence de façon à protéger la santé de leurs citoyens et de stabiliser leurs économies.
    Pour près de 2 millions de personnes de la bande de Gaza occupée et assiégée, avec les 129 cas de COVID-19 confirmés au 1er avril et deux mille personnes en quarantaine pour soupçon de contamination, la situation est au bord de la catastrophe. Les instruments, les lits de soins intensifs et les moyens de prévention pour faire face à l’éventualité d’une propagation de la contagion, sont manquants ou tout à fait inadéquats. Dans cette situation, aucune réponse efficace face à la crise actuelle n’est possible à Gaza.

    Plus d’une décennie de blocus illégal et de fréquentes attaques brutales de l’armée israélienne font que 2 millions de gens vivent dans une situation de surpeuplement désespérant, dans un environnement marqué par l’exiguïté et des conditions de logement désastreuses, avec notamment un manque de 60% d’équipements médicaux, une fourniture d’énergie électrique gravement limitée, une malnutrition massive et l’eau courante dans seulement 10% des logements.

    La prévision de l’ONU selon laquelle Gaza serait inhabitable en 2020 est pleinement devenue réelle, comme l’a plusieurs fois rappelé le rapporteur spécial de l’ONU pour les territoires palestiniens occupés, Michaël Lynk. Le panel d’experts de l’ONU sur la crise sanitaire a demandé qu’il n’y ait pas d’exception concernant le COVID-19, puisque “tout un chacun a droit à ce qu’on intervienne pour sa survie”.

    En dépit de la préoccupation exprimée par le Secrétaire Général de l’ONU, Antonio Guterres face au manque de ressources dans les camps de réfugiés, dans les villages déplacés et malgré l’appel à ne pas faire de la crise sanitaire une guerre, Israël ne fournit pas le soutien nécessaire et adapté aux structures de soins de Gaza auquel il est tenu en tant que puissance occupante, en contrevenant et en faisant constamment exception à ses obligations.

    La communauté internationale ignore la situation critique des Palestiniens de Gaza depuis trop longtemps. Jusqu’à maintenant l’Europe s’est montrée incapable de se tenir à ses principes et déclarations et de mettre fin à sa complicité avec le système israélien d’occupation, d’apartheid et de colonialisme de peuplement.

    Les Palestiniens doivent pouvoir accéder à des traitements médicaux et nous avons la responsabilité de les soutenir en mettant fin aux restrictions imposées par Israël. En vertu de la Quatrième Convention de Genève, Israël, en tant que puissance occupante, a le devoir d’assurer la sécurité et le bien-être des populations civiles dans les zones sous son contrôle. Le blocus maintenu par Israël sur la bande de Gaza est une mesure qui prive sa population de nourriture, de carburant et d’autres biens de premières nécessité ; il constitue une forme de punition collective, en violation de l’article 33 de la Quatrième Convention de Genève.

    C’est dans cet esprit que nous en appelons à l’UE et aux gouvernements européens pour:

    • Mettre en œuvre immédiatement toutes mesures économiques et politiques y compris des sanctions et des mesures de rétorsion sous l’égide du droit international, pour faire pression sur Israël pour qu’il mette fin au siège de Gaza.

    • En contact direct avec les Ministres de la santé de Gaza et de Cisjordanie, assurer la livraison directe aux autorités publiques locales de cargaisons adéquates de fournitures médicales et sanitaires nécessaires à la détection du coronavirus et pour la prise en charge des personnes affectées ainsi que des éléments nécessaires à la prévention de la diffusion du virus dans la communauté et dans les hôpitaux locaux.

    • Permettre à ceux qui ne peuvent être traités à Gaza d’accéder effectivement à d’autres hôpitaux.

    Traduction : SF pour l’Agence Média Palestine
    Source : ECCP Palestine
    Si loin, si proche

     

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  • Omar Bashir/ To my Mother/ Al Hambra

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    Munir Bashir, le maître légendaire du oud, aura plusieurs élèves mais un seul disciple, son fils Omar auquel il enseignera son art dès l’âge de cinq ans. Munir Bashir rentrera en Irak avec sa femme hongroise et leurs deux enfants, Saad né en 1966 et Omar né en 1970, après avoir obtenu son doctorat en Hongrie. Après quelques années passées au Liban, Munir Bashir entamera une carrière internationale. Désireux de transmettre ce patrimoine culturel musical à ses enfants, et notamment à Omar dont le potentiel se révélera très tôt, il consacrera à ce dernier parfois jusqu’à cinq heures d’enseignement de cet art par jour. Naturellement Omar entrera à l’école de musique et de danse de Bagdad à sept ans, donnera son premier concert de oud à neuf ans en solo au conservatoire de Bagdad., et jouera avec son père dès l’âge de treize ans. Quelques années plus tard, il accompagnera son père régulièrement.

    En 1991, la famille quitte l’Irak pour s’installer en Hongrie. Omar étudiera, à l’Université Liszt, le piano, le chant et la direction chorale, et participera à plusieurs concerts avec son père dans le monde arabe, aux Etats-Unis, au Canada, en Europe, et notamment à Paris.

    La disparition de Munir Bashir en 1997 marquera un tournant important dans la carrière de Omar qui cherchera alors sa propre identité musicale en expérimentant différents instruments et techniques, et en explorant des styles musicaux qui lui sont proches, qu’ils soient ceux des tziganes hongrois ou des gitans. Les Gypsy King l’autoriseront même à utiliser l’une de leurs chansons. Il collaborera avec plusieurs artistes internationaux, recevra distinctions et prix dans le monde arabe, aux Etats-Unis et en Europe où il effectuera plusieurs tournées de concerts et enregistrements de CD.

    À partir de ses improvisations sur quelques-uns des maqams arabes les plus importants, Omar cherchera à mettre en avant leur relation avec d’autres cultures. Tout en s’appuyant sur l’héritage musical transmis par son père, Omar Bashir ouvrira en permanence sa musique à des influences autres, cherchant à trouver des liens, des affinités entre la musique de son pays natal et celles du reste du monde, des influences allant de l’Inde à l’Andalousie en passant par l’Irak et la Turquie. Omar saura être à la hauteur de son double et lourd héritage, celui de la renommée de son père et celui de la tradition musicale, pour devenir à son tour non plus le « fils de », mais un grand artiste qui aura contribué à vivifier la musique arabe, à lui garder son cachet traditionnel tout en la nourrissant d’autres styles musicaux.

    Je vous propose d’écouter deux très belles pièces musicales :

    La première intitulée « To my Mother » dont la ligne mélodique riche est agrémentée d’ornementations belles, raffinées et harmonieuses, et c’est toute la magie de cet instrument noble le oud que d’exprimer avec beaucoup de sensibilité amour, tendresse, douceur, joie ou tristesse, nostalgie aussi, une composition au flux dense de l’amour maternel exprimé, légère, aérée, aérienne même. La fin du morceau se dessine comme une étreinte pleine de tendresse qui semble ne pas vouloir se terminer, qui se prolonge encore et encore. Sublime de sensibilité, de profondeur, d’amour. Une deuxième composition magnifique de ses nuits andalouses ensorcelantes, chantantes, riantes et nostalgiques à souhait intitulée « Al Hambra »

    Bonne écoute!

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  • Une année qui s'en va...

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    Emportée sur les ailes des temps immuables, voilà une année qui s’en va emboitant le pas des faits et des événements cumulés tout au long des chroniques du jour et de la nuit.

    Imprégnée de la marque et du sceau d’un instant solennel voilà une autre année qui s’en va, qui se faufile et se perd insouciante dans les méandres; loin devant nous.

    Cependant, ni les longues promenades parmi les Boileaux et les cris des oiseaux, ni les instants passés à regarder le somptueux déclin vers le zénith ou cette aurore et son légendaire chant du coq n’ont pu freiner le formidable élan aux couleurs panachées avec les meilleurs vœux d’une existence qui se recherche depuis des lunes.

    Big-ben encore une fois avait retenti et depuis les pagodilles de la vieille et lointaine Chine, des millions d’étoiles se sont alliées pour exprimer un seul vœu et une pensée unique, tissant ensemble une irréelle farandole de bonheur et de gaieté.

    Une année, une nuit et une ultime seconde ont suffi pour faire trembler le jet immense d’une lumière qui, frisant le surnaturel, avait ramené la main dans la main, l’illusion et l’espoir.

    La plume du navigateur à l’image d’un albatros aux ailes blessées usant d’une encre trempée dans le jeu des approches et des incertitudes retracera d’ici peu une page fulgurante dans les annales d’un monde qui s’entredéchire pour le pire et pour le meilleur.

    L’illustre poète, emporté dans une tempête fouettant à la fois l’âme et le corps avait imploré le temps de suspendre son vol.

    La terre tant chantée et tant clamée dans la fureur des rimes et des vers arrachés des bougies larmoyantes, ressemblait dès lors à un paradis artificiel.

    Parmi les cris et les holà, l’existence entière s’était vouée à l’implacable raison du temps.

    Dans le corridor de tous ces âges qui se suivent et se bousculent, la roue de l’histoire, dans une marche victorieuse n’a jamais cessé de hurler, jetant le désarroi et l’inquiétude dans un monde pourtant solide et dominant.

    Il l’est pour ces âmes baignant dans l’angoisse et livrées à des lendemains incertains.

    Il l’est pour ces créatures écœurées qui partent en silence. Il l’est aussi pour ces femmes que l’on étouffe à coups de doctrines alléchantes, tonitruantes, aux voies impénétrables.

    Il l’est également pour toutes ces carcasses qui voyagent dans l’indifférence et dans l’anonymat.

    Une nuit qui s’en va emportant avec elle un profond émoi en regardant ces enfants qui triment pour la gloire et l’honneur des aînés.

    Dans une épreuve inégale, la sueur et la morsure humaine se partagent le gain amplement mérité, largement motivé et fort bien justifié.

    Pourtant notre monde est épatant, et si les yeux du monde entier ébahis par l’éclat éblouissant des millions d’étoiles ont pu voir en direct le super élan des temps modernes, beaucoup d’autres larmes furent arrachées par les feux du métal et la senteur des poudres.

    Aux États-Unis, terre de science et des libertés, la nation se confronte avec ses propres idéaux.

    Dans les classes, les élèves sont ciblés à mort. Dans les taudis et dans les gratte-ciel on est persuadé que le tableau et la craie ne peuvent à eux seuls fermer une prison.

    Loin de consoler, le building monétaire s’enlise davantage dans des comptes et des calculs amadoués à coups de statistiques et de surenchères.

    Pourtant notre monde est une grande œuvre architecturale.
    Véritable don du ciel, on y trouve énormément de belles choses.
    Il y a également du bonheur, il y a des vœux et des souhaits.

    Dans l’attente d’une nouvelle aurore.

    Dans l’attente d’un jour meilleur.

    Notre monde vivra son temps. Tout son temps.

    Alors autant lire du même livre en nous touchant du front.
    Ainsi disait le père de la légende des siècles.

    Et c’est peut-être là, le plus beau souhait pour une année qui s’en va et une nuit qui nous ouvrira ses bras et son cœur pour exécuter la valse de tous ces temps qui s’enfuient loin devant nous.

    Abderrahmane Belfedhal, janvier 2013

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  • Istanbul

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    Sezen Aksou dans Istanbul l'ancien, celui de nos rêves qui rejoignent Istanbul actuel qui garde son cachet, toute son âme, toute sa magie malgré les changements et donc en écho avec vous Mohamed Midjou pour votre bel article.Merci !

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  • El Hanoute / Anti Raki Hania

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    Bonjour à tous, bonjour Abderrahmane et Saïd Belfedhal
    J’ai cherché et au bout d’un long temps, j’ai trouvé ce texte que j’ai beaucoup apprécié et que je ramène sur le site algermiliana pour partager la nostalgie dont il est pétri, tous ces souvenirs que vous évoquez Abderrahmane et qui résonnent aussi en nous. D’abord j’ai trouvé le texte « le coiffeur » qui est plutôt l’univers des hommes et que nous, femmes, on ne connaît pas vraiment, puis il y a eu El Hanoute et là le globo, le coucoumani…., et la multitude de détails, l’atmosphère si bien rendue, éveillant mes propres images d’un temps d’il était une fois comme vous le dites m'a fait craquer, je n’ai pas hésité, c'est le Hanoute que je choisis! Merci beaucoup Abderrahmane!.


      El Hanoute
        -Wech naatilek ya weldi ?
        -Habba meska ya ammi .
        -Habba globo ya ammi .

    Par la tendresse et la main de petit enfant,
    par la grasse des nuits et des jours qui s’envolent paisiblement, baignant dans les arômes du livre des temps, rehaussant le blason d’il était une fois , nous allons d’ici peu reprendre le chemin des cartables en bandoulière.

    Chemin faisant, on prenait grand soin de serrer nos poches afin de s’assurer que le fabuleux doro est bel et bien portant.
    Nous y voila, face au grand bazar, le bazar du bonbon caramel, du coucou et du chewing-gum globo.

    Si ahmed, usant de ton expression, nous accompagnerons le berceau commun jusqu’à la limite du bon accueil.
        -Wech naatilkoum yawladi ?
        -Habba meska, habba nougua, wahda rigliz
    .
    Ya ammi ya ammi …..il ya de cela plus de cinquante ans.
    Les hanoutes offraient dans leur modestie le quart de pain, le quart de lait de vache, le petit gloria compagnon Fidel et serviteur infaillible du diner de tous les soirs : le fameux taam, ce grand couscous traditionnel.
    Enfant, avec mes yeux de petit client, souvent je portais mon regard sur une étrange bande imbibée de quelque chose de collant qui, suspendue au plafond, sans crédit aucun, arpentait les espèces volantes hasardeuses et imprudentes.

    En s’approchant pour y gouter de cette pâte brillante, les ailes et les pattes s’immobilisaient sans appel. Le redoutable attrape-mouches apposait avec force le cachet de la marque déposée.

    Le hanoute de ammi aek vivait sa tranche de vie en exposant fièrement une illustration fort remarquable.

    Suivons de prês le dessin et l’énoncé.
    Un commerçant gai et souriant, assis sur une chaise à l’entrée du hanoute, tenait par la main droite une tasse de café fumant tandis que la main gauche acquiesçait l’emblème de la bienvenue.

    Une dame soigneusement enveloppée dans son haik, portant un couffin garni de denrées alimentaires s’apprêtait à sortir du hanoute.
    Ammi aek par la manière la plus civile annonçait la couleur : Au comptant toujours content, je vends des produits de marque.
    Approchons-nous davantage du dessin et de son énoncé.

    Changement de décor : Cette fois-ci l’on est en face d’un commerçant aux côtes visibles à l’œil nu Il dégageait des poches cruellement vides, laissant à l’abandon des étalages en désarroi entièrement assiégées par les toiles d’araignées. Au seuil de la porte, un pauvre chat en quête d’illusions évanouies pointait sans grand espoir de trouver une quelconque petite chose à mettre sous la dent.

    Le hanoute par la manière la plus désolante criait sur tous les toits du village "à crédit pas un radis"

    L’écho par la façon la plus rigide se faisait entendre terne et impassible :" il vendait des produits anonymes".

    Enfant, perdant de vue le sens et la portée de cet énoncé, bien souvent la bouche bien calée dans un joli globo, je courais tout en chantant :"au comptant toujours content, à crédit pas un radis, la la la la, a crédit pas un radis, au comptant toujours content"

    L’illustration découvre enfin l’objectif tant convoité
    Spigol spécialité aromatique algérienne
    Poivre, girofle, cannelle, cumin, muscade, vanille, piment rouge, quatre épices et vanilline

    Ammi aek baignant dans la quiétude affichait les produits avec le prix d’achat et le prix de vente.

    On y trouve en sus de l’alimentation générale, du pétrole, de l’alcool a brûler, du charbon, de l’huile d’olive, de l’huile en vrac, de l’huile Lesieur avec en prime une assiette en verre, des aiguilles pour coudre, du café Nizière, des piles Mazda, des piles Wonder qui ne s’usent que si l’on s’en sert, des aiguilles pour déboucher le réchaud à pétrole made in USSR, du bonus avec ses surprises, de la tomate concentrée servie à la boite ou à la cuillère selon le besoin exprimé. Le tout emballé dans le meilleur accueil.

    Avec un doro, on est partie prenante pour un succulent caramel.
    Je vends des produits de marque
    Il vend des produits anonymes

    Le monde de nos jours vit une époque de grande avancée dans les domaines de la science, de la technologie et de la performance.
    Le monde de nos jours vit dans les mêmes conditions une autre avancée dans le mode des ventes et des achats, balançant sans répit, entre deux nébuleuses rivales, aux facettes multiples.

    Deux concurrents de taille, deux géants dans les spots et la sponsorisation, entièrement disponibles là où le besoin se fait sentir. Je vends des produits de marque.
    Il vend des produits anonymes

    Le monde de nos jours vit le spectre de la limitation sans bornes.
    Un constat et un verdict qui nous reviennent depuis les âges enfantins.
    Il faut bien croire que l’enseignement était en avance par rapport à son temps.

    Je vends des produits de marque
    Il vend des produits anonymes

    En regardant encore une fois le faciès de cette époque révolue
    avec une note de fierté j’étale ma plume et celle de tous les temps glorieux sur les deux commerçants et la femme au haik.
    Leur dénominateur commun étant l’habit traditionnel
    Ils relèvent d une grande marque déposée

    En évoquant la saga des hanoutes, on se rappellera toujours cette relation en or qui existait entre les ammi et les wladi, une relation qui en tout temps s’est inspiré des fondements propres d’une société bien distincte.

    L’émancipation, le bien être et le confort constituent un atout majeur, leur implication dans la vie de tous les jours nous renvoie sans réserve au patrimoine légué par les anciens, par les ammi, par les wladi et par ces merveilleux bazars qui ont accompagné nos sensations mesurées aux tintements des doros et les anciens francs.

     Wech naatilek ya weldi?
     Habba meska ya weldi.
     Habba globo ya weldi.

    Ya hasrah alik ya hwenti tu ne cachais point ta kanaa.
    Une auto satisfaction acquise depuis des lustres tirant sa révérence d’un environnement simple mais fort bien soudé.

    Ammi said, ammi salah, ammi zambli, ammi, AEK, ammi Sadek, ammi, ammi,ammi, de nos jours beaucoup de choses ont changé.
    La kanaa s’est enlisée dans les sables mouvants de la concurrence déloyale et l’enrichissement sans cause.

    Nos enfants s’expriment encore en terme de doro sans avoir eu l’occasion de l’avoir touché ou gardé en poche.

    Un doro plus un doro et neuf fois sur dix sbah el kheir si lahcene, bonjour monsieur koucou et voila le bonheur a portée de mains
    Un clin d’œil fraternel en direction du berceau commun soutenu et entretenu par deux petits enfants si doux :
    si Laid,
    si Ahmed,

    Belfedhal Abderrahmane.

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  • La Casbah rêvée

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    Un bijou précieux brillant de mille éclats, la Casbah! Une ballade exquise, toute en émotions, qui nous plonge non pas dans les souvenirs de son très talentueux auteur qui signe B.S, mais dans la mémoire ancienne palpitante de vie, et chatoyante de couleurs de la Casbah. La Casbah, qui échappe au temps mais pas à notre mémoire, à moins que ce ne soit l’inverse ? Un texte rare à lire doucement pour s’en imprégner pleinement et en goûter toute la saveur. Merci à son auteur !

    Chaou qui est présent, heureux hasard, dans sa grande générosité nous prend délicatement par la main (normal après la chute un peu brutale), et nous porte à nouveau, de sa belle voix chaude, mélodieuse, et combien nostalgique au cœur de la Citadelle, pour notre grand bonheur, pour nous plonger, lui, dans ses souvenirs… dans nos souvenirs…

    La Casbah rêvée

    Puisqu'il est permis de rêver, prenons le temps de le faire. Et pour réaliser ce rêve, nous replongeons dans la première moitié du siècle dernier.


    Café des sportsLe soleil matinal se fraye un chemin pour illuminer les ruelles et les venelles de la Casbah d'Alger toujours prêtes à vivre des moments très animés. On évite de programmer un itinéraire à nos pas et on se retrouve vite du côté haut de djamaâ Ketchaoua pas loin de «Dar Essadaqa».

    La voix de petits enfants répétant à haute voix des versets coraniques nous attire vers la fenêtre d'un petit local. Les élèves plongés sur la «louha» récitent la «Fatiha» sous la menace du long bâton du cheikh. A quelques mètres de là, nous nous arrêtons devant le café des Sports tenu par Hadj Mahfoudh qui nous invite à repasser en soirée pour assister au concert de la jeune débutante Fadhila Dziria.

    L'odeur du jasmin
    Les petites vendeuses de jasmin passent de maison en maison pendant qu'à Sidi Ramdhane, le dernier des tisserands Mohamed Hamlat tape de ses pieds sur les pédales pour dessiner et aligner les couleurs du haïk commandé par une mariée de La Casbah ou une ceinture en soie de style «damma» pour un Casbadji.

    Certaines femmes se préparent déjà pour aller à hammam Sidna ou hammam Fouta. Les hommes habillés en «bedîya», «seroual testifa» et «chechia kalabouch ou stamboul» se dirigent quant à eux vers «djamaâ Safir» ou «djamaâ Berkhissa» pour la prière du vendredi.
    La veille, ils se sont déjà rencontrés en soirée à Sidi Abderrahmane où les «qessadine» ont mis de l'ambiance en chantant des textes religieux sur des rythmes et des airs andalous. Le petit Mahieddine Bachtarzi, qui n'a pas encore été contacté par les juifs Mouzino et Yafil, a acquis une place parmi les meilleurs «qessadine» grâce à sa belle voix. Quelques années plus tard, c'est Ahmed Serri qui passera par cette école de chant et de religion.

    Mienne Casbah
    Momo, le philosophe, comédien et poète passe par souk El M'kasser pour plaisanter avec les handicapés avant de lancer son inimitable et légendaire éclat de rire. Momo, qui a écrit son premier poème Mienne Casbah en 1949 ira quelques années après à Paris pour battre le record du monde de plongée en apnée. La vie de ce comédien, romancier et poète sera liée à La Casbah qu'il a tant aimée.
    Il ne quittera jamais son couffin qu'il portait pour aller à «souk El M'kasser» et à «djamaâ El Yhoud» comme il ne quittera jamais sa Casbah. A «souk El Djemâa», le pianiste Skandrani assiste à la vente aux enchères qui se tient sous l'œil vigilant de «amine eddellaline». Sur la terrasse de sa maison turque, cheikh Bendebbagh donne les dernières retouches à une miniature représentant Bir Djebbah.

    Lakhal El Kezadri, qui deviendra le dernier muezzin de Bouzaréah à faire l'appel à la prière sur un air andalou, donne le dernier coup de marteau sur une «qezdira» pour le transport du lait. Hamid Koptan est quant à lui dans son atelier d'ébénisterie, occupé à sculpter la porte d'une bibliothèque de style arabe.

    Il profite d'un moment de repos pour offrir un «m'rioued de khol» à la petite fille de Sid Ali Ben M'rabet, le musicien qui consacrera sa vie à l'association El Mossilia.

    Le méticuleux cheikh Sfaxi (Bouakkaz) regarde avec passion «sendouk el araïs» (coffre pour mariée) qu'il vient d'embellir par de jolis dessins colorés.

    Invité à s'installer au village des artistes de Ryadh El Feth en 1984, Sfaxi avait refusé de quitter sa Casbah pour l'atelier moderne construit par les Canadiens. Koptan et Hamlat, qui avaient été convaincus, ont également fini par retourner à la citadelle car ils en font partie et La Casbah sans ses artisans et ses hommes n'aurait jamais été ce qu'elle fut et ce qu'elle est.

    Adhan sur un air andalou
    Que le temps passe vite à La Casbah. L'appel à la prière vient de tous les côtés sur des airs andalous et la plupart des muezzins dont le miniaturiste Omar Racim préfèrent lancer l'«adhan» sur les modes «ghrib» et «zidane». Il faut noter que Omar Racim n'a pu accéder à la célébrité au niveau mondial rien qu'à cause de son militantisme contre l'occupant français.
    On rappellera aussi que la plupart des grands chanteurs andalous tels que Mohamed Kheznadji sont passés par l'école coranique où l'on psalmodiait sur des airs andalous.
    Il est dommage que la Radio n'ait enregistré que le Blidéen Abdelkader El Bouleidi pour le Coran et Omar Racim et Ahmed Serri pour l'adhan. D'ailleurs, on ne sait même pas si l'enregistrement de Baba Amer qui est enterré à Sidi M'hamed Bouqabrine, à Belouizdad, existe toujours à la radio et à la télévision. Portant un burnous blanc, chéchia entourée d'un turban et un seroual testifa, le professeur Mohamed Benchneb s'apprête à quitter la medersa Ethaâalibia construite au début du siècle dernier pour rejoindre l'université d'Alger où il doit donner un cours aux doctorants.

    Le duo Allalou-Dahmoune
    Des femmes habillées en haïk quittent les mausolées de Sidi Abderrahmane et Sidi Bougdour après l'habituelle ziara de ces walis. Plus haut, dans une maison mauresque, des femmes assises sur une boukkana (banc) discutent du dernier mariage de leur voisine tout en brodant des karakous en fetla (dorure) et en écoutant une chanson de Yamna Bent El Mahdi sur un disque 78 tours tournant sur la «ghennaya» (tourne-disque à manivelle).

    Au même moment, le sketch de Rachid Ksentini et Marie Soussan And el guezzana et la chanson C'est le chômage enregistrés chez Polyphone passent sur le tourne-disque de «qahouet El Ärayech». L'un des clients habitué des lieux propose d'écouter le sketch Sayyad essbaâ que jouent en duo Allalou (Sellal) et Dahmoune, disque sorti en 1928 aux éditions Columbia.

    Un autre Casbadji invite les présents à venir le soir assister à la fête de mariage qu'animera le chanteur Qhiwdji, le demi-frère de Hadj M' rizek et Rouiched. Un autre les informe qu'à «Aïn M'zewqa» il y aura une autre soirée avec cheikh Nador. Après la prière du Maghreb, les travailleurs devant passer par les rues d'Alger pour allumer les lampadaires prennent le dernier café au jasmin à «qahouet El Fnardjia» avant de se disperser afin d'illuminer tout Alger.

    Un fort coup de klaxon et une insulte nous ramènent au présent pour découvrir que K'hiwdji et son guenber n'est plus là. Yamna, Dahmoune, Ksentini, Mohamed Lakhal, Benm'rabet, Momo, Sfaxi et Koptan ne sont plus de ce monde. Il n'y a plus de disques de Ksentini, Allalou ou Mahieddine.

    A Sidi Abderrahmane, il y a plus de mendiantes que de «zayrate» et Mohamed Bencheneb n'est plus là pour embellir par ses habits et son allure l'entrée de la medersa. Les cafés sont devenus tristes, même les soirées de Ramadhan. On n’y entend plus les belles musiques d'antan et on n'y sent plus l'odeur de jasmin. On n'a plus que le droit de rêver.

    Par B. S. Publié dans Le Temps d'Algérie le 07/09/2009

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  • Karima Nayt l'artiste aux multiples talents

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    Quand Karima Nayt, artiste algérienne aux multiples talents, entre en scène, c’est la promesse d’une expérience musicale unique ! Karima remplit l’espace de sa présence et exerce une sorte de fascination sur le public qui se retrouve tout simplement envoûté par sa voix belle, puissante, riche et modulée qui lui permet de s’adapter à divers répertoires et genres musicaux y compris l’opéra, par son langage corporel maîtrisé qui interprète de son côté chacune des modulations de sa voix, des variations musicales qui l’accompagnent formant un tout qui n’est que grâce, sensualité et harmonie, par ses textes aussi qu’elle écrit elle-même et qui traduisent sa profonde sensibilité. Karima est portée par l'amour de la vie, l'amour de l'art, l'amour de l'autre.

    Spontanée et naturelle, Karima accueille avec une grande ouverture les diverses influences musicales, avec lesquels elle fusionne superbement et sans le moindre accroc. Qu'elle verse dans le classique oriental, le hawzi algérien, le fado portugais, les musiques ouest africaines, la chanson populaire française, ou le tango subtile, ce n’est que plaisir et émotion. Karima danse l’abstrait, le contemporain et l’art engagé et en arabe dialectal, en arabe classique, en français, en anglais ou encore en wolof chante l’amour, la quête spirituelle, la jeunesse marginalisée, les harragas, les injustices du monde, et tout ce qui mine le monde arabe. La manière dont Karima se présente est belle, originale, et ne fait que mettre joliment en relief sa créativité, sa plasticité, sa personnalité rebelle et combien attachante.

    Je vous propose de découvrir ou redécouvrir deux pièces musicales parmi beaucoup d’autres toutes aussi belles les unes que les autres s: un premier morceau «El Djezaïr» dans lequel Karima célèbre l’Algérie où elle s’est produite en octobre 2017 à l’Opéra d’Alger, son histoire et patrimoine séculaires, ses héros et héroïnes, son peuple et leurs luttes et combats pour une Algérie libre et indépendante; un deuxième morceau intitulé «Salam» où l’on voit Karima interpréter brillamment et en véritable tragédienne l'histoire d’un fils dont la mère lui est apparue en rêve, et qu’il essaie désespérément de saisir en vain. Magnifique ! Bonne écoute.

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  • La Grande Bleue

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    Bien sûr Zorba le Grec reste lié au film sorti en 1964. Le Sirtaki dont la musique est de Mikis Theodorakis a été composé pour les besoins du film, mais est devenu, contre toute attente, l’emblème de la Grèce aux superbes paysages, et de son peuple attachant, accueillant, chaleureux. La vidéo musicale que je vous propose nous sort du drame narré dans le roman, du film qui en fut l’adaptation, des malheurs multiples qui ont endeuillé la Grèce, pour nous offrir la saveur d’un plongeon rafraîchissant dans la Méditerranée et sa beauté unique, magique, juste histoire de prolonger en musique et en bleu azur encore un peu les vacances, encore un peu ces beaux instants d’évasion…On n’oubliera pas de noter les similitudes avec les paysages de la Belle Algérie avec sa Casbah, ses bouquets de lauriers de toutes couleurs, ses bougainvilliers qui tranchent joliment sur la blancheur des murs, l’immensité bleue de la mer qui se confond avec son ciel, et bien évidemment la chaleur de son peuple qui n’a rien à envier à celui de la Grèce ou d’ailleurs en Méditerranée…
     

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  • Cremilda Medina / Raio de Sol

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    La musique a toujours bercé les rêves de Cremilda Medina la chanteuse cap verdienne qui a été plusieurs fois récompensée pour ses performances. Elle n’a cependant commencé à vraiment percer qu’en 2016 avec son premier single que je vous propose d’écouter. Dans cette chanson, Cremilda rend hommage à sa grand-mère (dont certaines prises de vue ressemblent à s’y méprendre à Cesaria evora) avec beaucoup de grâce, de charme et une très belle voix profonde, modulée, douce aux tendres intonations. C’est une voix jeune mais au potentiel très prometteur. Imaginer Cremilda suivre les pas de la grande diva cap verdienne Cesaria Evora n’a rien d’improbable, même si la concurrence est rude. Du style, du talent et de la fraîcheur Cremilda en a, et elle pourrait bien y arriver un jour pas trop lointain, elle chante déjà pieds nus comme la diva, alors souhaitons lui bonne chance !!

    Bonne écoute !

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  • La Touiza de retour?

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    Des initiatives heureuses qui ne sont pas sans rappeler la fameuse tawsa pratiquée dans le temps pour les nouveaux mariés par exemple. Il est bon de voir le retour de ce système traditionnel d’entraide et de solidarité presque disparu, sous forme d’associations structurées, et soutenues humainement et financièrement. Les retombées nombreuses des projets réalisés ne peuvent qu’être bénéfiques à mon sens, pour les jeunes (hommes ou femmes), pour les moins jeunes, pour la société en général, pour l’environnement. Une vitalité, une dynamique, une envie de créer, d’entreprendre salutaires pour une partie de la jeunesse désœuvrée, qui pourrait trouver à se réaliser tout en servant la communauté, des initiatives à initier, à développer, à généraliser à tous les coins d’Algérie. Peut-être est-ce une utopie, peut-être que les partenariats ont-ils un effet pervers, peut-être…, peut-être…, toujours est-il que ça me semble être un appel d’air pour la jeunesse algérienne, et ce n’est pas rien.

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  • Le patio / Sahra mahdoufa

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    Bonjour à toutes et à tous avec une pensée spéciale à l’ami et grand frère Ferhaoui,

    Aujourd’hui, j’ai décidé de vous emmener voir le patio d’une maison mauresque quelque part à Miliana. Nous y déjeunerons chez Lala Zoulikha et je ne vous dis que ça ! Nous irons ensuite aux « Variétés » à Miliana toujours, voir une comédie musicale tendre, drôle, spontanée, simple avec à l'affiche une brochette prestigieuse d'artistes bourrés de talent, de naturel, d'aisance et d'humour aussi. Si ça vous tente, alors allons-y! Ne faisons pas attendre cette adorable Lala Zoulikha!

    Dans le patio…

    Peu après le départ des hommes au travail, les femmes de la maison mauresque reprennent possession de leur territoire, wast eddar. Les murs blancs ornés de frises en zellige et de plinthes aux jolis motifs fleuris bleus, verts et jaunes sont baignés de la lumière matinale. Les portes s’ouvrent, les rideaux se lèvent, le linge de maison se secoue, les va-et-vient à la fontaine deviennent incessants, les seaux, bassines, et divers récipients se remplissent, se vident, se remplissent à nouveau… On lave à grande eau, on récure, on brique, on traque la moindre poussière, on prépare la pâte à pain, le repas…. C’est l’effervescence matinale habituelle faite des sons des ustensiles qui s’entrechoquent, des voix qui se saluent, demandent des nouvelles du mari, de la famille, des enfants qu’on envoie aussitôt faire des courses au marché arabe. Les femmes s’interpellent, rient, pleurent, chantent, échangent les derniers potins, se critiquent à voix basse, s’invectivent parfois, demandent à l’une ou l’autre un peu d’huile, de café, de sel… en attendant des jours meilleurs, les temps sont durs…
    les marmites en terre cuite mijotent doucement sur des braseros ardents. Elles exhaleront bientôt leurs arômes irrésistibles qui viendront sournoisement titiller les odorats, faire saliver les papilles : fritures diverses de sardines, de poissons, de foie, chorba mqatfa délicieusement agrémentée de qosbor fraîchement cueilli, couscous parfumé à la cannelle, poivrons et tomates grillés, patates au flyou, berkoukess bel bergheniss, de toutes petites pâtes rondes préparées avec cette plante odorante cueillies dans les Monts du Zaccar ! Oh ! C’en est trop pour les plus gourmandes qui finissent par craquer ! « Je peux en goûter, juste goûter ? » ! Lla Zoulikha, la voisine qui habite un appartement de deux pièces à l’étage, est celle qui cuisine le mieux. Sucré comme salé. De la sfirya à la rechta, en passant par les délicieux salamoun spécialité de confiture de coings typiquement milianaise, ou des baqlawa fines et croustillantes. Wehd el benna ! Tout n’est que délicatesse et raffinement. Hlima, la jeune mariée, a bien de la chance, elle goûtera à tous les plats pour peu qu’elle en ait envie. Elle est enceinte et une femme qui attend un bébé ne doit jamais connaître de frustration, l’enfant en porterait les stigmates. Au milieu de cette effervescence, on entend soudain un toussotement dans la sqifa. Qui cela peut-il bien être ? C’est assez inhabituel à cette heure matinale, les hommes sont tous partis au travail. Le silence se fait, on tend l’oreille… un bruit de pas qui s’arrête, puis une voix masculine grave se fait entendre « Triiiig ». Yamna, Aïcha, Zohra, Khedidja, Houria, Tamani, Zoulikha se précipitent chez elles, ferment portes et fenêtres. Le patio est à nouveau silencieux, désert… Le voisin peut l’emprunter pour rentrer chez lui. C’est Amar, le mari de Khedidja qui est revenu pour repartir aussitôt sans oublier de toussoter à nouveau.

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  • Kajeem / Bafaman

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    Kajeem est un artiste ivoirien militant (pour changer !!) s’exprimant en français, en anglais, en espagnol et en baoulé, sa langue maternelle pour dire ses textes à la portée universelle. Promis à une carrière diplomatique, il s'engage plutôt sur la musique pendant ses études, et une fois sa Maitrise de Lettres en poche, il s'y consacrera complètement. Ses textes portent le déchirement de son pays, mais aussi les maux de notre société.

    Outre son implication forte dans le tissu associatif abidjanais dans divers projets d'éducation et de développement, il anime aussi des ateliers d’écriture musicale axés sur le Rap en direction des jeunes en difficulté. En 2007, il apparaitra sur la compilation « Décolonisons ! », soutiendra le projet de l’association "Survie" qui se positionne contre la Françafrique (on remarquera le « F » majuscule pour un pays et le « a » minuscule pour tout un continent !), et donnera à cette occasion un concert mémorable à Paris. Kajeem est de toutes les luttes, de tous les combats, les titres de ses albums en sont l'illustration. « Qui a intérêt ? » sera présenté comme l’album le plus abouti par les spécialistes, et sacré "meilleur album reggae 2008" en Côte d’Ivoire.

    La très belle vidéo Bafaman que je vous propose d’écouter et de regarder est extraite de son album "Gardien du feu" sorti en novembre 2016, et a été tournée sur le site de l'ex village rasta de Vridi en Côte d’Ivoire. Kajeem nous offre un reggae digne de Marley! Il met tout de suite du soleil au cœur en dépit de la misère...

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  • Yal El Moutchou...!

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    Un texte succulent qui nous plonge sans égards dans bit skhoune et toute l’effervescence qui y règne. C’est plutôt le hammam côté hommes, que l’on ne connait pas très bien nous autres femmes, et donc grand merci à son auteur Abderrahmane Belfedhal d’avoir ouvert la lourde porte en bois, qu’une grosse boule en fer referme vite pour garder la chaleur de bit skhoune et éviter les courants d’air! Un système simple et très ingénieux du reste !

    Un texte vivant, énergique, qui restitue superbement et avec beaucoup d'humour, de tendresse, et de nostalgie aussi cette atmosphère feutrée, estompée de bit skhoune dont nous avons tous de fidèles répliques. Yal moutchou, djibenna gouizza barda, yerham echikh !

    Bonne lecture!


    A tous ceux qui, un jour, avaient franchi le seuil de Bit Skhoune, usant de Karkabou et de Dkhoul

    A tous les moutchous et les kayesses pour avoir au fil des temps soutenu, tambour battant, la saga des bains mauresques.

    Je dédie ce passage.

    Trézel, Sougeur c’est revivre avec le baroud d’honneur la longue traversée des bains mauresques dans leur architecture typique et les lampes étanches qui dévoilaient à peine les fronts et les visages ruisselants, noyés dans un brouhaha confus et indéfini.
    Les voix se succèdent, se confondent et s’entremêlent dans une atmosphère rappelant somme toute l’ambiance des galères des matelots en furia. Il vous arrive, en pareille situation, d’intercepter un SOS se profilant sur le sol brûlant, maquillé d’une vapeur compacte à couper le souffle. Prenez mes chers amis votre patience en gaieté de cœur et traduisez ces sms tirant leur trait d’union de la tragédie cornélienne :

    -"yal moutchou , yerham waldik chwiya ma bared"

    -“yal moutchou , belaa el bab , jib dop , jib dkhoul

    - yal moutchou ayat lel kayess”

    Une voix au timbre presque suppliant:

    -" yal moutchou , sadaka ala el walidin , jib elkarkabou, karaya tabou "

    Une autre voix à peine audible, une autre encore de quelqu’un bien que frappant le sol à l’aide d’un Kotti, donnait l’allure d’un égaré dans une île déserte. En pareille situation, la force n’est désormais qu’une toute petite flamme.

    La porte donnant accès sur Bit Skhoune, à chaque ouverture laissait pivoter une boule de fer massif fixée à une poulie qui, mise en mouvement, remettait la porte dans sa position initiale et empêchait de la sorte l’infiltration de courant froid. Enfant, je ne cessais pas de porter mon regard sur cette boule étrange qui renvoyait mon imagination de façon franche et directe sur les époques Grecques et Romaines, là ou les cachots assommés par les ténèbres et les bruits de chaînes ne manquaient pas de loques humaines.

    El moutchou , les bras chargés de longues serviettes , d’un geste mécanique et décidé, s’empoigne de son client, rouge-vif, l’engouffre dans le Dkhoul et dans une galanterie parfois peu singulière, le prie illico-presto de regagner le lit royal.

    Le lit royal est une sorte de plan dur réalisé à partir de planches de bois assez serrées, couvert d’un tissu permettait au sortant de Bit Skhoune de sécher et de goûter le plein repos dans une attitude de grande relaxe , de détente et de sérénité. La grande salle, disposant de plusieurs lits alignés tout autour du périmètre intérieur du bain, tenait lieu de cafeteria. Café au chih et thé Bounejma, engorgés d’arome, s’ajoutaient gaiement au repos du Corps et de l’esprit.

    Les bouteilles de limonade plongées dans un grand couffin, baignant en douce au milieu des pans de glaces, se rafraichissaient au mieux dans l’attente d’être servies. Judor, à la pulpe d’or, était incontestablement la plus convoitée.

    A cette époque, Trezel comptait dans son patrimoine foncier deux bains maures. Le plus vieux, vivant a ce jour, est exploité par les Ouled Belkheir. Le deuxième ayant passé l’arme a gauche était exploité par les Ouled Khelif. De nos jours et bien que les coups de la concurrence soient tenaces, le vieux bain continue à braver les temps en s’accrochant énergiquement à la Baraka des anciens. Les deux bains, en cette frange de temps que nous citons, servaient aussi à dégraisser les Lhoufs et les Jridis que ramenaient les Trézeliennes à l’occasion de leur mise en beauté.

    L’après -midi, rayonnantes, elles rentraient chez elles, avec le linge propre, sec et admirablement repassé à la main, sans alliance aucune avec quelque appareil que ce soit. Ce fut un temps. Un temps merveilleux.

    Si Laid, Si Ahmed, Si Taher, Si Driss (un clin d’œil à mon ancien collègue de travail) et toutes les plumes Ain-dzaritoises, allons de ce pas saluer l’honorable MOUTCHOU pour les tâches accomplies tant il était exposé aux chocs thermiques.

    De Bit Skhoune au lit royal, c’est là, l’une des plus belles romances baignant entre le chaud et la fraicheur . Bared w skhoune ya hawa, c’est plus que le titre d’une chanson aux sentiments controversés, c’est un label. C’est une philosophie. C’est un acte et une référence.

    El Kayasse bonjour

    C’est en fait le personnage le plus influant dans l’équipe du bain. Il l’est beaucoup plus par le gant qu’il utilise dans son œuvre de lavage. Le gant est rude, le gant est sec, le gant est foudroyant. A juste cause et à juste titre on l’appelait "El Harcha". EL kayasse, calme et serein, dans une attitude de grand fakir, abordait son travail sans trop de peine. Les gestes et les mouvements dans un rythme cadencé relevaient d’une véritable symphonie mesurée aux trois temps:

    -Vlan la tête
    -Vlan le corps
    -Hop hop et voilà les pieds au flan.

    Éreinté, rescapé à moitié, le baigneur baignant baigné est aussitôt recommandé à la grâce du moutchou qui, pour les commodités du séchoir le remet à son tour aux bons soins du masseur Ce dernier en véritable maitre du Yoga marquera la fin du parcours.

    Par ces motifs et pour ces raisons justifiables et justifiées, il m’arrivait de dévier le sens des aiguilles. Sitôt prémédité, sitôt exécuté, j’entamais alors une plaidoirie fracassante en l’honneur du bain. J’insistais particulièrement sur ces moments entachés de grande extase une fois entouré par les gai-lurons El moutchou, El kayasse et El masseur, sans toutefois oublier cette sensation inouïe propulsée par la kyassa. Ces avantages en réalité ne sont plus à démontrer tant cette plaidoirie était de forme, relevant totalement de la fiction. Le fond des choses, le réel des choses, le naturel des choses étant finalement une autre chose. Il s’agissait de récupérer coûte que coûte les quelques centimes réservés en principe à la caisse du bain et s’envoler sans tarder vers l’obscurité la plus attrayante dans la salle la plus romanesque: Silimet Lahcen, haut lieu d’évasion et d’exploration des temps nantis. Cependant, cela ne réussissait pas à tous les coups.

    Par une belle nuit étoilée, de retour à la maison, simulant une fatigue bien appliquée en apparence, je me retrouvais nez a nez avec mon frère AEK, les mains bien fixées sur les hanches, exhibant des yeux en parfaite ébullition, relevant un front porteur des trois plis de la colère et me dit en substance :

    -YA SIDI BSAHTEK TAHMIMA !

    Lire sans détour: diable mais où est donc ce maudit bain ?

    Jouant l’étonné, face a un subterfuge démasqué à l’avance je répondis :

    -Mais bien sur que j ai été au bain.

    Au fond de moi-même, je me rendis à l’évidence qu’acquérir une place de soleil au cinéma, ou pulvériser sa crasse, il ya quand même une nette distance ! L’absence de propreté apparente et l’inexistence de la moindre odeur susceptible de rappeler un passage via bit skhoune furent un alibi solide, pour que je sois franc candidat a une correction en règle. Enfant, je n’ai jamais regretté ces audaces de jeunesse car jugeant en dernier ressort que l’enjeu en valait les prunes et la chandelle.

    Il y a de cela une bien bonne trotte de vie… et viva le ciné-Nador.

    Abderrahmane Belfedhal

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  • Khadja Nin / Wale Watu

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    A l’aune de la fusion Monsanto et Bayer ou la création de la plus grande entreprise intégrée au monde dans le domaine des pesticides et des semences. Les noces les plus funestes du siècle ou l’échec patent du système agro-alimentaire actuel « qui avait abandonné une agriculture durable, rurale, axée sur la production d’aliments sains, locaux, diversifiés et saisonniers. » et qui est la cause principale de la violation du droit des hommes à l’alimentation.

    L’annonce de cette fusion sonne comme l’aval à une surexploitation encore plus féroce des ressources naturelles pour le bénéfice de quelques-uns. Monsanto est en effet une multinationale qui « défend un modèle insoutenable d’abus, de redevances, de dépendance aux produits agrochimiques, socialement pervers, et nuisibles à la santé et à l’environnement » rappellent les opposants à cette fusion. « Du berceau au tombeau, ceux qui nous empoisonnent nous vendront aussi leurs médicaments pour nous guérir » comme le souligne avec ironie José Bové du mouvement Écologie. et combien il a raison !!

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  • Hommage aux mamans

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    En cette journée qui célèbre les mamans, cette qaâda avec Fadhila et Meriem accompagnée de mes pensées les plus profondes, les plus tendres, et les plus affectueuses à ma mère qui aime tant les chansons d’antan...

    Bonne fête à toutes les mamans jeunes ou moins jeunes, une longue vie avec beaucoup de joies, de bonheurs, de santé, de sourires et de rires. Une pensée triste pour celles qui sont déjà parties Allah yerhamhoum we iwassa3 .lihoum.

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  • Henri Dikongué / C’est la vie

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    A son apparition sur la scène musicale, Henri Dikongué est célébré par tous comme un auteur compositeur d’une rare finesse. Aussi bien sa voix, ses textes que ses mélodies l’inscrivent dans une tradition folk africaine qui revisite avec talent les cultures ancestrales des chants de pêcheurs ou des musiciens-voyageurs. Henri Dikongué est camerounais, issu d’une famille de musiciens dont il apprend les rudiments auprès de son oncle pour la guitare son instrument de prédilection et auprès de sa grand-mère dans une chorale protestante. Il s’est inscrit à l’école normale de musique à Paris alors que ses parents l’avaient envoyé faire du droit. N’arrivant pas à percer en musique, il créé une troupe théâtrale Masques et Tam-Tam, ce qui lui permet de faire du théâtre et de la musique. D’un musicien à l’autre et d’une troupe à l’autre, Henri Dikongué finit par choisir de s’installer à Paris carrefour de la musique africaine et la World Music. Il travaille aux côtés de grands noms tels Manu Dibango ou Papa Wemba. Henri Dikongué continue à écrire des textes. Tenace, Henri Dikongué qui continue à écrire des textes, ne désespère pas d'arriver à sortir son disque.

    L’album "C’est la vie" fut classé premier au World Music Chart Europe en janvier 1998. C’est Jean-Michel Blanc, artiste peintre qui a écrit le texte de la chanson « C’est la vie », qui fut classée vingtième meilleure rotation dans le monde francophone en 1997/1998.

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  • LES TRABENDISTES

     

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    Un texte lumineux, succulent que je souhaitais partager. Des personnages ordinaires, pris dans la tourmente de l’Histoire de l’Algérie, des Histoires de l’Algérie. Magnifique, sublime de justesse, de tendresse, de sensibilité, d’amour, de souffrance, de tristesse, de combat, mais d’espoir aussi. Bonne lecture si le cœur vous en dit !

    Les trabendistes

    « Un texte de 2001 sur Alger et ses dilemmes identitaires et culturels »
    « Texte sur Alger écrit en 2001 pour La pensée de Midi, tel que je sentais la ville et son passé dramatique à cette date et face, déjà, au retour de la vieille thèse d’un Autre qui nous rejette plus dans une humanité différente, qu’elle n’accepte la réalité d’une même mais si diverse humanité. La suite vous la connaissez par le retour triomphal de l'essentialisme de pacotille des philosophes cathodiques. »

    Mohamed Bouhamidi.


    Notre rencontre se déroula dans l’aléa absolu d’un lieu sans mémoire et d’un temps déchiré.

    Bien peu se souviennent encore que le lieu (la Maison de la presse) fut une caserne.

    A mi-parcours, le mois de jeûne soumettait les hommes à des calendriers et des horaires somnambules. Il fallait qu’il adapte son activité aux horaires du ramadan, mais continuait à vivre en décembre. Il voulait rencontrer des Algériens sur leur terrain et ne se retrouvait que sur des lieux construits par les Français.

    En recevant l’ami d’Alger, je me rendais compte qu’elle n’était plus forcément ma seule demeure et que je n’y avais rien que je tienne en propre à lui offrir. Ici, se dressait une caserne, adossée à une autre caserne et reliée, sur une longue ligne qui montait de Belcourt vers El-Biar, à d’autres casernes ; l’une détruite pour laisser place à la piscine du 1er-Mai et au Bazar, l’autre cédée à l’Institut de médecine. Le tout, à l’époque, entourait, près de l’hôpital Mustapha-Bacha, un espace vide où les soldats exécutaient leurs manœuvres. Champ de Manœuvres, qui ouvrait ou couvrait la zone industrielle et un important accès au port : le canon près des ouvriers et des marins, cela sentait plus l’urbanisme français échaudé par les insurrections parisiennes, que notre héritage turc et berbère livré aux ruelles lascives. Cette ligne annonçait le quartier de Belcourt, immense espace d’usines et d’ateliers que coupait la fraîcheur du Jardin d’Essai et que clôturaient les abattoirs du Ruisseau. Quartier partagé, presque côte à côte jusqu’à l’indépendance, par Pieds-Noirs et Algériens. Ma mémoire n’est plus hantée que par les souvenirs des ateliers ou des Halles aujourd’hui disparus, et avec eux les slogans syndicaux sur lesquels j’apprenais à lire sans comprendre "nos 3 000 francs" et dont, pour cette raison paradoxale, j’allais me souvenir.

    Tout à l’heure, Thierry parti à ses occupations coincées par l’horizon de la prière du couchant qui nous autorisera à manger, je repasserai devant le Bazar. La lune du ramadan en est à sa deuxième moitié, et le mois de jeûne, rituel et profond renouvellement de la soumission du musulman à la Loi, se termine par un don de vêtements neufs aux enfants. Il est temps pour les achats. Pour l’heure, les pères regarderont les produits. Certains achèteront tout seuls, d’autres reviendront avec femme et enfants, d’autres encore, mais bien rares, laisseront la tâche aux seules mères. Pères, mères ou enfants vont passer devant une invraisemblable et interminable exposition de tissus, de chiffons, de vestes, de pantalons et, par-dessus tout, d’adorables robes de fillettes, d’irrésistibles ensembles de garçonnets, et devant une profusion de souliers, de tous genres, de tous pays, de toutes qualités. Les vendeurs seront là à vous préciser leur provenance dans cette pacifique jungle de produits suspendus à des tringles mobiles, à des cintres, posés sur des étagères très pratiques, dans une compétition d’agencements artistiques, presque chatoyants, n’étaient-ce les couleurs mates des jeans ou des effets d’adultes. Ils ne rivalisent pas moins dans le bagout, l’art d’annoncer le prix et le sacrifice que vous leur ferez faire en obtenant une réduction qu’ils vous consentent déjà : le plaisir des enfants, n’est-ce pas, ils savent ce que c’est. Nouvelle race de marchands pugnaces et s’assumant. Ils nous guérissent tous les jours de ces années de magasins tristes que tenaient mal des commerçants nés du hasard des commerces laissés vacants par les Français. Chaque année passait comme une érosion des vitrines, des façades, des savoir-faire, des produits, des visages et de l’accueil. Immense et si blessante arrogance d’arrivistes sortis du Loto, assumant mal les petites servitudes du métier de commerçant. Tout avait fini par ressembler à de la grisaille sur les devantures et les vitrines, la pression de la demande exemptant les commerçants de tout effort. Même les cafetiers avaient fini par gâcher le métier, et partout disparaissaient les tables et les chaises pour laisser place à d’immenses salles hostiles, aménagées pour faire du soda ou du thé une expéditive satisfaction du besoin. Il fallait avoir vraiment besoin d’un café ou d’un soda pour entrer dans ces halls agressifs et inhospitaliers. Nous n’avions plus que la nostalgie des longues palabres et le souvenir d’une antique et chantante devise : "Le cafetier te vend son eau, son bois et sa parole sucrée."

    Tout semblait voué à cette grise médiocrité. La suppression de la nécessité d’une autorisation de sortie, accompagnée de l’octroi d’une allocation touristique en devises, aux orées des années quatre-vingt, n’allait pas améliorer les choses. Les jeunes, enfin libres de faire leur premier voyage avec un vrai pécule et avant que le visa vienne leur fermer l’espace au nord de la Méditerranée, rassemblèrent des sous comme ils purent et firent la traversée. Sur le bateau, des pères de famille, plus futés que d’autres, embarquaient avec eux femmes et marmaille pour prendre leurs parts d’allocation. A Marseille, les enfants et les mères rembarqueront, laissant aux pères la cagnotte et une interminable liste d’achats. Certains prenaient l’avion, mais à l’usage, le bateau s’avérait très commode. La pleine journée du voyage laissait le temps de nouer une conversation, de repérer un voyageur qui pouvait leur sortir un cabas, les émigrés refusaient rarement de rendre service.
    Très vite, ces premiers voyages leur donnèrent l’idée du commerce. Ils s’organisèrent. La suppression de l’allocation devises et plus tard l’instauration du visa ouvrirent toute grande la porte à une sorte de professionnalisation de ce petit négoce. Il fallait juste inventer le nom du nouveau métier et il arriva plutôt d’Oran : le trabendo, curieuse contraction du mot "contrebande". Les plus intelligents des jeunes happés par le chômage allaient pénétrer tous les secrets de l’échange, du taux des monnaies aux coûts du transport, de la géographie des places commerciales à la guerre des prix. Dix ans durant, ils se firent la main à passer les douanes, à se faire la concurrence, à élargir leurs zones d’achats et de voyages. Ils restaient de sympathiques pionniers sans soutien et sans piston, des self-made-men d’un genre nouveau ; et si, parfois, certains perdirent beaucoup dans un passage de douane, en gros ils tinrent le coup. Ils devinrent pour moi une intense curiosité, ces gosses pacifiques qui poussaient à des cimes leur art de ne pas se faire d’ennemis. Ils créèrent un langage nouveau et expéditif, tournant autour de quelques mots essentiels, dont la finalité était d’éloigner les malentendus ou toute raison de dispute. Mais leur plus belle invention, celle qui résume leur métier, reste le terme de t’chipa, qui désigne la part qui doit revenir à un quelconque des protagonistes ou intervenants. T’chipa désigne le jeton qu’achètent les joueurs de poker en début de partie ; leur métier est à risque et souvent ils jouaient leur passage au hasard des dés.

    Pendant dix à douze ans, leur travail resta complètement souterrain, underground, comme le raï ou les chansons de Dahmane el-Harrachi. Autour de l’année 1992, dans mon vieux quartier bouffé par la grisaille des vitrines et à moitié détruit pour un rêve de gouvernants, le rêve d’un grand centre d’affaires, timidement des magasins fermèrent, le temps d’une réparation. Tout était gratté, puis les murs se couvrirent de faïences, les dalles de sol remplacèrent les antiques carrelages, les vitrines s’embellirent et la menuiserie métallique permit quelques audaces. Le mouvement mit du temps à s’accélérer, mais, pendant que le pays s’enfonçait dans des décomptes macabres et les pires massacres, des jeunes trabendistes qui avaient amassé quelque argent achetaient ou louaient des magasins qu’ils rénovaient. Il faut que je le dise à Thierry, que ce mouvement de retrouvailles avec le métier du commerce, je ne l’ai compris que sur le tard, quand il devint évident pour tous que la bonne tenue des locaux jouait un rôle d’appel. Ils avaient ainsi assimilé plus que les coûts et les profits, ils ramenaient une citadinité toute fraîche, qui rend leur plaisir aux souks et aux vitrines, une vie qui mit longtemps à prendre forme, de la pizzeria de Mac Nounou [1]aux petits cafés où vous servaient à table des jeunes filles, des magasins complètement tenus par des femmes à ceux que tiennent, ensemble, frères et sœurs. Des lieux où ils ont tout fait eux-mêmes juste en passant d’un pays à un autre ; et si, sur quelques trottoirs de la ville, d’autres jeunes, sans chance de visa, ont installé sur le sol des livres à vendre, le tout commence à donner une identité à la ville qui a failli se trouver en déshérence.

    Ni ce soir, ni demain, Keltoum, que j’ai laissée derrière moi à la Maison de la presse, ne viendra acheter de vêtements pour la fête. Elle avait donné à Zinou les parfums de sa peau au sortir du bain, quand, dans l’affolement des senteurs, l’homme se perdit entre l’odeur de la femme aimée et celle du jasmin ; lui avait offert les essences de la mer dans le sel encore iodé et la lumière du soleil accrochée à ses teints bronzés. Et ils se perdirent à deux dans les teints de grand vent de cette femme héritière de l’air diaphane de la montagne qui a vu naître ses parents. Keltoum portait à peine son regard sur leur amour, elle dont les yeux au vert profond d’olive au grand soleil d’été s’attendrissaient aux lumières plus douces, pour tourner au noisette effrayé d’un écureuil en hiver.

    Elle lui avait tendu sa main de sportive entre un entraînement et un match, et rien ne comptait pour elle, à l’époque et à son âge, que le trouble profond du sentiment naissant qui l’agitait, que cette vie à deux choisie et voulue en dehors des règles rassurantes des ancêtres. Ils en étaient à inventer leur couple et à le bâtir sur les valeurs de l’amour encore mal explorées dans notre société, quand Zinou bifurqua vers le journalisme par goût pour le sport. Rien, absolument rien, dans cette célébration de la vie ne pouvait appeler à la haine ; pourtant, en sortant d’un logement qu’ils avaient trouvé à Blida, si loin de leur ville natale, Alger, des hommes tirèrent sur Zinou. Keltoum le pleura, et, sur la terre où on l’a mis, elle se mit à le rechercher dans les ombres, les formes, les couleurs, les lumières, et chaque pas lui rappela ses traces. Elle resta longtemps, la nuit, à le chercher à ses côtés avant de s’habituer à sa définitive absence, et des mois durant, il lui arrivait d’oublier, elle se surprenait à le chercher derrière les portes et au bout des chambres ou l’appelait et s’en mordait les lèvres.

    Zinou n’était plus là. Et dans sa souffrance, sa terrible souffrance, dans son âme déchirée, elle le prenait dans ses bras pour une dernière caresse, une dernière consolation, un dernier secours à son aimé. Lui revenait, comme le torrent du feu, le bonheur qu’elle connut à le nommer, à le toucher, à le regarder, à l’écouter, à fermer ses yeux sur son image, à le mouiller de son eau de mer, à le voir abandonné au sommeil. Le coup ressembla à un coup du sort, pour elle comme pour des milliers d’Algériens torturés par la question de savoir pourquoi eux, pourquoi la mort.

    Au plus profond de la douleur – quand il ne reste que le goût du sable et de la terre au fond de la bouche, quand les yeux se fatiguent de leurs propres larmes et qu’elles resurgissent abondantes, que seul le désir de la mort vous permet d’espérer l’oubli – Keltoum se leva. Elle rendit visite à la tombe et rejoignit les hommes et les femmes qui avaient perdu les leurs et ne voulaient pas de leur mort. Elle se mit à se battre pour la mémoire de Zinou, pas celle qui fleurit seulement les tombes, mais celle qui célèbre le souvenir. Et cette femme, dont chacun de ses traits racés lui construit une beauté paradoxalement évidente et discrète, pour crier justice, occupa alors la rue, espace interdit aux femmes, condamnées à n’y passer qu’en fantômes enveloppés de blanc ou de noir. Alors, Keltoum et les autres femmes, mères, épouses, sœurs, filles, arrachent Alger à son passé et lui construisent une féminité de l’espace, une mixité de l’amour et du combat, dernière défaite des assassins qui leur déniaient jusqu’à leur humanité.

    Les passants jetaient un regard. Cette présence des femmes leur était devenue ordinaire. Vers la rue des Libérés, des jeunes filles, cheveux dénoués au vent, en jean affolé sur leurs hanches, aux poitrines arrogantes, marchaient en riant. Ne me rendez surtout pas Alger de mon enfance, j’aime cet Alger-là, de Keltoum et des trabendistes, des filles rieuses et provocantes, car enfin il me semble que j’ai un lieu où te recevoir, Thierry, qui ne soit ni croisé ni chargé de notre histoire ; qui ne soit ni évanescent sous mes pas ni passif sous les coups du sort.
    Alors je m’accroche au train de ces jeunes et de ces femmes pour passer les portes que m’ouvrent leurs clés, passe-partout de l’histoire qu’ils dérobent aux regards glauques des pouvoirs.

    Car, vois-tu, aimer en cette ville ou en faire l’histoire, c’est toujours passer la vie en contrebande, sous le nez des puissants et des vigiles.

    Et par la grâce de ces cheminements souterrains, j’ai enfin un lieu où te recevoir pour célébrer notre tellement diverse et si semblable humanité.

    Réédité en mai 2016

  • BDS et Fleurs d’amandier

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    BDS le mouvement de Boycott Désinvestissement et Sanctions a été officiellement nominé pour le prix Nobel de la Paix 2018. Bien sûr, cela ne signifie pas que la paix revient au Moyen Orient, ou que le peuple Palestinien jouira de ses droits humains les plus élémentaires et plus encore, ou d’une paix juste et digne. Cette nomination réjouit cependant les cœurs et les esprits par sa symbolique, une brise légère d’espoir pour le peuple Palestinien, pour tous les peuples en lutte pour leur liberté, leur dignité. C’est également une grande réjouissance que les citoyens Palestiniens et les citoyens du Monde soient nominés à ce prix Nobel de la Paix grâce à leurs actions pacifiques mais néanmoins très actives, un mouvement qui s'amplifie de jour en jour. Ce n’est certes pas une lame de fond, mais tout de même des flots suffisamment tumultueux pour qu’Israël, les États-Unis et d’autres tentent d'endiguer en criminalisant BDS. Le prix Nobel de la Paix n’est pas encore gagné et la route de la lutte et de la résistance demeure longue, très longue… seulement le chemin de la lutte, de l’espoir bien qu’escarpé, accidenté est bien là aussi. Mahmoud Derwich, le poète Palestinien disait que la poésie de la résistance n'est pas uniquement militante, elle est aussi une poésie qui parle de vie, d’humanité, d’amour, de beauté, de liberté, de rêve, de fraternité, de solidarité, des choses simples de la vie dont le peuple Palestinien est privé…

    Une réponse à la guerre parce que cette poésie est résistance aussi, est une attente ardente du peuple Palestinien auquel le poète a répondu parce qu'"une poésie sans rêve tombe dans l’immédiat ". Et une belle rencontre entre Mahmoud Darwich et son peuple a fleuri, comme fleurit le symbole, l'espoir que fait naître cette nomination de BDS au prix Nobel de la Paix.

    Je vous propose une de ces magnifiques poésies, extraite du recueil « Comme des fleurs d’amandier ou plus loin » de Mahmoud Derwich, traduite de l’arabe par Elias Sanbar. Les amandiers sont en fleurs aussi en Algérie, à Miliana... amandiers, oliviers, cerisiers…. Fragilité et robustesse, beauté et délicatesse. Un univers de poésie, des vagues d'émotions, et la profondeur d’une sensibilité à fleur de peau, à fleur de vie. Tel était et tel restera Mahmoud Derwich avec sa sublime poésie.

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  • Koul Nour / Amar El Achab

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    Koul Nour, et la lumière est partout dans cette vidéo d’abord par l’esthétique et la beauté de l’image en noir et blanc d’une netteté et d’une clarté incroyables, puis par cette qaâda unique de nos élégants musiciens, nos chyoukhs dans leurs vêtements traditionnels dont on reconnaîtra certains, le geste mesuré, le verbe maîtrisé, haut et harmonieux, ensuite par l’interprétation magistrale du jeune Amar El Achab à la voix douce, sensible, mélodieuse, et surtout très souriante, et enfin et non le moindre, le texte monumental de ce medh sublime, chanté dans une langue algérienne pure, belle, châtiée, riche, nuancée, et tellement profonde et lumineuse de son sens, de son essence qu’elle irradie de sa lumière l’âme sensible, réceptive, et ce ne sont que frissons de bout en bout. Un bijou ancien rare très précieux du riche patrimoine musical Algérien si cher à nos cœurs. Un seul regret : le medh, et c’est bien dommage, nous laisse sur notre faim sur la fin.

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  • Le Murmure de l'Orient

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    Manuel Hermia improvisateur, compositeur et explorateur de musiques du monde, et les musiciens aux couleurs culturelles très diverses réunis autour du projet "Le Murmure de l'Orient" nous offrent une musique riche, diverse, harmonieuse, profonde où l'émotion est présente tout au long des extraits de l'album. Pour Manuel Hermia " La dimension émotionnelle est évidemment au cœur de la musique..." Pour lui, "la musique est le langage qui exprime le mieux notre réalité émotionnelle. Lorsqu’une musique nous plaît, cette vague qui se meut en nous, c’est bien l’émotion. Et à partir de là, le corps aussi peut réagir, son expression pouvant aller de la danse la plus transcendantale jusqu’à la détente la plus totale. Quant à notre esprit, il va se laisser aller aux couleurs des différents sentiments éveillés par ces émotions et ranimer des souvenirs, stimuler des rêves, libérer des stress ou permettre une évasion. L’émotion est donc bel et bien au centre de l’action que la musique a sur nous."

    A propos de "Le Murmure de l'Orient"

    « "Le Murmure de l’Orient" repose sur une approche intimiste de la musique, nourrie à la fois par les ragas de l’Inde, les maqâms arabes et l’ensemble des cultures de l’Orient. Il offre une musique apaisante, spirituelle et méditative qui nous invite à une certaine qualité d’être, en générant une émotion qui ramène à soi.

    Si l’album propose des rencontres intimes et calmes sous formes de solo, duo ou trio, la réunion de jusqu’à six musiciens sur scène offre une musique au dynamisme évolutif : au fil des échanges, les introductions calmes et apaisantes, dans l’esprit de l’album, se transforment en un spectacle dynamique.

    L’originalité du projet réside dans la capacité à opérer une rencontre au croisement de toutes ces cultures : tous les invités sont, dans leur pays, des musiciens « classiques » d’envergure faisant preuve d’une volonté d’échange. Chacun s’ouvre à la musique de l’autre sans jamais sacrifier sa propre culture.

    C’est là une véritable particularité de notre époque: partout dans le monde, des musiciens cherchent à exprimer tout à la fois l’unicité de leur propre culture, et leur besoin de s’ouvrir à la diversité. « Le Murmure de l’Orient » regroupe ceux que j’ai eu la chance de rencontrer et s’efforce d’exprimer un juste équilibre entre ces deux tendances ». Manuel Hermia

    Bonne écoute

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  • Sur les traces de Baya…

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    Sur les traces de Baya…

    « Il existe deux espaces : l’espace initial de notre naissance, donné par l’expérience immédiate, et celui qui, recréé par l’esprit, s’ efforce de pénétrer le premier et de le refouler (surtout dans la création artistique) et que, faute de mieux, je dénomme ici contre-espace poétique. » (Raoul Ubac cité par Ali Silem)

    « Quand je peins, je suis dans un autre monde, j’oublie. Ma peinture est le reflet non du monde extérieur, mais de mon monde à moi, celui de l’intérieur » dit Baya, l’artiste Algérienne qui nous introduit, nous happe délicieusement dans son univers clos de rêves magiques, fantastiques chatoyant de couleurs, de lumières, d’émotions. Baya, cette femme dont les créations artistiques résistent à toutes les étiquettes, toutes les lectures. Pour donner la mesure de l’engouement quasi général pour l’artiste Baya de son vrai nom Fatima Haddad. Je vous propose d’abord quelques extraits de ce qui s’est dit d’elle et de ses œuvres, chaque propos étant énoncé à partir de la position socioculturelle spécifique de son locuteur ; ensuite quelques extraits d’une interview de Baya faite par Dalila Morsly, Baya la douce, la rêveuse, la créatrice de rêves à la sensibilité à fleur de peau ; une vidéo où il est question de Baya bien sûr, enfin une dernière partie qui constitue le cœur de ce que je souhaitais vous proposer : un écrit qui, m’a-t-il semblé, est une remise en perspective de Baya, qui restitue, rectifie, rétablit Baya l’artiste Algérienne et son itinéraire, le contexte d’émergence de cette artiste d’exception dans cette époque-là.

    Évoquer Baya, c’est pour moi redécouvrir Baya, ouvrir un espace de rêve et d’imagination, les célébrer avec bonheur, et donc pour cela un chaleureux Merci à l’Artiste Plasticien qui a inspiré cette page par son évocation récente de Baya.

    J’ai conscience que c’est une page très longue… j’ai essayé de faire court, mais il y a tellement à dire…. Alors place à Baya et aux bouquets de feux d’artifice aux couleurs et lumières intenses, éclatantes en l’honneur de Baya.

    Ce qu’on dit de Baya

    Tahar Djaout dans « Schéhérazade aux oiseaux » paru dans Algérie Actualités n°1146, 1er octobre 1987 dit ceci : « Baya est la sœur de schéhérazade. […] baya abroge les formes, les classifications et les dimensions : l’oiseau s’étire et devient serpent, arbres et cahutes poussent de guingois, les vases se ramifient, deviennent arborescents comme des queues ou des huppes d’oiseaux. Dans cette sorte de village des origines où cases, arbres et oiseaux sont emmêlés, les paysages et objets baignent dans l’informulé et la liberté du monde placentaire. Aucun centre de gravité n’est admis. Tout l’effort de l’artiste est tendu vers la recherche d’une sorte d’harmonie prénatale que la découverte du monde normé, balisé, anguleux nous a fait perdre. »

    Assia Djebbar : "[…] Dans cet étau du quotidien, Baya reprend aquarelles et gouaches : mêmes motifs, même bonheur à espérer ou à reperdre (à repeindre aussi). Dans ce recommencement se tient l'éphémère, la vraie vie... La femme de Baya porte son œil géant, béant aux fleurs, aux fruits, aux sons du luth et de la guitare, aux oiseaux complices, aux poissons de la vasque, à un enfant posé sur la tête ou sur l'épaule de l'hôtesse qui dialogue avec le palmier... Tout se mêle et s'embrasse, et s'échange : fertilité et innocence. Les femmes, parfois deux, deviennent sœurs. Le plus fréquemment, c'est une reine solitaire debout dans un royaume de flore, de parfums, de pépiements... Tout affleure, plat, riche, moments de la cueillette ; tout, sauf l'homme […]"

    André Breton chef de file du surréalisme (1947) : « […] dans son attirail de merveilles les philtres et les sorts secrètement le disputent aux extraits de parfums des Mille et une Nuits. […] Je parle […] pour promouvoir un début et sur ce début, Baya est reine. Le début d’un âge d’émancipation et de concorde, dont un des principaux leviers soit pour l’homme l’imprégnation systématique, toujours plus grande, de la nature. […] la fusée qui l’annonce, je propose de l’appeler Baya. Baya, dont la mission est de recharger de sens ces beaux mots nostalgiques : l’Arabie heureuse. Baya, qui tient et ranime le rameau d’or. […] «A ceux qui, refusant les œillères rationalistes, croient, envers et contre tout, à la délivrance du monde et, pour en faire une réalité, aspirent à retrouver, où qu'elles soient, la fraîcheur de l'inspiration et la hardiesse de conception qu'elle entraîne, il est donné, par l'enfant qu'est Baya, de se pencher sur ce double creuset»

    Ali Silem artiste peintre Algérien : « La peinture de Baya est une peinture d’offrande, une peinture sacrée où tout est silence et sérénité. Aucun bruit, aucune interférence, une harmonie totale. Quand Baya peint la nature, c’est une sortie de printemps où l’on n'arrête pas de s’offrir des bouquets et des vases multicolores dans des édens où seuls des oiseaux fabuleux, des luths, des poissons ou d’autres merveilles sont encore admis. Quels types d’espaces se dessinent dans un tel univers merveilleux et comment? »

    Edmonde Charles-Roux, rédactrice à Vogue, envoyée couvrir l'événement, se souvient : «Baya faisait corps avec son œuvre. Elle m'apparaissait comme un personnage mythique, mi-fille, mi-oiseau, échappée de l'une de ses gouaches ou de l'un de ces contes dont elle avait le secret et qui lui venait on ne savait d'où. Sa peinture ne doit rien à l'Occident. Dans sa prodigieuse faculté d'invention, n'entre aucune culture. Son sens inné des couleurs trouve sa source au fond des âges

    Olivier Kaeppelin, directeur de la Fondation Maeght « Créatrice d’un monde, Baya est incontestablement une artiste majeure à redécouvrir, tant pour sa puissance picturale que pour la force d’un parcours qui dialogue avec nombre artistes contemporains algériens et au-delà. La justesse de son œuvre est saisissante, sa cosmogonie singulière est au petit nombre de celles qui vous accompagnent une vie durant. En cette année de la Méditerranée, je suis très heureux que Vallauris, à l’initiative d’Adrien Maeght, lui offre un si bel écrin. Nous souhaitons qu’un large public fasse cette étonnante rencontre. »

    Ce que Baya dit

    -J’aime toucher à la peinture, j’aime toucher les pinceaux. Quand on peint et qu’on tient ses pinceaux entre ses mains on s’évade de tout, on est dans un monde à part et on crée ce que l’on a envie de créer. C’est un parcours un peu solitaire, et que j’aime. C’est un besoin ? Quand je reste quelques jours sans peindre, sans travailler, cela me manque, il faut que je m’y remette.

    (sur sa manière de travailler)
    - C’est très simple. D’abord je n’ai pas vraiment un endroit pour peindre. Je peins n’importe où, sur la table de la cuisine ou sur la table de la salle à manger pour les grands dessins. Je pose mon papier, je tiens les quatre coins par des galets que j’ai ramené de la mer, je fais mon dessin au crayon. S’il doit y avoir une femme, je commence par la femme, puis je dessine les instruments, puis un vase de fleurs … dans une seconde étape, je m’occupe des couleurs, de la robe d’abord puis les cheveux. Si je lui mets un foulard sur la tête, je colore le fond du foulard après celui de la robe, si ce sont les cheveux noirs libres, je les laisse pour plus tard avec les yeux. Ensuite je cerne : là aussi je commence toujours par la femme, les cheveux noirs, l’oeil puis les instruments ou objets. Je les cerne tous. Et pour finir, je m’attaque aux dessins qui vont peupler le fond.

    (Sur les influences)
    - Je ne sais pas …. Vous savez je suis très sensible, je sens les choses. Et, puis, j’ai vécu dans une maison merveilleuse. Marguerite connaissait des écrivains. Mais quandd on est jeune on ne se rend pas compte de cela, on trouve, cela normal c’était logique…
    Ce n’est que bien après que j’ai réalisé que je me suis dit : » j’ai connu des gens d’une telle qualité et je n’ai pas su en profiter.
    C’est pourquoi, j’ai l’impression de n’avoir pas subi d’influence. Je vivais dans une maison pleine de fleurs. La sœur de Marguerite avait un magasin de fleurs à Alger. Ils adoraient tous les fleurs, il y en avait partout dans la maison. Il y avait de belles choses, de beaux objets, vous voyez l’ambiance dans laquelle je vivais.
    A la maison ma mère avait des Braque, des Matisse. Ce sont des peintres que j’aime, qui me touchent profondément mais je ne sais pas si je peux dire que j’ai été influencée par eux. J’ai l’impression inverse : qu’on m’a emprunté des couleurs par exemple. Des peintres qui n’utilisaient pas le rose indien se sont mis à l’utiliser. Or le rose indien, le bleu turquoise ce sont les couleurs de Baya, elles sont présentes dans ma peinture depuis le début, ce sont des couleurs que j’adore.


    (Sur les femmes et l’absence d’hommes)
    - En effet, on me dit souvent : – pourquoi jamais d’homme, toujours des femmes? je crois que je peux répondre à cette question … J’ai perdu mes parents très jeune. Mon père d’abord puis ma mère. De mon père, je me souviens vaguement, mais de ma mère malgré mon jeune âge alors, je garde une image assez précise. D ailleurs, j’en avais fait le portrait : grande femme mince une chevelure noire qui tombait jusque là. Elle était vraiment superbe. J’ai l’impression que cette femme que je peins et un peu le reflet de ma mère : je le fais musicienne …..
    J’ai le sentiment que c’est ma mère et que là j’ai été influencée par le fait que je ne l’ai pas très bien connue, que j’ai été imprégnée de son absence. Je ne sais pas ….

     

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  • MEDITERRANEAN SUN DANCE

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    Un univers de musique pour trois grands génies de la guitare ! Paco De Lucia, Al Di Meola, John McLaughlin ! Leurs parcours musicaux respectifs sont riches, ouverts et variés et la notoriété et reconnaissance de chacun séparément n’était plus à faire quand ils se sont rencontrés pour former ce trio légendaire de magnifiques jeux à trois, et surtout propulsé par le morceau que je vous propose d’écouter, extrait de l’album Friday night in San Francisco, « Mediterranean Sun Dance » d’une richesse musicale inouïe ! Flamenco, Jazz, Classique, Bossa, Caraïbe… fusionnent de manière époustouflante ! Des artistes hors du commun qui jouent avec perfection. C’est un plaisir sans fin de les écouter, de les regarder jouer, ce n'est qu’accord, harmonie, symbiose, tout au long de ce chef d’œuvre de virtuosité, les regarder s’amuser avec autant de virtuosité, de brio des cordes de leurs guitares, chacun y apportant son cacher personnel est fascinant. Des notes, une diversité toujours renouvelées, une exploration exhaustive des notes que peut offrir une guitare et c’est comme si tous les paysages méditerranéens défilaient devant nous, toutes les saisons, toutes les émotions de la plus joyeuse à la plus nostalgique, un peu mélancolique ou ces petits passages aux airs de flamenco. En fait Mediterrnean Sun Dance ne donne peut-être pas sa pleine mesure à la première écoute, elle se « bonnifie », si je puis dire, après plusieurs écoutes! A chaque fois c’est une nouvelle découverte, des passages, des notes sur lesquels on est plus réceptifs, plus attentifs, plus sensibles selon les écoutes. Submergés par les notes qui donnent par moments l’impression de venir de partout, bref, des génies, et depuis le temps que j’écoute ce morceau et d'autres, je ne m’en lasse pas, les émotions restent intactes, et ce morceau n’est jamais identique d’un concert à l’autre. Une complicité, un plaisir de jouer ensemble de se renvoyer la note, tantôt en solo, tantôt le même « solo » joué ensemble, tantôt rythme et solo…Ils sont délirants et font délirer le public par leur virtuosité rare, leur technique sidérante, leur profonde sensibilité… Incroyables, uniques! J'ai conscience que je me répète, désolée c'est parce que j'aime.., même si ma préférence va à Paco quand il verse dans l’andalou, le flamenco new wave que les puristes ne lui ont jamais pardonné. Il est tout de même considéré comme le plus grand guitariste de flamenco, et est une sorte d’icône en Andalousie. J’ai hésité sur la version à vous faire écouter. Celle où on les voit jouer, ou celle où le morceau en live toujours est plus long mais où on ne les voit pas, celui que je préfère. Comme je n’arrive pas à trancher, je propose les deux, les voir jouer et le lien dans sa version plus longue mais richissime.


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  • Du théâtre et de la parole

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    En voulant ranger quelques bouquins que j’avais fini de consulter, j’ai eu la désagréable surprise de constater que, profitant de mon absence, les autres livres, et ils sont nombreux, se sont mis n’importe comment, débordant les étagères, encombrant le sol, s’étalant partout, s’empilant en tours précaires pour certains, debout, à cheval, ou allongés pour d’autres, mélangeant les genres et les formats, et jusqu’aux bibelots qui, passifs et disciplinés habituellement, s’y sont mis… Une vraie mutinerie pour un véritable capharnaüm ! J’étais là les bras ballants, les yeux ronds, la bouche ouverte me demandant comment j’allais arriver à bout de ce chaos indescriptible. J’ai poussé une petite « gueulante » les ai disputés un peu quand même histoire de leur rappeler nos statuts respectifs. Non, mais des fois ! Penauds, ils ont commencé à se reprendre et à regagner petit à petit leur place. Évidemment, il y en avait qui ne retrouvaient plus la leur, qui rouspétaient mécontents, d’autres qui ne s’en souvenaient plus, pas plus que moi d’ailleurs, pendant que d’autres se faisaient héler par les copains qui s’étaient serrés un peu plus pour les accueillir. Un vrai bazar ! Et c’est en remettant un peu d’ordre dans tout ça que je suis tombée sur de tout petits livres serrés, coincés, écrasés, étouffés parmi les gros bouquins dont des dictionnaires ! Poor thing ! Je les ai dégagés de là en poussant, difficilement je dois dire, les gros livres récalcitrants et marmonnant je ne sais quoi, et là, j’ai vu ce que c’était. Quelle belle surprise de les retrouver ! Ça faisait un bail, une éternité ! Je les avais complètement oubliés ! Ils étaient quatre au total : « Alphabétiser le silence » de Salah Guemriche, « Poèmes bleus » d’El Hadj Tahar postfacé par Djamal Amrani, «Pour ne plus rêver » de Rachid Boudjedra et enfin et surtout le cinquième « Déminer la mémoire » de Djamel Amrani. Je les ai feuilletés un à un toute contente, toute émue, toute à mon plaisir de redécouvrir des pépites au hasard des pages brodées de poésie. Des poèmes tantôt cris déchirants, luttes acharnées, complaintes mélancoliques, désillusion douloureuse, solitude poignante, tristesse profonde, salée, tantôt des mélodies douces et légères, des petits fragments de vie baignés de tendresse, d’amitié, de fraternité, de solidarité, d’amour, de rêve, de naissance et d’espoir. Une poésie d’enracinements profonds dans l’Algérie, mais aussi d’arrachements non moins profonds, des mots ancrés dans le passé, dans la guerre de libération, des stigmates encore brûlants marqués au fil des pages ou ces premières années d’indépendance faites de croyances pleines de projets et d’espoir et résolument tournées vers l’avenir…

    Djamel Amrani m’ouvre grand une fenêtre sur le passé, sur mes années étudiantes. Je me souviens d’avoir acheté ces recueils, il y a de cela fort longtemps. Dans quelle librairie ? Celle qui était en vis-à-vis de la Grande Poste ou l’autre un peu plus loin dans la rue Ben Mhidi ? Je ne m’en souviens pas et ne sais même pas si ces librairies existent toujours ? Mais je me vois bien feuilleter ces recueils, lire quelques poèmes pour décider lesquels choisir. Je me revois marchant dans l’allée large de l’Université d’Alger, la Fac Centrale comme on l’appelait, menant aux différents départements d’études dès l’entrée franchie, et devenue depuis l’entrée des professeurs et du personnel. Je revois cet homme un peu fébrile, les gestes abruptes abordant les étudiants qui passaient, campé sur cette côte qui montait vers la BU. Je continue ma progression le regardant toujours. Arrivée à sa hauteur, il m’aborde aussi et me tend des papiers noircis d’écriture. Qu’est-ce que c’est ? Un tract informant d’une assemblée générale ? Des infos sur une quelconque soirée d’étudiants ? Autre chose ? Ce monsieur est trop âgé pour être étudiant, et ne se comporte pas comme un professeur. Il perçoit mon hésitation, ma méfiance même et me dit : « ce sont des poèmes, seulement des poèmes de ma composition, je te les offre ». Je revois très nettement son visage, ses traits, ses paquets de feuilles qu’il distribue quasiment à la criée. Je prends le recueil, jette un œil sur des poèmes signés Djamel Amrani. Je le remercie étonnée d’abord puis amusée, admirative, séduite par cette façon originale d’amener la parole jusqu’au lecteur, bravant refus, mépris, méfiance et rejet.

    Un poète un peu foufou. J’aime bien cette idée, l’incursion originale de cet homme dans le monde étudiant. Ses poèmes ? Je ne m’en souviens pas, et pas plus ce qu’est devenu ce recueil. A cette époque-là, je ne connaissais pas Djamel Amrani. Sa façon d’accoster les gens pouvait facilement le faire prendre pour ce qu’il n’était absolument pas, un fou, un dérangé, un exalté, un « allumé » dirait-on familièrement. C’était simplement un poète à la sensibilité exacerbée, qui déboulait dans l’espace public l’investissant, l’impliquant dans ses mots, subversifs, dérangeants, doux, tendres, passionnés, jamais insignifiants ou indifférents. Voici un extrait, magnifique, de la quatrième de couverture de « Déminer la mémoire » :

    Figure d’un silence disloqué,
    Je me délie
    D’une empreinte sans confins,
    Un verger m’établit,
    Qui innove l’escalade du ciel
    A peine l’écorce d’une parole.
    A l’affût de ma durée,
    Toujours la houle de nos plaies,
    Les mythes insoupçonnés
    Rivés à notre espace.


    La poésie est art et l’art est liberté et un artiste libre ne se justifie pas, et Djamel Amrani, artiste dans l’âme, avait en lui ce parfum de liberté, et tenter de justifier ses incursions à la Fac ou ailleurs pour semer aux quatre vents ses mots qui ont germé ici et là, est vain, inutile. Le poète ne meurt jamais, on le sait. Wajdi Moawad, cet artiste Libanais aux talents multiples choisit un seul mot pour parler de l’artiste: « Si un artiste devait être un mot, il serait le mot « pli ». Le mot pli se retrouve dans : Plier. Déplier. Replier. Impliquer. Compliquer. Expliquer. Simplifier. Dupliquer. Appliquer. Amplifier ». Il dit très justement que l’artiste n’est pas là pour inventer, mais pour élargir les blessures, qu’un artiste doit être à la fois le pont et le ravin et qu’une œuvre n’est pas là pour plaire mais pour enflammer. Djamel Amrani me semble tout à fait coller à ces quelques caractéristiques de l’artiste, le vrai, et de ses œuvres.

    Quel point de jonction entre Djamel Amrani et Mohamed Charchal, Benaïssa ou d’autres? Difficile transition il est vrai et le lien ne saute pas aux yeux même aux miens, pas encore. Selon moi, le point de rencontre entre eux se situe dans la parole, la prise de parole. Peut-être Djamel Amrani souhaitait-il rompre le silence, bousculer, tordre, réinventer, habiter, réinvestir, différemment la parole, la réhabiliter, la sortir de son confinement ? Une parole étouffée, déroutée, dévoyée, détournée, vidée de sa substance, de sa portée sociale, politique déjà à cette époque ? Tahar Djaout dit de la poésie de Djamel Amrani et du personnage, en 1981 dans Algérie Actualité « La poésie de Djamal Amrani possède les indices qui repèrent la présence d’un grand poète, entre autres, cette rencontre souvent orageuse entre les ressources du langage et les contorsions du corps insoumis. Suivant les préoccupations du moment, le poète fera prendre le pas aux unes sur les autres ». Et j’y vois moi, un parallèle avec la prise de parole sur la scène du théâtre. Je dois préciser que ce texte, j’avais commencé à l’écrire lorsqu’il a été question de Mohamed Charchal dans sa pièce « Ma bqat hadra » dans une des rubriques il y a de cela un mois environ, cela devait être un petit commentaire sur la parole, qui s’est transformé en texte en raison de cette rencontre fortuite avec ces recueils de poésie. Il m’est apparu que la poésie n’était pas si éloignée du théâtre, surtout par rapport à Djamel Amrani qui se mettait en scène, mettait en scène sa parole auprès d’un public étudiant sur une scène improvisée dans l’allée de la Fac Centrale.

    Alors le théâtre et son oralité…L’oralité, ou le théâtre en langue populaire, en derdja, c’est cette langue que l’on parle et qui nous parle à son tour, qui est en phase, en osmose avec nous ; elle est nous, et nous sommes elle. Toute parole est écriture et l’écriture est parole, et le théâtre nous ouvre à une parole plurielle, profonde, consistante, une parole qui se conjugue non pas en « je ou tu ou il ou elle » mais en « nous ». « Nous », comme scénariste, metteur en scène, comédien, costumier, scénographe, spectateur, public. C’est une partition qui se joue à plusieurs, un flux continu entre les différentes parties, l’une alimentant l’autre, l’une impliquant l’autre, l’une communiquant avec l’autre, l’une amplifiant l’autre, l’une transformant l’autre… et ce qu’a accompli Mohamed Charchal, c’est la mise en acte et en parole d’un travail d’écriture brillant, une parole active déjà dans son écriture scénaristique parce que parlant, touchant, remuant, impliquant, impliquée, faisant sens, un sens, des sens fruits des diverses subjectivités, sens qui n’est jamais figé puisqu’il se déconstruit, se reconstruit, se reformule, se relit, se réinterprète. Le sens nourrit sa dynamique et se nourrit d’elle, le sens est un terrain privilégié de la lutte politique et sociale, le sens devient facteur d’orientation des rapports sociaux, dans un monde tel que dépeint par Marco Baliani : « Contre une société qui brûle les expériences dans un vertige de banalité, qui uniformise le ressenti selon des canons publicitaires, qui aplatit la perception du monde selon des schémas opaques, qui contraint l’imagination à se mesurer avec la seule manifestation de la réalité, contre tout cela, je m’assois sur une chaise et je montre l’invisible. Ou j’essaie de le faire. (…) Durant le temps court du récit, je fais partie du monde, dans un autre espace et dans un autre temps, et cela me suffit. »

    Si Marco Baliani nous décrit les sociétés uniformisantes faites de spectacles clé en main et de buzz, où l’imagination et les rêves sont sous influence où l’on confond allègrement l’art, la culture avec l’industrie du divertissement, alors l’artiste se retrouve face à un défi de taille, celui de rester libre, authentique, vrai, fidèle à ce qu’il est, à ce qu’il veut dire, à ce qu’il veut transmettre, et ce n’est pas toujours simple, ni toujours possible, le système dans lequel on vit étant si tentaculaire. Mais enfin, il existe quand même et en dépit de tout des artistes de cette envergure qui arrivent à la reconnaissance et Mohamed Charchal comme d’autres est de cette trempe d’artistes, ceux dont parle Wajdi Moawad: « un artiste est là pour déranger, inquiéter, remettre en question, déplacer, faire voir, faire entendre le monde dans lequel il vit, et ce, en utilisant tous les moyens à sa disposition. Or, pour que cela puisse advenir, il doit poser un geste qui va d'abord et avant tout le déranger lui-même, l'inquiéter lui-même, le remettre en question lui-même, le déplacer lui-même, le faire voir lui-même, le faire entendre lui-même. »

    Le théâtre Algérien en derdja, c’est notre parole et son émotion, notre âme et sa vibration, notre mémoire et sa transmission. Kateb Yacine l’avait bien saisi quand il a décidé d’aller à la rencontre du public qui ne venait pas à lui. C’était à lui de lui porter sa parole, c’était à lui d’écrire son répertoire théâtral en arabe dialectal, en derdja pour l’atteindre et le faire résonner. Alors la rencontre avec le public s’est bien faite, un public venu massivement des deux rives de la Méditerranée l’applaudir. Le dramaturge Algérien Benaïssa ne dit pas moins sur cette richesse de la tradition orale et l’impossibilité d’exprimer la tragédie d’un peuple sans l’utilisation de sa langue dont le poids du verbe, la finesse des images sculptent la pensée. La parole est l’outil principal de cette forme de communication qu’est le théâtre, et c’est la raison pour laquelle elle doit être évoluée et investie par le talent des artistes pour qu’elle puisse aller plus loin que celle reçue. Et pour ce faire, Benaïssa insiste sur la nécessité de mobiliser toutes les connaissances, les expériences pour investir la culture populaire, pour fructifier tous les héritages reçus et les emmener plus loin, car dit-il, il n’y a pas de subversion sans la parole, et pour être subversif, qui est le propre de l’expression théâtrale, on ne peut pas parler une langue conventionnelle, mais inventer une langue qui va porter cette subversion. Et rien n’est moins vrai à mon sens, sortir du signifiant qui est la langue conventionnelle, conformiste pour aller vers le signifié qui est la parole indisciplinée et particulière par opposition à une parole ou une langue convenue, étouffant le débat qui se réduit à apporter des nuances aux logiques dominantes, ou sortir de la forme pour aller dans le fond, le sens, dans ce qui parle aux gens, ce qui résonne en eux et les fait résonner en retour. La parole doit être dans l’humain, une parole qui se reflète dans le regard de l’autre.

    Mohamed Charchal a été récompensé et pleinement consacré à juste titre. La première reconnaissance étant celle du public qui s’est saisi de cette parole d’un monde possible, d’une manière de vivre, qu’il accueille, comprend, s’approprie, enrichit de ses lectures, de ses regards multiples propres, devenant à son tour créatif, acteur pour dire de nouveau, dire autrement, bouger, se déplacer, sortir de son moi confiné, évoluer, changer. Le théâtre est une extraordinaire source d’énergie et de désir, de volonté et d’agir pour mener encore plus loin la parole, force et subversion des maux qui deviennent mots, pour se retrouver soi et retrouver les autres, se reconnaître soi et reconnaître les autres, se reconnaître en eux. Le théâtre, c’est cette parole sortie de son carcan normé, pour éclater libre et s’épanouir à la lumière, se déployer loin de cette parole dénaturée, détournée, désorientée, dévoyée, emprisonnée, muette. Le théâtre, c’est repartir de la parole populaire, enrichir les formes qui peuvent la dire, l’exprimer dans toutes ses dimensions. Le théâtre, c’est créer et favoriser l’espace de son émergence, lui redonner sa place dans la cité, la reconnaître pleinement pour la sortir de son exclusion, de l’espace étriqué d’une parole réduite à une survie. Car la parole est nous et nous sommes elles, et la reconnaître, lui permettre d’atteindre sa pleine maturité, c’est nous reconnaître nous, puisque cette parole est partie intégrante de la construction de notre moi collectif, la reconnaître c’est la grandir et nous grandir, c’est aussi une reconquête de notre estime de soi, et une autre manière de réinvestir pleinement et activement sa place dans la société, et ce n’est pas rien.

    Ce texte est un hommage à tous les artistes et à leur tête les artistes Algériens, ceux talentueux connus et reconnus pour leur travail, et ceux aussi talentueux, et il y en a, méconnus ou inconnus parce qu’ils ne sont pas dans les circuits dominants. Et pour vous artistes mais aussi pour tout un chacun cette expression de Guy Corneau pour finir «Rencontrer du meilleur de soi, c’est prendre contact avec la partie vivante de soi. C’est honorer la partie lumineuse, large, abondante. C’est la nourrir, la stimuler, la cultiver »

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  • SANTANA / Samba Pa Ti

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    Est-il besoin de présenter Carlos Santana, ce mythe consacré à l’échelle planétaire ! Je vous invite simplement à écouter ce morceau riche, cohérent, plein dans lequel chaque note nous élève dans un ensemble profondément sensible, fluide, fin, cohérent et harmonieux, et qui nous plonge dans un vrai dédale d’émotions, d’impressions, de sensations : Samba Pa Ti, dont Carlos Santana aurait dit, et là c’est en anglais désolée : « I remember being alone one evening- until then when I heard my records it was like seeing myself in the mirror and there was no me there, only a lot of other guitarists' faces: B.B., George Benson, Peter Green. That evening, I heard Samba Pa Ti on the radio and I looked in the mirror and it was my face, my tone, my fingerprints, my identity, my uniqueness. Because when I recorded it I was thinking of nothing, it was just pure feeling. I have a suspicion it came from stuff bottled up inside me, that I didn't know how to express or articulate. I get angry because, 'Why can't I say what I really mean?' Then Samba Pa Ti comes out of me. And everybody understands it. »

    C’est la version live que je préfère, même si les autres sont tout aussi belles et toujours enrichies de nouvelles notes, le renouvellement dans la permanence, c'est Santana!
    Bonne écoute et bonne inspiration !

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  • L’histoire non dite de l’occupation israélienne

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    L’histoire non dite de l’occupation israélienne de Fida Jiryis, traduit de l’anglais par Isabelle Delord-Philippe.
    Une nouvelle extraite de l’ouvrage « Un royaume d’olives et de cendres » qui recueille les témoignages de 26 écrivains du monde, ou 50 ans de territoires Palestiniens occupés, ceci pour briser le silence « Breaking the silence ». Un ouvrage fait à l’initiative de Michel Chabon et Ayelet Walderman en association avec l’ONG israélienne Breaking the silence.

    Fida Jiryis est Palestinienne originaire de Galilée et vivant à Ramallah. Elle est écrivaine, éditrice et membre de la SAWA Community Organization pour les droits des femmes. Elle est l’auteure de Hayatouna Elsagheera 2001 (Notre petite vie) et de Al Khawaja (Le Gentleman 2011), deux recueils de nouvelles relatant la vie de villages en Galilée et non traduites en français.

    La nouvelle est un peu longue, mais j'ai tenu à la partager en vous en souhaitant une bonne lecture.

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  • Ode à la Vie

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    Abou El Kacim Chebbi est un poète Tunisien de langue arabe né en 1909, et s’il n’a pas eu ou peu de reconnaissance de son vivant, il est devenu une figure emblématique de la poésie tunisienne, et les premiers vers de son poème « La volonté de vivre » qui était au programme scolaire en Algérie de mon temps (je ne sais pas aujourd’hui) est intégré à l’hymne national Tunisien.

    Abou El Kacim Chebbi reçoit une éducation traditionnelle à l’école coranique, puis poursuit ses études à l’université Zeitouna de Tunis, le plus ancien établissement d’enseignement du monde arabe, puisqu’une médersa y fut fondée dès 737. Abou El Kacim Chebbi aspire à libérer son peuple du joug colonial, mais aussi à libérer la culture, la langue : « nous désirons ardemment aujourd’hui créer une littérature nouvelle, exaltante, qui exprimera la vie dans sa complexité, l’espoir et les sentiments qui bouillonnent en nous, les palpitations de notre cœur et les élans de notre âme… ». Il se fait le poète de la révolte, de la liberté, de la nature, de l’amour, du rêve dans cette magnifique langue qu'est l'arabe, ne connaissant pas d'autre langue. De santé très fragile, il n'aura pas vécu longtemps, mais nous aura laissé une œuvre belle et précieuse totalisant 132 poèmes ainsi que des articles publiés alors, dans des revues tunisiennes et égyptiennes. Chebbi a été traversé par diverses influences arabes de par sa formation classique et sa connaissance du Coran, le romantisme occidental , les auteurs du mahdjar tel Khalil Gibran. Un recueil de poèmes « Aghani El Hayat » « Les chants de la vie » ne paraitra qu’en 1955 soit vingt et un an après sa disparition à l’âge de 25 ans en 1934, alors que la Tunisie était toujours sous domination française.

    Ce que je vous propose d’écouter est une sublime poésie, un hymne à la vie si impérieux, si lumineux, tellement optimiste, et si plein d’espoir merveilleusement interprété par Majda Roumi « Ô, fils de ma mère », poésie que je nous dédie à nous tous à l’aube de cette nouvelle année 2018, à tous les peuples en lutte pour leur liberté, leur dignité, avec à leur tête le peuple Palestinien. La traduction ne rend pas toute la lumière de cette poésie, mais bon...

    Bonne année à toutes et à tous faite d’espoir, de tolérance, de fraternité, et d’élan de Vie.

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  • Wech, Labess ? Ça baigne ?

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    Wech? Labess ? Ça baigne ?...

    Parfois, il suffit de bien peu pour libérer une pensée bridée, une parole, un imaginaire, un rêve. Au détour d’un arbre, ou d’une unique feuille accrochée à son arbre en plein hiver, ou de fragiles perles de rosée scintillantes, une lumière délicate dans un matin frais, certaines couleurs dont se pare le ciel, une petite brise imprégnée d’un parfum de fleurs … et on entre dans la beauté magique de ce que nous offre notre univers… Il est dit que la joie est en tout, qu’il suffit de savoir l’extraire. Ça parait simple, facile, mais nous n’y arrivons pas toujours, et passons à côté de bien belles choses sans même les voir.

    Cette nuit il a plu, et le début de matinée s’annonce froid, humide, un peu brumeux augurant d’une journée longue, terne, grise. Puis…le gazouillis d’un oiseau. Je lève les yeux et vois un merle sur une branche nue ornée de mille gouttelettes de cristal. Mon cœur frileux et recroquevillé se fait soudain aérien, vole vers le merle, réceptif et ouvert. Et sans flatterie aucune, le ramage se rapportait merveilleusement bien au plumage d’un noir profond rehaussé d’un bec fin orangé. Mes pas se font velours et ma voix doux murmure : bonjour bel oiseau ! Un autre gazouillis me répond, puis le merle s’envole et se met sur une autre branche quelques mètres plus loin, je le vois. A mon approche, il disparaît cette fois-ci dans un arbre touffu, mais j’entends toujours son chant mélodieux, si agréable, et aussi celui des autres oiseaux. Le bruit des voitures s’estompe et d’émoi je souris. Merci petit oiseau pour cette offrande matinale qui, bien qu’éphémère badigeonne mon regard de belles couleurs arc-en-ciel.

    L’autre jour, j’étais encore de corvée de démarche administrative. Je suis dit que j’en profiterai pour faire quelques courses. Je prends la voiture et décide de la garer dans l’immense parking du centre commercial qui n’est pas trop éloigné de l’immeuble administratif. C’était sans compter sur l’affluence en ces préparatifs des fêtes de fin d’année. Affolant ! J’ai tourné près de 20 minutes, et c’est long dans un parking encombré, avant qu’une place se libère. Je me gare et prends le chemin de cette tour administrative, un monstre chronophage qui écrase les gens par son indifférence. Un pouvoir souvent assorti d’incompétence, ou au moins de mauvaise volonté. Quelle barbe ! Il fait froid et humide en plus. J’enfonce mes mains dans les poches et trouve dans l’une des deux papillotes que j’y avais mises avant de sortir. Les papillotes sont ces bonbons enrobés de chocolat dont le fourrage est toujours différent : meringue, caramel, biscuit, chocolat, noisettes…, emballés dans un joli papier brillant de différentes couleurs, frangé aux deux bouts. L’emballage intérieur est un papier blanc comportant une citation, un proverbe… Je décide d’en manger une. Le papier crisse d’impatience. Hmm ! Le bonbon se laisse fondre lentement et libère toute sa saveur. Me voilà radoucie par ce velouté onctueux aux noisettes. Je me demande ce que me réserve ce petit bout de papier ? Je me surprends à y croire, moi qui ne suis pas superstitieuse ! La preuve ? Je suis passée plusieurs fois sous une échelle, j’ai vu des chats noirs dès le matin, j’ai entendu les cris des chouettes, et j’ai vu mes chaussures retournées face contre terre plus d’une fois ! Bon, il est vrai que pour les chaussures retournées, ça me dérange et je les remets toujours à l’endroit. On se fait parfois de ces frayeurs ! Ce texte alors ? Bon augure ? Mauvais augure ? Oh, c’est juste un « fel » comme on dit. Je déplie le papier un peu anxieuse et lis : « Tout ce que tu feras sera dérisoire, mais il est essentiel que tu le fasses » Ghandi. Ben voyons, je ne l’aurais pas loupée celle-là ! Autant rentrer tout de suite ! Une simple goutte d’eau dans un océan ! Je ne me laisse pas abattre pour autant et me redonne une seconde chance. Je déballe la deuxième papillote, la savoure comme il se doit mais je suis quand même un peu sur le qui-vive. Je lis : « Faire rire, c’est faire oublier. Quel bienfaiteur sur la terre qu’un distributeur d’oubli » et là, c’est Victor Hugo qui l’affirme. Un petit rire m’échappe. Non ! Ce n’est pas drôle du tout ! Pire, je n’oublie pas ces démarches qui me font faire des choses idiotes ! En tout cas Ghandi a vu juste! Une goutte d’eau ça peut être redoutable ! Un matin, des techniciens livreurs sont venus me remplacer le lave-vaisselle. Ils ont fait un essai pour voir si ça marchait, puis sont partis. Deux, trois heures plus tard, le voisin du dessous rapplique et nous signale une fuite dans sa cuisine. Une fuite ??!! On présente nos excuses, on revisse correctement le tuyau qui était juste un peu humide, rien de sérieux. Tout est rentré dans l’ordre, pensions-nous. Le lendemain, je reçois un mail très formel à la limite de l’hostilité nous sommant de contacter sous 48 heures notre assurance habitation au risque d’en référer au contentieux si nous ne respections pas les délais ! Waw ! Et pourquoi pas les pompiers et la police pendant que vous y êtes ! Interloquée par cette façon de faire, je descends les voir, et leur dis gentiment mon étonnement. Ils auraient pu nous le dire de vive voix après tant d’années de bon et heureux voisinage ! Mais les affaires étant les affaires, le voisin trouvait la chose tout à fait normale. Une minuscule trace humide à peine visible marquait un des murs de leur cuisine. Ils m’ont même affirmé lui et son épouse que l’état de la chambre, qu’ils ne m’ont pas montrée, était bien pire que la cuisine ! Ah, quand mêêême ! Quelques gouttes d’eau et autant de dégâts ! Je n’en revenais pas ! Le résultat de ces petites gouttes d’eau ? Leur cuisine a été entièrement refaite par l’entreprise mandatée par notre assurance habitation ! La chambre n’a pas été refaite. Les experts n’ont pas du avaler la chose. Ah, si toutes les gouttes d’eau pouvaient se réunir… Mais ça viendra, sans l’ombre d’une goutte …Très juste mon cher Mahatma, dérisoire mais utile. Pour Victor Hugo, je demande à voir quand même, surtout en ce moment !

    Entretemps, j’arrive devant l’immeuble, y entre et me perds dans un dédale indescriptible de couloirs, de halls, encore de couloirs. Mais où est cet ascenseur C ? Je rencontre le A, B, D, E, F, G, et même le H au loin, mais point de C. C’est une blague ? Je reviens au hall principal immense, résonnant des rires bruyants d’un groupe de femmes attablées à la terrasse d’une brasserie. Une autre femme au pas décidé marche dans ma direction. Elle doit sûrement travailler là. L’ascenseur C ? C’est complètement à l’opposé, on ne le voit pas, il faut traverser ce grand hall, passer les portes vitrées, contourner une deuxième brasserie et vous verrez le plot avec la lettre C. Pas très logique cette distribution qui reflète exactement le schéma tortueux de l’administration ! Je prends enfin l’ascenseur C, monte au deuxième pour me retrouver dans un petit hall et devant une porte close. Je suis en avance. Ils sont partis déjeuner ? Pas de chaise pour s’asseoir. Tant pis, je sonne. L’interphone me répond : -ouiiii ? -Bonjour, je…-Vous avez rendez-vous ? -Oui. -C’est quel nom ? Je donne mon nom. -D’accord, je vous ouvre. J’entre dans une salle d’attente remplie de chaises vides. La dame referme la porte à clé et me dit :-ça tombe bien, je suis libre, et m’invite à la suivre dans son bureau. On passe près d’une demi-heure à échanger. Elle est énergique, à l’écoute et bonheur, connait bien son métier, anticipe mes questions, y répond, explique quand je ne comprends pas. Rien à dire. Un soulagement mêlé d’étonnement d’avoir réglé bien temporairement ce dossier avec lequel ils me soulent à chaque fois. Elle m’accompagne à la porte, je la remercie. Elle me souhaite de bonnes fêtes de fin d’année, je lui donne la réplique et sors. Elle rajoute : -je ferme derrière vous parce que je ne veux pas recevoir des personnes sans rendez-vous ! -Pourquoi elles sont agressives ? -Oui, ça arrive, mais je comprends qu’elles soient excédées ! C’est là la toute puissance du service public, prévoir une salle d’attente… qui reste vide et ne recevoir que sur rendez-vous ! Cela faisait trois mois que j’attendais ce rendez-vous qu’il a fallu revendiquer haut et fort comme un droit à la personne qui me renvoyait sans cesse sur le site internet pour toutes les questions types que l’on pouvait se poser ! Une toute puissance qui s’exerce du plus haut au plus bas de la chaîne, le maillon le plus faible étant l’usager bien sûr. Une autre fois, c’était avec un autre organisme qui me réclamait des documents en rapport toujours avec ce satané dossier, tout un échange via l’interphone pour leur remettre le document en mains propres, mais que j’ai du finalement déposer dans leur boite à l’extérieur, et qu’ils ont perdu de surcroit, m’obligeant à le leur renvoyer via la poste en recommandé avec accusé de réception !! Un monde qui marche sur la tête et de plus en plus déshumanisé ! Heureux qu’il y en ait encore quelques-uns qui contournent ce fonctionnement absurde !

    Le centre commercial prend un air de fête durant cette période, tout illuminé de partout, brillant de ses mille et une guirlandes suspendues aux plafonds, serpentant le long des murs, des portes et devantures, il y a même un vrai père Noël dans sa tenue rouge, barbe blanche, bottes noires… Bombardé de photos la journée durant, des enfants craintifs, intimidés ou heureux sur ses genoux, sous le regard des parents, attendris par leur progéniture émerveillée et toujours prompte à s’envoler dans la magie des rêves. Des enfants mais tout de même gros consommateurs de cadeaux qui sont parfois plus gros qu’eux. La liste est faite en amont et « envoyée » au père Noël. Les jouets et jeux sont très vite abandonnés, gavés, lassés, blasés que sont les enfants déjà. Les jouets sont donnés parfois aux associations caritatives, mais souvent ils sont revendus dans les brocantes ou sur les sites internet. Les boutiques de leur côté ne désemplissent pas, les chariots débordant de courses encombrent les allées pourtant larges, des montagnes de courses, de paquets cadeaux charriés par les gens tous les jours, du matin au soir, y compris les dimanches, chiffre d’affaires oblige ! Les fêtes de fin d’année monopolisent toutes les discussions et toutes les unes des journaux. La gastronomie et les cadeaux tiennent la dragée haute à l’impressionnant dispositif de sécurité déployé sur l’ensemble du territoire, des militaires armés jusqu’aux dents, prêts à tirer, des policiers, des vigiles. Les sacs sont fouillés, les détecteurs de métal passés sur les corps... Les gens ne s’en offusquent pas, c’est pour leur sécurité. Noël reste une fête familiale très attendue, et les gens sont contents même s’ils râlent toujours pour la forme. Les courses au supermarché sont finalement un véritable enfer ! Des gens partout, des chariots partout créant des bouchons, des queues interminables aux caisses…Pas très inspirée de faire les courses ce jour, mais ça n’aurait rien changé les autres jours, et il faut bien se nourrir. Des fois, j’ai vraiment l’impression qu’on vit pour manger et non le contraire.

    Graffiteuse ou graffiteur ? Je ne sais trop, quand je la/le lis, ça me fait sourire et c’est beaucoup. C’est qu’elle/il « sévit » un peu partout dans le coin ces derniers temps. Les murs gagnés à sa cause se font complices, eux d’habitude silencieux et effacés. Le sens de l’esthétique et de la répartie puisqu’elle/il choisit des murs propres de couleur claire qu’elle/il embellit d’une belle écriture ocrée, un tout petit rayon de soleil dans la grisaille ambiante, et les passants sont autrement nourris. C’est léger, et très digeste. Mais que dit-elle/il ? Simplement qu’excédé-e par un monde cyniquement matérialiste, elle/il appelle, interpelle pour sortir de cet ensemble massifié de consommateurs endormis par les berceuses douteuses de la pensée libérale flattant l’égo, et érigeant l’égoïsme en valeur absolue. A tel point que toute pensée, sortant du schéma tracé devient subversive, dissidente. Des textes courts, simples, percutants, goutte d’eau rafraichissante : « Car sans oui, tu n’existes pas » ou à propos du plan d’un parc « je n’ai pas besoin de plan pour m’orienter dans la vie » et bien d’autres encore. Sacré-e graffiteur-se ! On est tellement gavés d’inepties que la parole n’arrive plus à passer ! Ça fait du bien surtout, (bien que n’ayant rien à voir avec notre graffiteur-se), quand on voit le retour récurrent de ce vieux film censé distraire en cette période de fêtes, un métrage bourré de clichés, de mépris, d’a priori, de représentations sur « l’arabe » qui y est dépeint comme fourbe, sale, voleur, violeur, cupide et j’en passe. Un concentré de « conneries », une caricature qui fait honte aux programmateurs de ce qu’ils ont appelé Ali Baba et les quarante voleurs qui n’en porte que le titre, le scénario n’ayant évidemment rien à voir avec le conte originel. Mais il y a aussi et fort heureusement des comédies musicales où le fantastique et l’imaginaire ont gardé toute leur magie, et qui, elles, font vraiment rêver les enfants, telle Mary Poppins et bien d’autres qui gardent toute leur fraicheur au fil des ans.

    A propos de films, hier, j’étais toute contente d’aller voir un film qui raconte l’Algérie, « Les bienheureux » de Samia Djami, dans un cinéma Art et Essai, un cinéma alternatif indépendant, loin de la grosse industrie cinématographique. Ces cinémas indépendants ont failli se faire broyer par les géants aux tenailles de fer, mais la mobilisation pour leur sauvegarde a été si grande, en fait beaucoup de gouttes d’eau réunies, qu’elles ont provoqué un ras de marée qui a noyé le géant et ses velléités d’expansion et d’écrasement. Ces cinémas indépendants, en général des petites salles disséminées ici et là, se sont regroupées en association pour mieux résister, et se battent bec et ongles avec l’aide des usagers, de plus les places sont moins onéreuses pour des films de qualité qu’on ne verra jamais ou très rarement chez les géants. La vedette du film donc c’est Alger la blanche quelques années après sa sortie de la tourmente de la décennie noire, sonnée, hébétée, labourée de profonds sillons amers, douloureux, pesant lourd sur les mémoires, les cœurs, les corps. Il y a un avant et un après. Telles les deux rives d’un oued en crue tumultueux, en colère, furieux dont les gués pour rejoindre une rive ou l’autre, sont noyés. Sur l’une des rives, les plus âgés, ceux qui ont vécu l’avant et qui essaient d’oublier, de vivre, survivre, de faire avec ou de faire semblant, et ceux qui ne l’ont jamais digéré. Sur l’autre rive, ceux qui sont arrivés après ou cette jeunesse si attachante, passionnée, fougueuse, frondeuse, parfois euphorique, bruyante, et furieusement vivante qui veut exister, s’affirmer, être reconnue pour ce qu’elle est. Les personnages du film se déploient dans une nuit longue, interminable, agitée et pleine d’incompréhension, de doutes, de questionnements, de déconvenues, de désillusions, de souffrance, de culpabilité, mais aussi tellement pleine d’amour, de tendresse, de vie et enfin d’espoir qui se profile dans cette aube qui pointe à l’horizon. Le générique de fin se fait redondant avec El Anka dans « El Hmam » qui est brutalement interrompu par un morceau heavy metal. Les personnages complexes essaient de maintenir un équilibre précaire, une sorte de statu quo tenu par ces liens familiaux si proches mais si distendus en même temps. Je ris de tendresse, je ravale mes larmes de tristesse, et sors de la salle un peu déprimée, la joie perdue dans les dédales des rues d’Alger. Pourtant je sais la jeunesse Algérienne capable de reprendre le flambeau de ses ainés. Je sais que l’Algérie se relèvera de ce traumatisme et de l’immense injustice qui lui est faite en raison de sa vitalité, de sa créativité, et de sa formidable et extraordinaire capacité de résilience qui fait qu’elle est toujours là, digne, fière, et debout. Ce sont, il ne faut pas l’oublier, surtout ses jeunes qui ont payé le plus lourd tribut fait de larmes, de cendre et de sang pour que vive une Algérie indépendante. Et l’attache à l’Algérie, leur point d’ancrage à l’Algérie, et quoi qu’on en dise, sont forts, aussi forts que ce qu’exprime Etel Adnan, peintre, poète écrivaine libanaise qui s’est arrimée à une montagne dans un pays autre que le sien. C’était devenu sa montagne, son pays. Pour Etel Adnan, c’est la montagne qui incarne le mieux l’expression pyramidale de notre identité. Elle change à chaque heure du jour, et cependant demeure là et la même. Elle dit que notre moi est constitué par la série des devenirs de la montagne, que notre paix réside dans son obstination à être ». Rien à voir mais quand même un peu, je pense qu’Etel a sûrement puisé l’inspiration quand elle a exploré l’art japonais. Et quand on explore l’art japonais, on ne peut que rencontrer l’artiste brillantissime Hokusaï et ses 36 vues du Mont Fuji, montagne sacrée dont il a su, avec beaucoup de génie, capter la dynamique. Le Mont Fuji dans toutes ses variations et changements et sous de multiples points de vue allant de ses atmosphères diverses, à ses lumières changeantes, aux cadrages différents, en passant par des paysages et des hommes dans leurs activités matérielle et spirituelle. Et là, petit clin d’œil à ma montagne natale.

    Etel Adnan me projette sur les terres de la Palestine occupée. Notre nekba à tous ! J’ai signé la pétition pour libérer Ahed Tamimi, une adolescente Palestinienne de 16 ans enlevée et emprisonnée dans les geôles israéliennes parce qu’elle s’est opposée elle, sa famille et les habitants du village à l’expropriation de leur terre au profit des colons qui ont fait également main basse sur les ressources locales y compris le puits du village. Une autre goutte d’eau pour contribuer à libérer Ahad et tous les autres enfants qui croupissent honteusement, et dans un silence complice ou un murmure inaudible teinté d’hypocrisie dans les prisons israéliennes, honteusement privés de leur liberté, de leur enfance, de leur insouciance, de leur innocence et de leur droit à vivre comme tous les autres enfants tout simplement, un peuple Palestinien honteusement abandonné à son sort tellement injuste par la communauté internationale, certains régimes féodaux arabes n’étant pas en reste, préoccupés uniquement par leurs intérêts bassement matériels, et s’engageant même dans des guerres fratricides qui disloquent encore plus le monde arabe, tout en épargnant, préservant les vrais agresseurs, les vrais oppresseurs soutenus par ces mêmes régimes. Allez, Mahmoud Derwish, viens nous élever un peu, nous imprégner de ta sublime poésie, et non, « Ne t’excuse pas », on ne t’oubliera jamais ni « L’état de siège » dont un extrait ci-dessous :

    Vous, qui vous tenez sur les seuils, entrez
    Et prenez avec nous le café arabe.
    Vous pourriez vous sentir des humains, comme nous.
    Vous, qui vous tenez sur les seuils,
    Sortez de nos matins
    Et nous serons rassurés d’être comme vous,
    Des humains.


    Retour en Algérie dont je ne suis jamais bien loin, et cette phrase qui a tourné en boucle il y a peu de temps « Tourner la page ». Mais ce n’est pas une mais plus de 48180 pages qu’il faut tourner M. Macron ! Vous imaginez un peu les crampes, les tendinites, les douleurs, les blocages, les paralysies et leurs conséquences sur tout le corps ? Et c’est vous qui allez les tourner ces pages encore brûlantes ? C’est vous qui dites venir en ami qui apostrophez, agacé, ce jeune qui vous parlait de la colonisation ? : « -Vous avez quel âge ? Mais vous n’avez jamais connu la colonisation, qu’est-ce que vous venez m’embrouiller avec ça ? » N’est-ce pas vous M. Macron qui disiez quand vous étiez en campagne électorale : « C'est un crime (la colonisation). C'est un crime contre l'humanité. C'est une vraie barbarie et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face en présentant aussi nos excuses à l'égard de celles et ceux vers lesquels nous avons commis ces gestes. En même temps, il ne faut pas balayer tout ce passé, et je ne regrette pas cela parce qu'il y a une jolie formule qui vaut pour l'Algérie: La France a installé les droits de l'homme en Algérie, simplement elle a oublié de les lire. ». Et n’est-ce pas vous qui avez fait un discours à l’occasion de la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv pour honorer la mémoire des juifs déportés par la France dans ces camps de concentration nazis exterminateurs ? Un devoir de mémoire dites-vous. Pour ne pas oublier justement, pour raviver constamment cette mémoire. Mais, y a-t-il des mémoires autrement plus importantes que d’autres, ou êtes-vous vous-même frappé d’amnésie ? Vous demandiez à ce jeune de regarder vers l’avenir, d’effacer d’un trait un siècle et demi de colonisation, ce qui signifie effacer non seulement sa mémoire, mais aussi la mémoire de son père, son grand-père, son arrière grand-père, de son peuple entier, ceci parce qu’il a seulement 26 ans ? Et vous M. Macron, quel âge aviez-vous lorsque les rafles du Vel d’Hiv avaient eu lieu ? Voici un tout petit extrait de votre discours prononcé à la mémoire des déportés de la rafle du Vel d’Hiv « Les témoins et les survivants parlent, les archives s’ouvrent, les historiens travaillent. La société mûrit ses drames et ses deuils. Alors la vérité se fait jour, et elle est implacable, irrévocable. Elle s’impose à tous. La cacher ou l’amoindrir insulte notre mémoire collective. ». Je vous propose M. Macron de transposer ce petit extrait aux 132 ans de colonisation endurés, subis par l’Algérie, par les Algériens, de le dire devant ce jeune que vous avez apostrophé avec autant de mépris.

    Toujours pour ce devoir de mémoire et plus que jamais, une gerbe de fleurs a été déposée rue de Thèbes au cœur de la Casbah comme suite et réaction à la visite du président Macron de certains endroits hautement symboliques de la révolution Algérienne, le Milk Bar, la rue Ben Mhidi, par un groupe d’Algériens dont des intellectuels, quelques jeunes rejoints par d’autres jeunes du quartier, et des enfants dont un qui a déposé cette gerbe, symbole fort s’il en est, à l’endroit où l’attentat terroriste, qui a soufflé quatre immeubles faisant 73 morts et des dizaines de blessés, a été lâchement perpétré contre des civils Algériens innocents en pleine nuit, alors qu’ils dormaient. Allah yerham echouhada. Une autre goutte d’eau qu’on aurait aimé fontaine.

    Allez, je termine ce long texte très désordonné et indiscipliné à l’image des pensées qui vont, qui viennent par un hommage au maître du Chaâbi El Anka Allah yerhmou qui nous a quittés le 28 novembre 1978. Un hommage appuyé à mon père Allah yerhmou we ywassa3 3lih, qui m’a initiée au chaâbi, et appris à l’écouter, à l’aimer. Et dans la foulée, je prends une papillote, éclats de biscuit, truffe fantaisie et chocolat noir. Elle est bonne mais je préfère quand même celle aux noisettes. Super bonus ! Deux citations dans un seul bonbon dont une un peu rognée mais qu’on peut lire ! Un proverbe brésilien : « Le bonheur n’est pas une destination, mais une manière de voyager » Hem, pas maal ! Voyons ce que dit la seconde : « On a deux vies. La deuxième commence le jour où on réalise qu’on en a juste une. » Et c’est Confucius qui le dit. Et ptête bien qu’il a raison… Bonne année 2018 à tous les lecteurs de ce texte si vous êtes arrivés jusqu’au bout, je nous souhaite à tous beaucoup, beaucoup de gouttes d’eau un peu partout nchallah !

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  • Boqala Fi Miliana

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    En hommage à nos anciennes et anciens qui nous ont légués un patrimoine, une Histoire, des histoires riches et diversifiés aux enseignements inépuisables, Allah yerhamhoum we ywessa3 3lihoum. Rebi ytouwel fi 3mor li mazalou m3ana nchallah.

    Je dédie cette page à Miliana, les amis, et à tous ceux sensibles à ce thème. Merci aux personnages très attachants d'un roman Algérien qui porte haut la spécificité de l'identité, de la culture algériennes, d'avoir inspiré cette modeste poésie. Des moments créatifs nostalgiques mais si ressourçants.

    Une contribution poétique et musicale nostalgique modeste qui se voudrait exprimer la force de la mémoire de certains faits structurants de notre moi national, comme le dit si bien cet ami, qu’il soit ici mille fois remercié pour ses multiples combats et luttes, ainsi que tous ceux qui œuvrent pour la préservation de notre précieux patrimoine.

     

    Qaâda Boqala fi Miliana

    Dhiyaf Rabi ! Merhba bikoum ! Tfedhlou !
    Haq el Melh li qsamneh wel Ma’ li chrabneh
    Wine rakoum ya wdjouh el khir yal ghaybin
    Ya li lbereh âmartoulna qlobna
    Bel el Mad’h, e’T’ariqa, w’Taâlil
    Bla bikoum lyoum t’ye’temna
    Merhba bikoum, yal hadhrin
    Bikoum t’nawret doueretna
    Fer’ha w’ baraka fiha melmoumine
    W’net’mennaw ydoum lkhir, esrour wel h’na
    El maqnine ezzine yghani bsout hnine
    Ysselli el khater we ynessi kol ghbina
    Qoftane bedh’heb metrouz wel âssaba min el hrir
    Serma ghaliat essoum w’ khelakhel b’fen menqocha
    Prenez place, délassez-vous
    Rafraîchissez-vous, parfumez vos palais
    Cherbet limoun wela kass atay
    Qahoua be Zhar fi fendjel farfourî
    Douceurs au miel, amandes, confiseries
    Finesse, saveur, et raffinement
    Hab el mlouk ezzine, khiar el ma’koul
    We chbah esniwa houwa es salamoun
    Nuit profonde, nuit argentée, ya mahla’ha
    En’ndjoum wel qmar zedou fi b’haha
    Ward, fell, hbaq w’yasmine
    B’ôtorhoum âla lqaâda me ddefqine
    Henna, swak, ânber w’ôtour
    W’mâahoum el djawi fe enafekh bkhour
    Écoutez ya hadhra, écoutez el Fâl
    Hadh el Fâl âlina nour
    Besmellah bdite, wa âla nbi sallite
    Likoum ya hadhra hadhel Boqala nwite

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  • Baaba Maal / Baayo

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    Baaba Maal auteur, compositeur, interprète Sénégalais est cette autre voix d’Afrique tissée de sensibilité, de ferveur, profonde, et d’une telle intensité telle que l’on n’en sort pas indemne, de l’émotion pure même si l’on n’est pas très perméable à ce genre de musique et cette voix d’or. Ceci est particulièrement vrai pour ce morceau que je vous propose d’écouter et dans lequel Baaba Maal pleure sa mère dont il a appris la disparition par téléphone, ce redouté et redoutable coup de téléphone qui bouleverse en profondeur toute une vie, alors qu’il étudiait le droit et les arts en France. Baaba Maal se sert de sa musique, ses textes pour le développement de l’Afrique, “Language is a weapon. I’m not using it to destroy but to build bridges and bring people together.”

    Une pensée forte à mes deux amis qui ont reçu la terrible nouvelle de la disparition de leur mère par téléphone récemment, une pensée triste aussi à ceux et celles dont Mme Aklouchi, M.Labdi, qui ont perdu l’un ou l’autre de ces deux piliers de notre existence le père ou la mère, nos parents, nous laissant comme le dit Baaba Maal orphelins.

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  • Sona Jobarteh / Fatafina

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    Sona Jobarteh gambienne, est cette première femme griot résolument moderne et tournée vers la jeunesse, vers l’avenir, vers le devenir de l’Afrique. Portée par ses racines africaines profondes et par l’héritage, le legs des ancêtres, Sona Jobarteh est une passeuse. Entre sa Kora et elle, c’est une histoire de cœur, d’âme et de mémoire à transmettre, à perpétuer. Sona Jobarteh s’adresse à la société, aux gens, à la communauté africaine dans son ensemble. C’est son rôle de griot, et elle le remplit pleinement et admirablement.

    Ecouter chanter et regarder jouer Sona Jobarteh n’est que plaisir, joie, espoir. Ses doigts agiles habiles et légers, effleurent avec grâce les cordes de sa Kora pour nous offrir de belles mélodies aux sonorités profondes, harmonieuses qui, mêlées à sa voix douce et apaisante, nous enveloppent agréablement pour nous transporter au cœur de cette Terre d’Afrique accueillante, chaleureuse, généreuse, si diverse et riche de son histoire, de ses traditions, de ses cultures, de ses valeurs mais aussi et surtout de ses enfants, la plus extraordinaire, la plus précieuse de ses richesses : énergie, force, imagination, fougue pour peu qu’on lui montre le chemin, pour peu qu’on lui donne les moyens, les opportunités d’inventer, d’entreprendre, de se réaliser.

    Sona Jobateh a ouvert une école en Gambie unique en son genre en Afrique de l’Ouest et aussi ailleurs. Car, en plus des enseignements généraux classiques qui y sont présents, les traditions, cultures et histoires en plus de la musique y occupent une place de choix. Pour Sona Jobarteh, aller de l’avant et entrer de plein pied et en toute confiance dans la modernité ne peut se faire qu’unis, qu’en étant « armés » culturellement, qu’en s’appuyant sur le legs, la mémoire, les valeurs des ancêtres. Un lien (en anglais) pour ceux que cela intéresse où Sona Jobarteh nous parle de sa musique, de son héritage culturel, de sa vision et des actions entreprises en faveur du développement, de l’épanouissement des générations futures. (https://www.youtube.com/watch?v=APhEpzJzMbs) Avec le vœu que ce modèle d’écoles essaime à travers toute l’Afrique.

    Bonne écoute

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  • Elan, Paix et Pardon

    Bonsoir Noria, à tous, et à toutes,

    Je ne pensais pas revenir à nouveau sur le site, il me semble cependant devoir le faire à ce stade, si tu le permets Noria. A toi de voir...

    Noria, je te renouvelle l’hommage qui, je l’ai dit et c’est sincère, n’a d’égal que mon attachement à Miliana, et tu sais combien il est grand. Je réalise que tu es en souffrance autant que je le suis. Une conjoncture, des circonstances qui nous ont tous, toutes dépassés, débordés. Je viens par ce présent mot renouveler mon attachement à ce que représente ce site, qui bien au-delà de mon ressenti personnel, demeure ce moyen d’expressions diverses, variées, riches et enrichissantes, ouvertes sur nos différences et toutes aussi précieuses les unes que les autres, une superbe toile à multiples artistes dans la conception du site lui-même, comme du pinceau, de la plume, ou de toutes autres richesses que recèle chacun et chacune d’entre nous, et qu’il, qu’elle offre souvent avec beaucoup de générosité de cœur, sentiments, émotions, joie, plaisir, tristesse... C’est vivant, c’est dynamique, et Quoi de plus précieux que ce mouvement spontané de partage, de fraternité, d’altérité

    Le site, je le crois, reste cet élément fédérateur, mobilisateur, ce lien précieux parce que rare, et rassembleur de personnes aux horizons divers, aux sensibilités diverses, aux regards et perceptions multiples. Le « vivre ensemble »dont il a tant été question n’est pas une vaine expression pour moi. En ce qui me concerne, les intérêts de la communauté algermilianaute élargie se doivent d’être au centre et en dehors de toute autre considération. J’ai beaucoup parlé de nos déterminismes et autres représentations, de nos grilles de lecture propres pour lire les autres, le monde, l’univers. Nous pouvons être guidés ou conduits par ces mêmes déterminismes. Nul n’en est exempt.

    Je viens par ce mot prendre ma part de responsabilité dans la direction qu’a pris le site depuis mon hommage, il y a de cela plus d’un mois maintenant. Je vous prie de croire qu’il n’a jamais été question pour moi de diviser la communauté algermilianaute, ni de faire du mal à qui que ce soit. Tu es en souffrance Noria, je le suis aussi, d’autres aussi, peut-être aussi les personnes que je considère comme proches par leurs sensibilités, idées, croyances, humour..., les amis. Et cela me touche beaucoup. Je ne peux y rester insensible, indifférente, peut-être est-ce juste ma propre projection ? Je n’en sais rien. Je suis ainsi faite, on ne se refait pas. J’essaie de prendre ce recul nécessaire, salutaire pour sortir de cette impasse qui nous fait du mal à tous finalement pour diverses raisons. Nous sommes tout simplement... humains. C’est peut-être une petite crise qu’il incombe à chacun, chacune de surmonter, et de dépasser.

    Dans cet esprit, je présente mes sincères et profondes excuses à toi Noria, ainsi qu’à tous ceux et celles qui se sont sentis offensés par moi. Je le répète, mon expression ne visait pas les personnes, n’a jamais visé les personnes ni dans leur intégrité physique, ni dans leur intégrité morale. Je n’ai jamais considéré les usagers du site comme virtuels. Pour moi, il y a derrière chaque écran une personne au même titre que moi, avec son histoire de vie, sa sensibilité, ses croyances, ses sentiments, ses codes de conduite, ses espoirs, ses tristesses, ses coups de blues, ses joies…, des personnes vivantes et bien réelles même si je ne les connais pas. Je vous respecte toutes et tous, et je pense l’avoir toujours fait même lorsque nos points de vue étaient divergents.

    Alors à nouveau, vous avez chacune, chacun tout mon profond respect, et je présente à chacune, chacun mes excuses si tant est que vous les acceptiez. Que le site reste la priorité de toutes et tous. A quelques jours de l’Aid, le pardon réciproque est sollicité, et je fais le pas. Pardonnez comme je pardonne. Et cela est sincère et vient du fonds du cœur. Je vous prie de le croire.

    Bonne continuation à toutes et tous, et merci Noria d’avoir publié ce mot si c’est le cas. Mon cœur est ouvert, tolérant, accueillant en cet instant, dans cette démarche que je fais, et qui n’est pas facile. Je n'attends pas de retour.

    Avec mes sincères pensées et sentiments à toi Noria, à tous et toutes, et longue vie et plein épanouissement au site algermiliana, il y a encore beaucoup de choses utiles et constructives à y faire. Essayons de retrouver toutes et tous cette voie du pardon de soi et des autres, cette pacification, cette paix, cette sérénité avec soi et avec les autres, même si nos chemins de vie ou parce que nos chemins de vie sont divers, multiples, nous sommes pourtant tellement proches…

    Saha 3idkoum à toutes et à tous.

    Bien à vous avec mes sincères et profondes pensées

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  • Hommage, suite et fin.

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    Ma postface à « Taleb Abderrahmane guillotiné le 24 avril 1958″ Ma postface à « Taleb Abderrahmane guillotiné le 24 avril 1958″ 13 Mai 2016 M. Bouhamidi

    Un silence éloquent enterre les sens, les symboles et les contenus du 60ème anniversaire, millésime signifiant s'il en est, du 19 mai 1956 et l'appel à la grève des étudiants. En face se multiplient les réussites néocoloniales dans la reconquête par la culture, dans la fabrication d'"idoles" et de créatures-relais, dans l'influence française multipliée au sein des élites, et dans l'encadrement révisionniste de l'écriture de notre propre histoire.

    En hommage à nos étudiants martyrs, en résistance à cette reconquête coloniale, en dénonciation de la complicité massive et explicite des pouvoirs publics algériens dans la réalisation d'un divorce aggravé entre la jeunesse studieuse et les attentes de notre peuple, je vous propose la lecture de ma postface au livre « Taleb Abderrahmane guillotiné le 24 avril 1958″, figure symbole et synthèse de cet engagement des intellectuels algériens révolutionnaires avec leur peuple, pour l'indépendance et pour l'Algérie promise par la proclamation du 1er novembre 1954.

    Le nom, la personnalité et le parcours de Taleb Abderrahmane portaient une charge si puissante que les étudiants algériens les prirent spontanément, en 1962, pour symbole de l’engagement et du sacrifice. Les étudiants post indépendance lui reconnaissaient ainsi qu’il a joué un rôle d’idéal social et politique pendant la guerre d’indépendance, un rôle de modèle de combattant. Les étudiants des premières années de l’Algérie indépendante trouveront en lui la figure historique la plus indiquée pour perpétuer l’image que le peuple algérien se faisait de ses enfants intellectuels, étudiants et collégiens pendant la nuit coloniale : des champions qui devaient mettre leur science « arrachée » aux colons au service de leur peuple et de ses luttes.

    Pourtant Taleb Abderrahmane ne domine pas la scène morale et politique comme figure isolée. Il fait partie de tous ces champions, ces élites, que la société algérienne a produites dans ses luttes pour sa survie entre cadres politiques, syndicaux, culturels, artistiques, sportifs, religieux etc. Mohamed Rebah a parlé de ces différentes élites en d’autres occasions et a montré leur apport à la maturation des idées nationales puis à la guerre elle-même. Il a montré comment en différents ruisseaux leurs activités ont préparé physiquement, moralement et politiquement les futurs combattants à assumer les écrasantes nécessités du combat. Ces élites se sont forgées à différents degrés dans la lutte contre les différentes formes de l’exploitation coloniales. Il est frappant qu’à la naissance de Taleb Abderrahmane, en 1930, ces élites nouvelles qui se sont forgées dans la lutte contre les diverses formes de l'exploitation coloniale, se sont distinguées essentiellement de celles qui ont mené les grandes luttes du dix-neuvième siècle et qui se structuraient autour des tribus, des zawias et des tolbas. Nous pouvons en trouver une belle illustration dans « La tête dans un sac de cuir », le livre que Sid Ahmed Mebarek a dédié à son ancêtre Ben Allal Mebarek acteur essentiel puis chef de la résistance dans la Mitidja-Ouest et dans les régions autour de Miliana, Khalifa de l’Emir Abdelkader dans la même ville.

    Taleb Abderrahmane naît dans un monde en mutation dans lequel la figure du militant politique, du syndicaliste, du réformateur religieux, de l’animateur associatif dans le sport et dans les arts vont apparaître, accompagner les anciennes élites et exercer une influence sociale parallèle puis dominante. Mieux, Taleb Abderrahmane naît au cœur même du territoire, la Casbah d’Alger, dans laquelle se déroulent ces mutations entre le décor immuable d’un héritage prestigieux et les nouvelles catégories sociales et leurs propositions hiérarchiques.
    Les mots n’ont pas que des résonances. Travailleur occasionnel, ouvrier professionnel, ouvrier spécialisé, travailleur permanent, ces termes commencent à structurer un rapport des indigènes au monde de l’économie coloniale et à les situer face au dispositif colonial, en première ligne. Il n’est pas question bien sûr d’ouvrier indigène hautement qualifié, encore moins de technicien ou d’ingénieur même si existent déjà, en quelques exemplaires, des instituteurs, des médecins, des pharmaciens et des avocats d’autant plus remarquables par leur rareté.

    Sur le plan social, dans ces années trente, les jeunes commencent à abandonner les habits traditionnels qui sont autant des signes de la positon sociale du passant et qui servaient à faire reconnaître le statut des personnes qui les portaient. Mais dans cette mutation gigantesque une tendance générale dominait : les politiques coloniales précipitaient les Algériens dans une misère noire. De séquestre en dépossession, ces politiques jetaient des dizaines de milliers d’Algériens dans l’exode et dans d’innommables bidonvilles autour des grandes villes. Cet exode affecta aussi la vieille Casbah et modifia sa composante humaine le plus souvent à partir des anciens courants d’échange de la vieille cité avec des régions qui lui fournissaient certains services et certains corps de métiers. Pour ces raisons la Casbah gardera intactes des traditions citadines et urbaines et continuera d’offrir un cadre social et moral préservé malgré les dégradations subies du fait colonial. Cet équilibre partout présent en Algérie entre la préservation d’un « ordre social » et donc moral vital à la résistance et à l’adaptation combative à l’ordre/désordre colonial atteint dans cette Casbah un point culminant.
    Ce livre de Mohamed Rebah montre bien que les algériens n’ont pas fait que subir ces mutations. Ils créent leurs organisations sociales, culturelles et politiques. Ils font plus que s’adapter, ils luttent. Dans l’aveuglement de leur centenaire, dont parle si bien ce livre, les colons ne voient pas que les algériens ont récupéré de leurs insuccès et de leurs insurrections inabouties. Ils repartent au combat, ont repris confiance. Ils créent une atmosphère nouvelle à partir de l’idée d’indépendance que répand le mouvement national et qui agit comme une retrouvaille avec l’identité algérienne. En de nombreuses occasions Mohamed Rebah a qualifié ces organisations sociales et politiques d’écoles. Ecoles du nationalisme, écoles politiques, écoles sociales, écoles du courage etc. etc. Je retiendrais à jamais cet exemple de l’équipe de football du Mouloudia de Cherchell dont tous les membres prirent le maquis et qui m’a permis de comprendre en profondeur la notion d’école dans les luttes politiques.

    Mais si ces écoles avaient pour but d’éveiller la conscience nationale et de préparer avec les moyens du bord les élites qui devaient mener et diriger les luttes pour l’émancipation nationale, ce n’était pas l’objectif de l’école française pour indigène. Bien au contraire elle avait pour but officiel d’intégrer les rares enfants indigènes admis à l’école aux fonctions nécessaires à la bonne marche des affaires coloniales. En 1929, un an avant la naissance de Taleb Abderrahmane, un chiffre insignifiant de 60.644 (dont 6712 filles) algériens ont accès à l’école dans 564 écoles dont 23 pour filles. (in Eliaou Gaston GUEDJ « L'ENSEIGNEMENT INDIGENE EN ALGERIE AU COURS DE LA COLONISATION -1832-1962). Auparavant, le peu d’Algériens en situation de le faire refusaient plutôt d’envoyer leurs enfants à l’école française. Ils se méfiaient de cet enseignement qui risquait de dépersonnaliser leurs enfants et leur crispation était une forme de résistance.

    Pourquoi changent-ils d’avis et deviennent justement demandeurs dans ces années 1930 ? La réponse se trouve dans la description que fait Mohamed Rebah des dispositions d’esprit du peuple algérien qui veut désormais tout à la fois pousser les enfants à « s’en sortir » par la « langue du pain » mais aussi « dérober sa science à l’adversaire ».
    La naissance des partis politiques algériens a joué un grand rôle dans cette confiance en soi nouvelle qui a permis d’aborder l’idée scolaire différemment. Nous en retrouvons une expression esthétique dans l’histoire d’un petit kabyle que son grand-père décide d’envoyer à l’école des français concomitamment avec l’apparition du PPA. Nous trouvons trace de ce renversement dans plusieurs autres textes dont une de très grande beauté bien que tardive dans « La baie aux jeunes filles » de Fatiha Nesrine.

    C’est une situation très paradoxale qu’une société agressée, carencée sur tous les plans, repliée dans ses dernières défenses, préoccupée par sa sauvegarde et par les moyens de reconstituer ses élites pense à prendre chez l’adversaire ce qu’elle peut prendre pour le combattre. C’est bien sûr une situation unique que de chercher les instruments de son émancipation au cœur même de l’institution le plus ouvertement vouée à la domestication par la culture. Cette situation paradoxale ne concernait pas tous les enfants indigènes : les 60.644 enfants représentent à peine six pour cent des enfants en âge scolaire.
    Leur écrasante majorité n’arrivera même pas au niveau du cours de fin d’études qui permettait avec beaucoup de difficultés, à quelques uns d’accéder à un enseignement professionnel. Ils seront encore plus rares ceux qui accéderont au collège d’enseignement général et encore plus rares ceux qui comme Taleb Abderrahmane « pousseront » plus loin leurs études.

    C’est cette frange limitée d’adolescents qui vivra cette expérience unique de la dualité. Car le discours nationaliste n’occupe pas seul le terrain social. Le discours assimilationniste spontané des indigènes conseillait aux jeunes en succès scolaire de penser à leur avenir et de se sortir au plus vite de « cette misère des Arabes », et le faisait aussi bien que le discours assimilationniste élaboré qui ménageait à ces nouvelles élites indigènes la fonction de courtier entre deux mondes incompatibles. À distance nous pouvons mesurer grâce à ce travail de Mohamed Rebah le parcours de Taleb Abderrahmane tout à la fois singulier et exemplaire d’une époque. Car n’oublions pas l’engagement de ces centaines de collégiens et de lycéens qui ont rejoint les maquis et la guerre de libération.

    Taleb Abderrahmane en est devenu le symbole, car il a élevé au plus haut point le sens de l’engagement patriotique, mais l’expérience de la dualité leur a été commune.

    Quelques uns sont encore vivants. Pour les jeunes ou les moins vieux qui n’ont pas connu directement ou par contact générationnel ces années de transformations sociales, ce texte les dépeint avec une grande vigueur. Par contre, de ce récit, pour ceux qui ont connu cette période, émane une profonde émotion et une grande force d’évocation. Au-delà de la netteté et, disons-le, de la sécheresse des faits cette évocation travaille le vécu, le subjectif ; ce qui ne relève pas du travail de l’historien, mais du narrateur, du romancier, du cinéaste que malheureusement l’Algérie indépendante n’a pas su ou voulu mobiliser au service de la mémoire.

    Dans ce registre, comment à partir de cette simple, et si narrative, image de Taleb Abderrahmane révisant ses cours à la lumière d’une bougie, ne pas se souvenir de la condition misérable que nous avait fait le colonialisme et surtout ne pas se souvenir de cette course contre la montre qu’a été notre rapport à l’école ?

    Le souvenir ne sera pas exactement le même pour les enfants que nous fûmes selon que nous étions citadins ou ruraux mais la dualité était identique.

    Nous devions courir dès l’aube vers l’école coranique avant d’aller à l’école française – école française pour indigènes dans notre écrasante majorité – et souvent d’y retourner le soir. Courir sur un sentier de campagne ou sur les pavés de la Casbah ou de toute autre ville d’Algérie n’y changeait pas vraiment grand-chose sur le fond. À six ans déjà nous étions dans un monde scolaire duel, dans un entre deux de la langue et de la culture, en attendant de découvrir que nous étions tout simplement entre deux mondes. Non pas un monde double, un monde unique avec deux faces, un monde à la Janus, mais vraiment deux mondes différents.

    Nous devenions avec l’entrée en sixième des sortes de contrebandiers ; et l’école coranique aux premières lueurs – et en décembre elles sont froides - nous ne le rappelait constamment de quels territoires nous tenions. Nos parents ne nous disaient pas les choses ainsi. Le plus souvent, ils ne disaient rien.

    C’est un ensemble qui le disait. Nous étions des valseurs des frontières et c’est pour ne pas rester de l’autre côté, que, chaque matin, nous allions à l’école coranique ressourcer notre identité. Quelques uns parmi les plus vieux se souviennent-ils encore du blâme social, voire du soupçon de trahison, qu’encourait celui qui s’oubliait à parler en français en dehors de l’école ? Étrange – ou juste – retour des choses à l’endroit d’une école française qui nous interdisait l’usage de notre langue maternelle ou conscience aigue que la langue c’est aussi l’identité ?

    Aller à l’école, sur un sentier de campagne ou en zigzaguant dans les ruelles d’une Casbah ou entre les derbs d’une médina, ne jette pas sur les épaules des enfants les mêmes charges sociales et symboliques.
    Que dire de la diversité des perceptions sociales qui stimulent Taleb Abderrahmane et tous ces enfants et préadolescents dans la densité démographique de la Casbah.

    Pas seulement le nombre, autour de soixante-dix mille vers 1930, quatre-vingt mille en 1954, mais la densité qui renforce tout à la fois le maillage et le lien social. Il n’est pas indifférent, dans la formation, qu’un enfant côtoie, dans des espaces contigus, les scouts musulmans, le club sportif, l’école coranique, l’association des Ulémas, les sigles des syndicats et des partis politiques.

    En soi, les rapports sociaux, qui enserrent l’enfant, agissent plus fortement pour la préservation de son identité. Ils le poursuivent quasiment à l’intérieur de la classe. Tout devient un champ de confrontation au cours de l‘enseignement, dans une recherche obstinée des points de comparaison de la longueur des fleuves à la hauteur des montagnes.

    Il y a un intérieur de l’élève, une lutte qui s’est glissée du champ social au champ de l’individu. Cela fera la différence entre une école française conquérante face aux possibilités réduites d’un village isolé du monde rural et une école française pour indigènes dans une cité millénaire vaincue mais pas défaite, encore immune par sa langue, sa culture, ses arts, ses traditions etc.

    En elle-même, cette vieille Casbah contrariait les missions de l’école coloniale. Les chefs ottomans l’avait livrée sans vraiment combattre contre la vague et trompeuse promesse d’emporter leurs trésors dans leur débandade. Les Français avaient détruit ses remparts, son accès à la mer, ses portes, toute sa partie Nord. Il restait quand même cette Alger-là, cette preuve par la splendeur architecturale de notre civilisation ancestrale, qui ruinait le mythe colonial d’une Algérie barbare.

    Ce n’est pas rien de vivre à l’intérieur d’une splendeur comme mémoire. Et cette mémoire n’était pas seulement dans les pierres. Malgré un exode dévastateur des anciennes élites, un artisanat émérite, une musique savante, une cuisine et un mode vestimentaire raffinés, des mosquées et des zawiyas rebelles actives dans la survie de la langue affectaient aux pierres du sens historique.

    A plusieurs occasions –conférences, émissions radio, animations, conversations ou débats avec tous les types de public - Mohamed Rebah a souligné l’interaction contradictoire entre les changements imposés par les politiques coloniales et ceux que les organisations anticoloniales vont apporter dans le mode de vie et dans les formes de luttes, notamment dans la formation de la conscience nationale.
    Son livre « Des Chemins et des Hommes » reste une référence sur ces interactions. Aucune de ces interactions n’explique le caractère trempé de Taleb Abderrahmane, ni son courage, ni la froide détermination à combattre le colonialisme en mettant sa vie dans l’équation. Taleb Abderrahmane est un héros exceptionnel. Le livre le montre avec un grand talent. L’autre mérite de ce livre est de nous rendre intelligible l’engagement massif des autres étudiants et lycéens qui furent aussi des héros. Certains de grands héros.

    Alors cinquante ans après, ce livre refermé, je me suis rappelé mes années au collège avec une poignée de camarades algériens au milieu des nos condisciples pieds-noirs, l’intérêt de tous les voisins pour nos études, leurs encouragements incessants, leur métalangage qui nous assignait la mission d’être meilleurs que les jeunes pieds noirs.
    Je me rappelle que le collège avait modifié même le comportement de nos camarades de quartier, cireurs, porteurs, vendeurs à la sauvette, coursiers qui rêvaient d'en découdre avec l'école et battre les pieds- noirs sur le terrain de l'intelligence et du savoir dans leurs propres murs.
    Nous étions en mission de réparer notre image à tous face au racisme odieux et omniprésent.

    Eux, ils devaient être champions de foot, de boxe, de course à pied, de quelque chose et de n’importe quoi mais champions. Rater sa mission d’être champion, c'est-à-dire premier de la classe ou au moins dans une matière, n’était pas sans risque. Nous aurions perdu toute considération.

    Mais, pour moi, ces souvenirs restaient des souvenirs jusqu’à la lecture de ce livre. En le refermant, j’ai compris qu’on nous préparait à être des champions d'abord pour être utiles à nos frères de condition, car à quoi sert un intellectuel s’il ne sert pas ses frères ?

    J’ai surtout compris ce que je devais à cette atmosphère de lutte que je ne connaissais pas, qu’à mon âge je ne pouvais connaitre à part celle de la grande lutte qu’avait allumée une nuit rebelle de Novembre qui avait pris pour moi les allures du murmure quand on chuchotait les noms de ceux qui étaient montés au maquis, de ceux qui avait plongé dans la clandestinité ou les larmes pour dire les morts ou les prisonniers.

    C’était assez pour me rendre presque impossible de parler de ce texte dont la densité reflète celle de la détermination de Taleb Abderrahmane.
    L’école française a échoué à nous domestiquer par sa culture car une puissante dynamique sociale, animée par des partis ancrés dans le peuple, lui fermait le champ. C'est toute notre société tendue dans son effort de libération qui préparait ses champions pour cette lutte qu'elle savait, d'expérience, sans merci. Elle fut sans merci, et, grâce à cette longue préparation, les sportifs du Mouloudia de Cherchell comme les étudiants et collégiens de 1956 surent supporter la charge inouïe du combat.

    La leçon vaut pour aujourd’hui, alors que, de toutes parts et sur tous les supports, déferle, sans digues officielles pour la contenir, une narration de notre guerre qui en fait une erreur et de notre indépendance une inutile vacuité.

    Ce livre brise un peu l’encerclement des silences complices de ce révisionnisme triomphant et nous restitue une des plus belles parts de notre histoire que nous pouvons offrir comme mémoire à nos enfants.

    "Taleb Abderrahmane guillotiné le 24 avril 1958″
    De Mohamed Rebah. Editions APIC - Alger.

     

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  • Notre mémoire / Mon hommage

    Un hommage entier, total, puissant à l’Algérie, aux Algériens et beaucoup plus spécifiquement à Miliana et à ses enfants, tous ses enfants y compris ceux accueillis, adoptés avec ouverture, tolérance, chaleur, à ses enfants du temps passé, du temps présent et du temps futur, dignes et fiers, inébranlables dans leur foi, leur courage, leurs résistances, leurs luttes, leurs combats passés, actuels et à venir. Un hommage appuyé à tous ses héros, ses martyrs de tous les temps devant lesquels je m’incline très respectueusement.

    Miliana, Milianais, Milianaises, vous avez toute ma reconnaissance, tout mon respect, toute ma sensibilité et ils n’ont pas de limite. Miliana, Milianais, Milianaises de tous les temps, je vous dédie ce magnifique, ce sublime soliloque, une voix si profonde, si chargée de mémoire, d'émotions. Merci.

    Alger plein la gueule du cinquantenaire.

    Mohamed Bouhamidi 21 Avril 2016

    Texte écrit pour le cinquantenaire de l'indépendance de l'Algérie, en pleine polémique provoquée par l'annonce d'A. Juppé d'un accord algérien pour sa célébration "modérée" et par le procès instruit et de l'ALN et de l'indépendance. Alger vers novembre / décembre 2012

    (http://www.humanite.fr/monde/quand-alain-juppe-donne-des-consignes-l%E2%80%99algerie-488069)

    J’avais choisi le costume... Restait la chemise...

    Le col ne devait pas me maigrir… Les rides suffisent à ma vieillesse…. Pas la peine de rajouter un air de vieillard fragile…. Les flics seraient capables de me ménager…

    Les cravates sont d’un autre âge. ..Etonnamment belles. Comme les robes de l’entre-deux guerres… Pourquoi les cravates font-elles penser aux femmes ? La grise, en soie, aux soupçons bordeaux, elle irait bien. Si on m’arrête on me demandera de l’enlever. D’enlever la ceinture. D’enlever les lacets. Je vais prendre les souliers à lacets. Des Richelieu. Cela s’écrit avec un « s » et une majuscule des Richelieu ? Zakad n’aimera pas mais je m’en fous. Lui, n’achète que des souliers algériens, des Sonipec de l’usine de Chéraga – ou de Tiaret ? - confortables et increvables. Des tracteurs. Moi, je ne les trouve plus. Hors circuit, depuis trop longtemps.

    Et puis cela ne collerait pas avec mon idée. À défaut de force pour bousculer les flics, faut que je leur en mette plein la vue à leurs chefs. Je veux dire aux chefs de leurs chefs. Les types qui sapent en milliers d’euros et se baladent endimanchés. ..

    L’élégance. Le port du costume. De souliers cirés, impeccables, smart. Alger se porte sur le dos.

    […] Rien que des vêtements propres et tout dans la démarche. Et les petits blancs, dans leurs quartiers, dans leur ville, saisissaient l’air de défi… Au pli de la chemisette… Au maintien… A ces riens qui font la différence entre la tête haute et le mimétisme.

    Des bicots qui sapaient, ça sentait les armes. Le harnachement du goum(1)… L’élégance comme marque du guerrier. Les bottes brillantes, la selle brodée, la crosse ciselée, les burnous impeccables, l’épée comme un bras et le cheval comme l’écho nerveux de nos désirs. Les goums d’avant la défaite. D’avant les bureaux arabes. D’avant 1847… d’avant… d’avant…

    Ceux qui tiennent le pétrole et le conteneur n’ont pas ce métalangage de la sape… Ils n’ont pas besoin de gouverner nos têtes. L’Anti cher (2) n’aurait pas marché. C’est trop clin d’œil, trop codé, trop « entre algérois ». Trop El Badji (3), trop « épervier mon frère » moins sa tendresse, moins le déluge et la tempête, moins un chant désespéré.
    Faudra aller sur leur terrain pour leur dire les choses. Pour vendre les livres de Zakad à la criée. Et pour hurler le nom de Belardiouh… Si des gens viennent à la manif pour Belardiouh (4).

    C’était pas en Une des journaux. Même pas celle de la presse qui travaille à l’émeute et à l’huile sur le feu. Juste le bouche à oreille. Faudra creuser pour comprendre. Ceux qui ont poussé Belardiouh à la mort, ils aiment les mêmes choses que la presse… l’économie de marché et le climat des affaires... Le climat des affaires, tu parles !... ils savent trouver les mots pour dire on s’arrange autour d’un verre ou d’un poisson... Ça ne va pas marcher, cette manif. Mais je veux en être. Jusqu'à la matraque. Jusqu'à la cellule… Pour un journaliste oublié comme un kleenex. Le pli du pantalon est honnête. L’ourlet à l’ancienne. Juste cassant. Comme j’aime les voir tomber et faire des jambes allongées... Même aux petits gros... L’Anti cher restera sur le cintre.

    Ce sera costume-cravate contre costume-cravate et le port fera la différence.

    Le port faisait la différence. Nous n’avions plus que la silhouette et nos mères s’acharnaient sur les tissus. Qu’importait la pièce sur le pantalon ou la chemise ? Ils étaient propres. Et nous les « portions si bien ». C’était cela la clé : porter des vêtements propres et les porter « si bien ».

    La faim quotidienne et nos courses de vitesse sur les escaliers et les pentes d’Alger nous « raçaient ». Il fallait juste échapper à la gale, à la pelade, à la teigne, à la dartre, au trachome, à la tuberculose et aux « eaux glaciales de l’aube » (5) qui nous laissaient les gerçures en feu…
    J’ai envie de faire le tour de la ville et parler aux jeunes. Le colonialisme de rêve qu’on vous raconte […], c’est de la fable pour la reconquête... par la tête. Le souvenir du colonialisme ? La faim, le froid, la maladie, la honte du dénuement, la honte de nos propres frères en haillons, les enfants cireurs agenouillés.

    Et puis le racisme. Vous connaissez le racisme ? Intolérable, insupportable ? Qui tue l’âme. Qui vous tue dans votre « en dedans » ? Qui tue tout en vous ? La dignité. Le respect de soi. [..].

    Mais pour moi, le premier souvenir qui me revient, c’est le froid. Il habite les flancs, les os, découpe les mains. S’installe dans vos frissons et entre les côtes. Le froid qui vous poursuit à jamais de sa mémoire.

    Les vêtements propres c’était cela. Ne pas flancher. Tenir debout. Se relever toujours... Les vêtements c’était une parole des mères pour nous tenir debout. Une métaphore de la résistance.

    J’en ai pas parlé à Zakad. Il doit en avoir la mémoire lui aussi. Il a fait le maquis. Il a vécu à Alger. Cette mémoire devrait l’intéresser puisqu’il écrit des romans... La lutte pour la dignité... L’éducation dans le devoir de dignité… Ça vous prépare de sacrés lutteurs.

    Et de sacrés militants.

    Même s’il en tombait,

    même s’ils en flanchaient,

    il en restait beaucoup sur les crêtes.

    Ça prépare au courage d’avoir faim et de rester digne.

    On trouvait déjà tout cela dans Dib. La faim, le froid, la lutte contre la déchéance, la dignité en serrant les dents, la militance, la grève des saisonniers agricoles, la lutte pour la terre, l’alliance de l’administration et des néo-koulouglis (6). Les ressorts de la violence...

    Cinquante ans après, il n’y a pas mieux encore... en tout cas pas mieux que dans le roman pour dire la condition coloniale... […]

    La condition coloniale, ce n’est pas que la faim de Omar… Le bout de pain obsédant… Et le froid et les miettes de charbons dérobés près des rails. La condition coloniale, c’est la violence… La violence, partout…
    La violence tout le temps… [...]

    Je n’en ai pas parlé à Samia.

    Pas eu le temps.

    Pas eu l’occasion...

    Fanon lui mangeait son temps avec ce Colloque de juillet... Un colloque comme une constellation polyglotte...L'Esprit Fanon dans son explosion planétaire... Un miracle de guérilla culturelle... un miracle de la volonté contre les moyens… comme pour la caravane… ça me tient à cœur depuis un moment de lui parler de cet autre côté de la violence…

    comme avilissement de soi.

    Comme naufrage.

    Comme suicide inaccompli.

    Comme trou noir du sens.

    Elles savaient les femmes d’Alger, ce trou noir.

    Elles en savaient les ruses. Les femmes d’Alger, les indigènes, nos mères. Pas les filles de Delacroix. Elles savaient quel vertige de la déchéance saisissait leurs hommes revenus des docks les mains vides.

    Et ce vide dans leur regard d’une force inutile. Cette fureur de leurs muscles impuissants. Le naufrage devant la faim des enfants.

    Le naufrage de tout.

    De leur dernier refuge.

    Quel père peut-on être si on n’assure pas le pain ?

    Quelle règle représenter, quelle morale ? Elles les sentaient, ces hommes revenus les mains vides, en proie à leur sentiment de déchéance et ce désir de se tuer. De noyer jusqu’au souvenir de leur dignité d’hommes dans les coups. Les coups comme une transe maléfique.

    Les coups pour en sortir hébétés.

    La tête brumeuse.

    Ravalés à toutes les impuissances. Et cette mort de leur humanité vidée de son sens dans ce sang versé des femmes, dans leurs tuméfactions. L’avilissement définitif duquel les femmes devaient encore les sortir. Encore une fois. Une fois de plus.

    Chaque jour elles nous poussaient à sortir de la fange coloniale. A retrouver le chemin de notre humanité.

    A nous redresser.

    A nous empêcher de sombrer.

    A échapper à l’abaissement. Les femmes ne rapiéçaient pas que les vêtements...

    Le métalangage du redressement… J’en ai parlé à Abdelatif. Un jour. Je ne sais plus quand ? Je voulais lui dire qu’avant le PPA, le PCA, les Ulémas, les syndicats, c’étaient les mères qui nous poussaient à résister... Qui nous donnaient l’esprit de la résistance. L’âme de la résistance.

    Les partis nous donnaient juste les mots pour dire les circonstances.

    J’ai su lui dire ? Lui, il le dit si bien. Juste un e-mail. Et cette mémoire comme un surgissement. Une grenade qu’on dégoupille pour souffler le temps.

    « Mohamed je crois que le défi vestimentaire c'était aussi "costume croisé et « chéchia stamboul"(6) et cette inaccessible beauté des femmes, fière et majestueuse, déployant son éclat dans le soyeux ondulé du haik (8) ou cet espace public inamical, hostile et méprisant qui s'étouffait, impuissant, par la grâce du sucrier parfumé au jasmin et au fel (9), estampe imprimée dans la trame imprenable de notre regard, des volutes de café aspergé de mazhar(10) qu'on emportait dans nos narines, tel un élixir du bonheur, du châle, blanc immaculé, enroulant les aiguilles, posé délicatement sur le pouf brodé farouzi (11), de l’inconsolable sanglot de la kouitra (12) étreint par la fascination d'un stikhbar 'arak (13) , de la poésie naïve et désarmante des berceuses de nos mamans, une infinité de gestes menus et de murmures intimes dispersés dans notre mémoire qui tissaient la toile invisible de notre espace et d’où montait comme une voix de l’espoir qui nous répétait, irrépressible, vas-y, n’aie crainte, va de l’avant tête haute... et je n'en dis pas plus comme dirait Pablo le grand poète andin...".

    Il était ainsi aussi notre poète. Notre musicien... El Anka (14) qui a posé avec d’autres la trame sur laquelle s’est tissé notre âme… Costume cravate... Ou veston cravate… Ou les grandes tenues traditionnelles.
    Toujours tiré à quatre épingles. Comme un devoir. Pas qu'El Anka. Les autres aussi dont les photos repassent dans ma tête. Si Ahmed Belarbi et sa haute stature. Si Ahmed Akkache. Aïssat Idir. Rebah Nourredine. Avec cet allant dans leur allure, dans leur regard, dans leur aisance.

    Goumen.

    Ils étaient les goumens (15) modernes. La métamorphose des cavaliers... les précurseurs de l’épopée. Je croyais inventer quand je mettais mes pieds dans leurs pas...

    Cinquante ans d’indépendance, quand même. Quelle avalanche. Tout le monde s’y est mis. Là-bas et ici. Je lis. J’entends. Mais c’est la même histoire qu’on nous serinait déjà avant la guerre. Jamais des bicots ne dirigeront un pays. C’est drôle. Celui qui disait ces mots était un bicot. Un tirailleur de 14/18.

    Avec sa médaille.

    Il disait aussi que jamais on ne battrait la France. Et il nous racontait Pétain et les canons et les bateaux. Oui, c’est drôle que toute cette alliance de diplômés ne dise pas mieux que le vieux caporal qui avait adopté la saharienne et le casque colonial.

    J’en parlerai à Zakad. Tout est en ordre.

    J’aime la cravate. Elle est belle. Il est temps d’y aller... Zakad doit déjà y être. La manif pour Belardiouh lui plaisait aussi. Avec le titre de son roman, il serait verni devant un juge… […] Un jour de manif pour Belardiouh…

    Quelque chose tourne dans la tête de Zakad .... Il lit ses poèmes à la cantonade… Il s'édite à compte d’auteur... Il vend ses livres à la criée... il ne veut plus attendre les éditeurs ... Il a envie de bouger ... son âge lui pèse-t-il ?... je ne pouvais pas le laisser seul... Le policier avait l’air désolé de ma déception… non, il n’y a pas de manifestants… …il me restait les livres à vendre…Là sur ce bout de place et de jardin… au milieu des bouquinistes... et ce costume, ces "Richelieu" et cette cravate pour me manifester… pour ressembler aux éclaireurs…Sid Ahmed Belarbi (16)… Ahmed Akkache(17)… Aïssat Idir(18)… Rebah Nourredine(19)… El Anka… l’épervier mon frère… à qui j’ai envie de crier au-dessus du 5 juillet Ici, c’est la vente exceptionnelle d’un livre par son auteur. Et par son ami. ..au souk improvisé du livre indigène … sur la place qu’on traversait comme des ombres écrasées, furtives et glissantes ... Achetez le livre de Zakad...achetez le livre... vous ne le trouverez pas en franchise...achetez le livre...

    1. Goum : formation de base des cavaleries tribales algériennes, dont nous connaissons encore la forme festive de Fantasia. Tribales, car il n‘existait pas de formations militaires permanentes. Les tribus se chargeaient de défendre le territoire en cas de besoin.
    2. Anti Cher marque d’un costume en coton fin, bleu, léger, dit « bleu de Chine » porté par les algérois comme signe distinctif de leur identité citadine, «d’enfants d’Alger » et de leur proximité avec la mer et le port.
    3. El Badji, ancien condamné à mort, poète, compositeur et interprète algérois, adoré des algérois qui trouvaient dans sa verve et sa gouailles une philosophie de la résistance. A laissé, à côté de bien d’autres, deux œuvres profondes de compassion et d’amour connues et aimée de tous les algérois et algériens : « ô charmant chardonneret » et « Mer des tempêtes ». Les algérois lui ont gardé en surnoml’expression « khouya el baz », « Mon frère l’épervier », clin d’œil à une autre œuvre poétique qui parle de l’épervier perdu à la chasse et de la douleur de la perte.
    4. Journaliste algérien persécuté par les barons de la contrebande et de la corruption et abandonné à ses seules forces, suicidé par désespoir
    5. Vers d’un poème de Bachir Hadja Ali dirigeant du PCA (Parti Communiste Algérien) et du PAGS
    6. Koulouglis : désigne les algériens nés d’ascendants turcs et indigènes mêlés
    7. Chéchia stamboul (d’Istamboul) : coiffe rouge appelée aussi Fès hérité des ottomans dont la taille et la forme correspondait à un statut social. Le costume croisé (européen) et la chéchia stamboul autochtone contradictoires, marque d’une transition historique, se portaient par des citadins aisés socialement, culturellement et politiquement actifs et qui formèrent le terreau des luttes nationales.
    8. Voile blanc dont se couvraient entièrement les algéroises pour leurs déplacements dans l’espace public.
    9. Une espèce proche du jasmin.
    10. Eau de fleur d’oranger
    11. Un ton de rose très prisé des algéroises et probablement marque du « bon goût » algérois ancestral.
    12. Instrument traditionnel à cordes de la musique andalouse (luth à manche courte)
    13. Un de ces préludes ravissants de la musique andalouse
    14. Immense acteur culturel algérien, poète, interprète et compositeur algérois, créateur d’un genre musical qui alliera modernisation de la chanson religieuse (Medh ou louanges), héritage andalou, musique noire américaine, rythmes confrériques berbéro-africains dont l’œuvre a quasiment créé un contre feu national au travail colonial de déculturation des algérois en particulier et des citadins des autres villes en général.
    15. Membre d’un goum dont l’habit, le maintien, le port étaient synonymes de prestance et d’allant.
    16. Belarbi Ahmed, précurseur du mouvement communiste en Algérie.
    17. Ahmed Akkache, dirigeant du PCA
    18. Aissat Idir militant du PPA, puis fondateur et premier Secrétaire Général de l’Union Général des Travailleurs Algériens, morts sous la torture.
    19. NourreRebah, dirigeant des jeunesses communistes algériennes, mort au maquis.

     

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  • FASCINANT ISTANBUL !

     

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    Fascinant Istanbul !

    Essoufflées par la montée un peu abrupte, et la charge de nos sacs à dos ! Aysu (Eau de lune) mon amie appuie sur la sonnette et la porte s’ouvre sur visage avenant, des yeux couleur noisette, un regard doux et chaud, un sourire large, franc. « Merhaba, hos geldiniz ! » (bienvenue) nous dit-elle, en s’écartant pour nous laisser entrer. Nous nous défaisons de nos sacs à dos et les calons contre le mur. Enfin ! Aysu fait aussitôt les présentations. Gülnar (Rose de grenadier), et Güven (confiance) son mari. Comme je me trouve tout à côté de Gülnar, elle me prend spontanément dans ses bras, m’embrasse. Elle se tourne vers Aysu, ouvre grand ses bras et la serre très affectueusement contre elle. Elles ne se sont pas vues depuis longtemps. Güven moins démonstratif, arbore un sourire timide, un peu hésitant. Son regard s’attarde sur sa femme. Il semble ému, attendri par l’expression de sa joie, de son débordement affectif. J’apprendrai que Gülnar, originaire de la partie turque de Chypre revendiquée par Chypre comme sienne, occasionnant conflits et déchirements entre Chypriotes et Turcs, a perdu sa mère de manière brutale depuis peu à Chypre. Elle en est très affectée parce qu’elle ne l’avait pas vue depuis quelque temps.

    Un flot dense et indiscipliné de paroles fuse de part et d’autre entre Gülnar et Aysu. Echange un peu décalé, désordonné du à l’émotion. Elles finissent par s’en rendre compte, et éclatent d’un rire joyeux, spontané.... Je ne comprends que de rares bribes à ce qu’elles se disent, mais cela ne me gêne pas, la langue maternelle affective est universelle. Güven toujours réservé me fait la bise, réitère ses mots de bienvenue « Merhaba, Hos geldiniz ». Je lui réponds en Turc aussi «Merhaba, Hos boldok ». Aysu m’a appris quelques mots et expressions usuels. De tous les accents turcs, je préfère le parler Stambouliote doux et très raffiné. Les plus puristes d’entre les Turcs et particulièrement les Stambouliotes de souche, appartenant souvent à la classe bourgeoise, mettent un point d’honneur à tenter d’évacuer de la langue turque ses influences linguistiques arabes. Exercice bien difficile ! Sans les mots arabes en totale fusion avec le Turc et souvent non identifiés par les Turcs eux-mêmes, ces derniers auraient bien du mal à se faire comprendre. Il est vrai qu’écouter attentivement parler le Turc donne cette impression de comprendre le sens général d’une conversation, mais souvent c’est un leurre parce que les mots éparpillés ici et là ne font pas forcément sens. Aysu se tourne vers Güven, et se perd dans ses bras. Ces effusions sont très touchantes. Gülnar et Güven, amis de longue date des parents d’Aysu n’ont pas d’enfants, mais ils ont grandir Aysu et la considèrent un peu comme leur fille. Depuis qu’elle poursuit ses études à Paris, Aysu revient en Turquie chaque été, et elle passe d’abord les voir à Istanbul avant d’aller chez ses parents dans le sud de la Turquie. Cette année, Aysu m’a proposé de venir passer mes vacances d’été avec elle en Turquie, ce que j’ai volontiers accepté ! Nous projetons de visiter quelques endroits de la belle Turquie, de passer quelques jours chez ses parents, puis de rendre visite à la famille d’une amie restée à Paris.

    Aysu entreprend d’enlever ses sandales. J’en fais autant. Comme en Algérie, bien que moins pratiqué de nos jours, on n’entre pas dans une maison avec ses chaussures qui sont laissées à l’entrée. Gülnar attrape deux paires de mules dans un petit meuble, nous les met devant les pieds. Gênée, je me contente de la remercier « çok tesekürler », ne connaissant pas la formule d’usage. Gülnar me sourit. Je souris à mon tour, et enfile mes mules. Elles sont moelleuses et reposantes. Gülnar nous précède joyeusement dans un salon spacieux très lumineux, meublé simplement et avec beaucoup de goût. Le canapé couleur sable du désert est confortable et douillet, et nous soulagées de pouvoir enfin nous asseoir. Güven disparait pour reparaitre presqu’aussitôt avec un saladier débordant de tranches de « karpus » (pastèque), des assiettes et des fourchettes. Je suis un peu surprise, mais j’aurai l’occasion de noter qu’en Turquie, lorsque c’est la saison, on offre de la pastèque en guise de rafraichissement, le thé étant présent en toute saison et à tout moment. Cette dernière est juteuse, délicieusement sucrée, et très rafraichissante en effet ! J’en reprends encore tandis qu’Aysu, Gülnar et Güven discutent. Nos hôtes parlent un français très hésitant, et préfèrent s’exprimer en anglais que nous pratiquons tous. Gülnar et Güven qui sont tous deux architectes, m’apprennent qu’ils aiment beaucoup Alger où ils ont séjourné plusieurs fois dans le cadre d’un projet architectural, et qu’ayant beaucoup aimé Alger, l’accueil et la compagnie chaleureuse de leurs hôtes algériens, ils adoreraient y retourner ! Cette proximité avec l’Algérie me remplit d’aise, et finit par me détendre complètement.

    Leur maison est nichée sur les hauteurs d’Istanbul, dans un quartier résidentiel calme, agréable, très vert. De la terrasse joliment fleurie s’offre un panorama grandiose sur le Bosphore! Magnifique de jour avec son bleu azur éclatant comme de nuit avec les lumières de ses bateaux! C’est l’heure du déjeuner et tout est déjà disposé sur la table de la terrasse. L’air est doux, l’atmosphère légère et détendue, et le déjeuner riche de diverses spécialités succulentes. Un vrai cordon bleu Gülnar ! Güven met aussi très volontiers la main à la pâte ! Adorables tous les deux !

    Pour ce début d’après-midi, Gülnar nous emmène visiter quelques quartiers d’une commune voisine dans laquelle les maisons traditionnelles en bois, précieux patrimoine de l’ancien Istanbul, ont échappé aux incendies et aléas fréquents ayant tristement jalonné l’histoire de la cité. Chargée du projet de rénovation et de sauvegarde de ces maisons, la préservation de l’architecture originale de l’ancien Istanbul la passionne, l’accapare entièrement, et c’est bien compréhensible ! Elle nous explique, avec un plaisir non dissimulé qu’auparavant, les maisons, échoppes, ateliers, caravansérails se faisaient exclusivement en bois, la pierre étant réservée aux édifices religieux, telles les mosquées, medressés (medersa) ou toute autre construction à visée religieuse. Ces maisons en bois, de vrais chefs d’œuvre d’architecture, tombent en ruine et menacent de disparaître emportant avec elles tout un style architectural, tout un mode de vie, toute une culture. Certains autres quartiers d’Istanbul dont celui de Zeyrek, l’un des plus anciens, mais aussi le plus pauvre, nous précise-t-elle, concentrent le plus grand nombre de ces maisons joliment bordées d’un réseau complexe de ruelles étroites qui rappelle la Casbah d’Alger qu’elle a visitée lors de son passage à Alger.

    Gülnar sait l’art de conter ces maisons. Poésie, émotion et nostalgie. Le cœur du vieil et pittoresque Istanbul nait de ses mots, de ses émotions, de sa passion et prend vie, palpite, bat au rythme captivant de sa narration. Fascinant Istanbul ! Le konak est la forme de construction la plus ancienne, une maison individuelle citadine bourgeoise entourée d’un jardin fleuri agrémenté de fontaines et de pergolas, constituant la partie essentielle de l’organisation spatiale, le lieu de vie et de détente pendant la belle saison. Les appartements privés se trouvent quant à eux toujours à l’étage, préservés des regards indiscrets. Plus modestes que les Konaks, mais mieux préservées parce que plus récentes, les Yali, des maisons d’alignement dissimulant jalousement derrière leurs hauts murs des jardins luxuriants, parfois des puits. De véritables petits paradis de verdure insoupçonnés ! Les quelques maisons visitées sont superbement et fidèlement restaurées. Les fenêtres en saillie, les portes, les corniches, les encorbellements sont richement sculptés, très finement ciselés, exprimant toute la sensibilité artistique, toute la fantaisie de leurs anciens propriétaires, et notamment des plus riches d’entre eux. Nous déambulons au gré des mots de Gülnar et de notre imagination au cœur d’Istanbul, empruntant des ruelles étroites, entrant dans les maisons, humant des parfums de fleurs dans leurs jardins…. Naime, jeune héroïne d’un roman lu adolescente surgit des méandres de ma mémoire. Mystérieux et féerique était le monde de Naïme qui vivait dans un palais Ottoman à Istanbul dans un univers enchanteur fait de sultans et de sultanes évoluant dans de somptueux et riches décors.

    Ces maisons, en authentiques œuvres d’art, sont rayonnantes, et nous restituent un peu de cette âme profonde du vieil Istanbul. Des ilots du passé, témoins impuissants du développement anarchique, bruyant et clinquant de l’Istanbul moderne. Le bénéfice du classement de ces sites comme zones protégées sans moyens financiers suffisants pour leur conservation, reste anecdotique. L’Algérie et ses tragédies ! Similaires à celles de ces maisons en bois. Tant de merveilles délaissées ou disparues, ne subsistant que dans les souvenirs et les imaginaires des nostalgiques des temps anciens. Le chemin du retour est silencieux, pensif, un peu terne.

    Les mets qui composent le repas du soir sentent si bons ! Gülnar secondée de Güven, a commencé la préparation des plats dès le matin ! Des aliments riches et variés, délicats et raffinés dont la saveur et le moelleux sont admirablement conservés. Plusieurs spécialités chaudes et froides sont servies toutes en même temps. Des Mezzés que l’on retrouve aussi au Liban, en Syrie ou ce qu’il en reste ! Libre à chacun de se servir ici ou là selon ses goûts ! Des Böreks fins au fromage et à l’aneth, des Dolma, feuilles de vigne farcies au riz accommodé d’épices, de pignons, et de raisins secs, du cacik (prononcé djadjik), une entrée à base de yoghourt, de concombres coupés très fins, arrosée d’un filet d’huile d’olive et relevé d’une pointe d’ail, des aubergines en purée à la crème de sésame, des köfté, boulettes de viande hachée au mélange d’épices savamment équilibré, un vrai régal, des haricots verts très goûteux, des bamya (gombos) en sauce rouge délicieusement mijotés…, du pain traditionnel aussi. Le dessert n’est pas en reste, des fruits gorgés de soleil, des baklavas fraiches et croustillantes aux pistaches, et des kunefés tièdes, un dessert aux « cheveux d’ange » fourré de fromage blanc fondu, similaire au qtaïf fourré aux amandes en Algérie. Exquises ! De vrais, bons et beaux moments de partage, et de convivialité !

    Aysu et moi nous sommes levées tôt après une nuit calme et reposante. Le petit déjeuner est très copieux ! Tomates et concombres coupés, tranches de fromages blanc frais et aussi cuit, des olives, des confitures de pétales de rose, et de figues, du miel accompagné de l’incontournable yoghourt servi à tous les repas, du Pekmez sirop très épais à base de raisin cuit (l’équivalent du Rrob en Algérie, je crois) mélangé à de la crème de sésame et dégusté, étalé sur du Pidé, pain traditionnel très moelleux, ou du Simit, sorte de petites couronnes de pain au sésame, si gourmandes, si savoureuses chaudes, et elles le sont justement ! Le samovar fume joyeusement et diffuse un arôme de thé vigoureux un peu âpre. Gülnar remplit mon verre au quart de thé très concentré, et me demande si je le préfère fort ou léger. Elle rajoutera de l’eau bouillante en conséquence. Le thé ! Loin devant le café turc, il se boit matin, midi et soir, et à tout moment de la journée. Concentré ou plus dilué selon les goûts et les moments, il désaltère, délasse, détend, apaise, réchauffe, requinque, redonne du cœur à tout. Le thé est un des aspects de la culture turque, et est un plaisir qui ne se refuse pas. « Afyat olsun » (bon appétit) nous dit Güven. Et l’appétit est là ! Tout est délectable y compris les tomates que je n’ai pas l’habitude de manger le matin. Toute une palette de nouvelles et fines saveurs !

    Pour aller à Istanbul, nous reprenons le bateau. La rue qui serpente un peu est plus facile dans ce sens et sans sacs à dos ! Le temps est radieux, et le Bosphore d’un bleu intense zébré de longues trainées blanches que les bateaux qui le sillonnent, laissent derrière eux. Très agréable la traversée ! Beaucoup de passagers commandent du thé, des Simit. D’autres lisent le journal, d’autres encore discutent pendant que d’autres somnolent, c’est un peu le métro Parisien en beaucoup plus agréable, plus aéré, plus ouvert, plus convivial. Nous quittons l’Asie, pour aller sur l’autre rive du Bosphore, en Europe !

    Byzance, Augusta Antonina, Constantinople, Istanbul, à la croisée des chemins entre Orient et Occident, capitale millénaire de plusieurs grandes civilisations, et cité prestigieuse inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO. Tolérante et ouverte, Istanbul a su merveilleusement et en toute harmonie intégrer les divers et riches apports des différentes périodes de son histoire : Grecque, Romaine, Ottomane Musulmane et Chrétienne, et y a imprimé son âme profonde. Istanbul ! Grouillante, trépidante, débordante d’énergie, de vitalité, de joie, fatigante pour peu qu’on se laisse entrainer par son rythme soutenu ! Istanbul ! Sublime et fascinante cité ! Un vocable si chargé d’histoires, de fantaisie, de rêves, de mystères, et de magie !

    Le marché aux épices ou l’orient aux mille et une lumières ! Un extraordinaire dégradé de nuances et de tons expansifs, vigoureux, intenses de leur rayonnement irradiant, accrochant le regard, illuminant les lieux comme les palais de l’imaginaire. Un incroyable éventail de senteurs et de saveurs fortes ou plus subtiles fruitées ou acidulées, chaudes, douces, enveloppantes, sucrées ou épicées, toniques, citronnées ou florales, ou complètement inédites. Un voyage sensoriel riche au cœur des couleurs, des arômes et des saveurs.

    Le marché aux épices est à la hauteur de tous les défis ! Tout, mais alors tout, connu comme inconnu, y est disponible ! Des innombrables épices safran, paprika, cannelle, curcuma, sumac, coriandre, gingembre…, aux herbes, racines, écorces ou poudres… médicinales aux vertus « miraculeuses » improbables, des eaux florales ou huiles agréablement parfumées, aux innombrables fruits séchés, aux légumes séchés aussi et enfilés en énormes chapelets suspendus en hauteur, aux olives de tous calibres et de toutes couleurs, amandes, pistaches, effluves de café irrésistibles ; douceurs à la vanille, au caramel, pâtes de fruits multicolores, nougat aux amandes, cacahuètes ou pistaches, loukoums et helva…. Pas de répit pour les sens, tout est enchantement. Les vendeurs aimables, un peu zélés mais sans agressivité nous sollicitent, nous interpellent, nous vantent leurs produits, nous proposent de les goûter, juste pour le plaisir de goûter ! « Innocents » vendeurs, et irrésistibles loukoums ! Trop tentants ! Nous nous arrêtons. Le vendeur choisit un beau loukoum et me le tend. Tendre, moelleux, fondant. Une douceur infinie parfumée à la rose dont le goût se prolonge délicieusement. Il coupe un morceau de nougat à la pistache, et le tend à Aysu, qui le déguste doucement les yeux brillants de gourmandise. Sacrés vendeurs ! Nous leur achetons des loukoums richement parfumés, du nougat, et quittons à contrecœur le marché aux épices.

    Nous voilà aux portes du Grand Bazar ! L’un des plus vastes et des plus anciens marché couvert du monde ! Un immense labyrinthe fait de croisements et d’entrecroisements impressionnants d’allées larges, de ruelles étroites, de passages, d’impasses. Son organisation par secteurs regroupe différents types d’artisanat. Voûtes hautes, et grandes arcades surmontées de colonnes souvent ornées de faïence aux motifs simples, bleus en général, suggèrent cette impression d’être dans un grand palais ! Tout comme le marché aux épices, le Bazar est effervescent, bouillonnant, une véritable fourmilière ! Un brouhaha sourd et continu, entrecoupé de temps à autre d’éclats de voix, enveloppe le bazar, et me rappelle, celui, lointain de « bit eskhoun » (pièce chaude) dans les hammams de Miliana, et plus spécifiquement Hamam Edjedid saturé de femmes de tous âges venues se purifier les tout derniers jours de Cha3bane pour accueillir Ramdhane.

    Des boutiques chatoyantes de couleurs, blotties les unes contre les autres offrent des dégradés de tons brillants, éclatants. Et l’imagination de s’échapper à nouveau pour se perdre dans les palais somptueux, les échoppes, les caravanes, les prestigieux caravansérails. Tout suggère l’univers féérique des contes de l’enfance, des Mille et une nuits. Richesse et opulence des allées du quartier des bijoutiers ruisselantes d’or et d’argent, ou celui du cuivre joliment ciselé brillant de mille feux, celui des lampes de toutes tailles, de toutes formes, de toutes couleurs, celui des Kilims, tapis tissés aux tons et motifs si fins, si beaux, celui du bois et de ses sazs instruments à cordes à longs manches au son très typique que l’on retrouve dans toutes les musiques traditionnelles turques, … des Tasbih (sebha, chapelet) pour le « dhikr », très populaires en Turquie, des Nazar boncuk, amulettes composées de plusieurs cercles en pâte de verre, superposés et préfigurant un œil avec à son centre un rond noir, la pupille, porté comme bijou, suspendu à l’entrée d’une maison, intégré au mur ou au sol sur le pas de la porte pour conjurer les mauvais esprits, le mauvais œil. Aysu m’explique que dans les croyances populaires, un regard bleu est porteur de malheur à la personne qui le croise, à sa famille, à ses biens. La couleur bleue dominante du Boncuk est sensée le neutraliser. Dans le secteur des tissus, la richesse des étoffes affolerait plus d’une couturière, plus d’une promise ! Epaisses ou fines, unies ou bariolées mates ou brillantes, il y en a pour tous les goûts, toutes les bourses. Les tissus fleuris sont très prisés des femmes de la campagne qui en font des « serouel mdouer » (pantalons larges bouffants) quasi identiques à ceux portés dans les campagnes algériennes et qu’on appelle aussi « serouel ettekka ». Tellement proches les gens mais aussi les intérieurs des maisons des campagnes turque et algérienne que l’on pourrait les confondre n’était-ce la langue !

    Les livreurs de thé sont nombreux au Bazar, on en croise souvent. Pressés, ils se faufilent entre les gens avec une aisance et une légèreté déconcertantes, les frôlant à peine ! On pourrait penser que les mouvements amples qu’ils font faire à leurs plateaux chargés de verres de thé, feraient déborder ce dernier, mais pas du tout ! Pas une goutte n’est renversée ! Ces livreurs se savent observés du touriste épaté par leurs prouesses, et s’en amusent eux aussi. « Sssimiiiiiiiiiiiit !!! », crie un vendeur ambulant portant en équilibre sur sa tête un énorme plateau de Simit disposés en pyramide. Plus loin, c’est un vendeur de jus de cerises en tenue ottomane traditionnelle que l’on croise. Je suis ravie par toutes ces découvertes insolites, charmantes, émouvantes. Au détour d’une allée, nous tombons sur une magnifique fontaine en marbre ! Nous y faisons une halte rafraichissante, il fait si chaud ! Dans une autre petite allée paisible, nous nous installons dans un petit café sympathique et accueillant pour y boire un thé. Cette trêve, à l’abri du tumulte étourdissant du Bazar, estompe quelque peu son ardeur, son déluge de couleurs, de parfums, de saveurs. Le Bazar et son ambiance orientale, débordante de chaleureuse et joyeuse hospitalité !

    Contrairement au Grand Bazar, le marché populaire attire peu les touristes, et rares sont ceux qui s’y aventurent hormis quelques Soviétiques et parmi eux des marins en escale à Istanbul. Certains d’entre eux charrient d’impressionnants ballots de marchandises, d’autres, plus fauchés, font du troc, des poupées russes, des gravures sur bois, des cuillères, des boîtes en bois sculptées de motifs fleuris à dominante rouge, contre des souvenirs d’Istanbul. Nous sommes au temps de l’Union Soviétique, et la précieuse devise est parcimonieuse, voire absente. En Algérie, l’allocation allouée, une fois l’autorisation de sortie du territoire obtenue, s’élevait je crois à quelques 300 francs. Somme bien dérisoire même à cette époque, mais cela n’empêchait pas les allocataires de ramener des valises et ballots de marchandises impressionnants, et en particulier tout ce est qui habillement. Les négociations entre les marins et les vendeurs de souvenirs turcs sont âpres, chaque partie voulant s’assurer de faire la bonne affaire !

    Dans ce marché, le commerce en gros, demi-gros et au détail draine la multitude. Un bric-à-brac indescriptible de marchandises des plus hétéroclites ! Tout s’y vend et tout s’y achète : literies, ustensiles de cuisine, objets divers en métal, outils, bascules, ferraille, jouets, vêtements, tissus d’ameublement, linge de maison, bonbons, charcuterie, légumes, fruits…. La fracture est très nette entre ce quartier populaire, pauvre et délabré, et le centre touristique si bien entretenu. Extraordinaire et paradoxal Istanbul où le moderne et l’ancien, l’authentique et le faux, l’opulent et le misérable se côtoient à quelques rues près. Des « boyaci », (cireurs), il y en a beaucoup ! Des enfants surtout ! Trop d’enfants tout barbouillés de cirage se disputent les chaussures passantes. Ces enfants cireurs triment à temps plein ou partiel selon qu’ils vont ou pas à l’école. Hauts comme trois pommes, leur regard ne va guère au-dessus des genoux de leurs clients. Un enfant lève les yeux, rencontre mon regard, l’accroche, me sourit timidement, regarde mes chaussures. Dilemme ! Je lui souris de toute ma tristesse. Très mal à l’aise, je lui tends un peu d’argent, consciente que je lui fais l’aumône alors qu’il demande à être rétribué pour le travail qu’il fait. Derrière le vernis touristique, la vie est dure, si injuste, si implacable ! Aysu, habituée à ces scènes, ne les « voient » plus. Elle continue à bavarder, s’agaçant parfois de mon mutisme, ne comprenant pas cette gravité, cette tristesse profonde dans laquelle je suis plongée. Et de ce moment, les chaussures des hommes s’imposent à mon regard. Toujours brillantes, impeccablement entretenues y compris dans les lieux poussiéreux et encombrés de gravas ! Aucune gêne, aucun embarras à se faire « briller », par des mômes de surcroit ! Je verrai d’autres enfants proposant divers articles à la vente, dans des petites caisses de fortune : cigarettes, peignes, piles, billets de loterie, barrettes pour cheveux, épingles à nourrice…. Tout comme la richesse, la misère est aussi ruisselante de ce côté-ci.

    « Limooooon » crie ce limonci, marchand ambulant de jus de citron. « Siiimiiit » lui répond le simitci. « Missiiiiir » renchérit le vendeur de maïs grillé. Des métiers de la rue. Du rémouleur le « Bileyici », au fripier « Eskici », qui sillonne les rues avec sa charrette débordante de vaisselle à échanger contre des vêtements, au « Balikçi », marchand de poisson, au « Sebzeci », marchand de fruits et légumes, au « Çiçekçi », marchand de fleurs... Des rues très animées, foisonnantes de vie. Aysu m’explique que la terminaison « ci » qui se prononce « dji » signifie « métier de… ». Et me voilà reprojetée dans mon enfance ! Certains métiers « qahwadji » (cafetier), « sfendji » (marchand de beignets) prennent donc leurs racines ailleurs…. Je suis étonnée, émue par les affinités culturelles et linguistiques que je découvre, par ces marchants qui m’évoquent Miliana et ses rues ponctuées aussi des cris de ses vendeurs ambulants. Je me rappelle avec beaucoup de tendresse et de nostalgie ces précieuses tranches de vie perdues. L’impression d’un voyage dans le temps. Une sorte de flottement quelque part dans une dimension aux contours imprécis, évanescents, ou la rencontre de personnages pittoresques inattendus, insaisissables, intemporels, ceux de mon Algérie d’autrefois, et ceux d’une autre contrée, d’une autre histoire, ancienne, très ancienne mais liée. Pour les uns perdus dans les dédales de ma mémoire, et pour les autres, réels, arpentant les rues d’Istanbul en costumes Ottomans d’époque, portant ou poussant des contenants traditionnels remplis des produits qu’ils proposent aux passants ! Surprise et émotion encore, que la découverte plus tard de noms d’enseignes de magasins ou autres établissements, suggérant les noms de certaines familles de Miliana !

    De tous les marchands ambulants, c’est le Dondurmaci, marchand de glace traditionnelle qui m’a le plus marquée ! Ce dondurmaci à la moustache démesurément longue, épaisse et légèrement recourbée sur les côtés, porte un costume traditionnel Ottoman : chemise à manches longues blanche, gilet rouge brodé de fils d’or, pantalon un peu bouffant de même teinte tenu par une large ceinture en tissu enroulée autour d’une taille bedonnante, une chéchia istanbul rouge brodée de fils d’or également. C’est qu’il en impose ce personnage à l’allure altière. Le « spectacle » qu’offre ce dondurmaci, debout trônant au milieu de son beau meuble sur roues, mérite largement que l’on s’y arrête même si on n’est pas friand de glace ! Dondurma signifie crème glacée, un dessert confectionné à partir de bulbes d’orchidées sauvages séchées dont la farine appelée le Salep, constitue l’ingrédient de base. Cette variété d’orchidée ne pousse que dans les contreforts du plateau anatolien, d’où le caractère unique de cette glace, une pâte épaisse à la texture lisse et très douce, un peu gommeuse au goût. Elastique, elle a cette capacité de s’étirer jusqu’à, dit-on, former une corde à sauter, et se mangeait anciennement avec couteau et fourchette ! Mais revenons à notre dondurmaci ! Aysu ne tarit pas déloges sur les qualités gustatives du dondurma et la multitude des parfums aux fruits naturels proposés. J’ai plutôt envie de manger salé, mais conciliante, je cède devant son insistance. Les yeux d’Aysu sont pétillants, et son sourire un peu énigmatique. Je ne m’y attarde pas.

    Je choisis une glace nature, la vraie, l’originale, Aysu une glace à la pêche. Aussitôt la commande prise, notre personnage se met à chanter d’une voix grave et mélodieuse tandis que ses mains font tournoyer avec une incroyable agilité une sorte de tige en acier très longue pour lui faire faire des arabesques rapides et compliquées avant de la plonger dans un des nombreux contenants de glace aux noms de parfums souvent mystérieux pour moi. Il tourne cette tige, fouille dans la glace épaisse, résistante, y pèse de tout son poids, et la ressort avec à son bout de la glace. Aussitôt, il entreprend d’exécuter une myriade d’acrobaties complexes qui durent un temps. Fascinant ! Soudain, et au moment où je m’y attends le moins, je vois la longue tige, devenue complètement folle, arriver droit sur moi, et éviter de justesse mon visage ! Mon cœur fait un bond prodigieux, et accélère son rythme, affolé ! Je n’en suis pas encore remise qu’une cloche que je n’avais pas remarquée, se met à tinter avec frénésie juste au-dessus de ma tête ! Je fais un bond en arrière et bouscule quelqu’un ! Aysu éclate de rire, d’autres personnes autour de nous ne s’en privent pas non plus, le dondurmaci est ravi de sa facétie, moi perplexe, le cœur palpitant, pas très rassurée, vexée même !

    Le dondurmaci reprend l’extraction de la glace, commence à en remplir un cornet, et la tige de reprendre son ballet endiablé, passant d’une main à l’autre ! Imprévisible ce personnage, sournois, un peu « traitre » pensé-je! Sur mes gardes, je reste concentrée sur ses mains, des fois que la tige s’emballe à nouveau. Peine perdue ! La cloche actionnée à nouveau à mon insu me fait à nouveau faire un bond ! J’esquisse un sourire contrit. Tout le monde a l’air de trouver ces tours de passe-passe très drôles ! Le dondurmaci, lui, jubile, et la galerie s’amuse beaucoup. Moi, un peu moins quand même ! Enfin, la glace est prête ! Il me la tend avec un grand sourire. Pas rancunière pour un sou, je lui souris à mon tour, tends la main pour la prendre, et ne saisis que le vide ! Il refait ce scénario plusieurs fois. Ma patience comme ma complaisance se craquellent ! Je suis vraiment chiffonnée cette fois-ci ! Le dondurmaci, perspicace, me cède enfin ma glace et me gratifie d’un énorme sourire tout-à-fait charmant, candide même ! C’était donc ça le sourire énigmatique d’Aysu ! « Perfide » jusqu’au bout des ongles! Je goûte à ma glace. Douce, onctueuse, élastique... Un délice qui vaut finalement et malgré tout peur, tours et détours ! Le dondumaci ! Un poète nostalgique talentueux et inspiré, haut en couleurs, taquin, agile, habile et très attachant, défiant temps et époques pour offrir des instants magiques, des émotions vibrantes, pour un souvenir lumineux et souriant à chaque évocation.

    Nous n’aurons pas le temps de tout visiter et devons faire des choix. Aya Sofia, la Mosquée Bleue Sultan Ahmet et si on a le temps la Citerne Basilique. Le palais de Topkapi attendra la fin de ces vacances, à notre retour à Istanbul. Aya Sofia est incroyablement conservée malgré les stigmates du temps et des séismes. Successivement Basilique byzantine, Mosquée aux quatre minarets, puis Musée, Aya Sofia majestueuse et imposante, ne révèle pourtant pas de prime abord les trésors d’architecture, de fresques, de mosaïques de scènes bibliques, et d’ornements divers qu’elle abrite. Dès l’entrée, on se sent tout petits, presqu’écrasés ! Tout est tellement démesuré ! Le dôme et les colonnes sont gigantesques, le mélange de couleurs et de matières extraordinaire, la lumière y est éblouissante. Magnifique Aya Sofia !

    Sultanahmet Camii (se prononce djamii) ou la Mosquée du Sultan Ahmet aux six minarets ! Une œuvre architecturale somptueuse, édifiée près de mille ans après Aya Sofia et rivalisant de beauté avec elle ! Inondée de lumière avec ses innombrables fenêtres, elle est toute de bleue ornée avec ses carreaux de faïence d’où le nom de Mosquée Bleue. Sublime ! Son magnifique jardin fleuri aux nombreuses allées offre bien-être et détente. L’énergie, et la spiritualité profonde qui se dégagent de ces lieux éminents me touchent droit au cœur, me transportent. Sultanahmet Camii plus spécifiquement transmet quelque chose de fort, de vivant qui ne peut s’expliquer. Sa « parole » qui est un langage pour l’âme, emplit pleinement l’atmosphère, et chaque détail observé accentue cette sensation intense de communion avec ces lieux tolérants, respectueux et profondément spirituels. Sultanahmet Camii insuffle calme, bien-être et sérénité. J’aurais aimé m’y attarder, loin du tumulte et de l’agitation extérieurs…

    Avant de reprendre le bateau pour regagner la rive asiatique, nous poussons nos pas jusqu’à la Citerne Basilique que les Turcs appellent « le Palais englouti ». Et c’est véritablement un immense palais souterrain constitué d’une forêt dense de colonnes qui montent très haut. Spectaculaire réserve d’eau! De quoi tenir un siège ou défier des étés très secs ! Un authentique chef d’œuvre d’architecture et d’ingéniosité. L’éclairage très subtil donne de beaux et chaleureux tons orangés aux colonnes. La sensation d’être dans une sorte de sanctuaire silencieux où le clapotis de l’eau, seul, s’autorise un murmure de temps à autre, est là.

    Sur le chemin du retour, nous nous attardons un peu dans le quartier du pont de Galata. Un pont flottant en bois très ancien, très affairé, très animé. L’après-midi est bien avancé. Des pêcheurs à la ligne sont alignés avec leurs cannes à pêche contre la balustrade du pont. La prise semble bonne au vu des nombreux poissons se tortillant dans les seaux et bassines posés à terre. Sur les berges du Bosphore un peu plus loin, d’autres pêcheurs sont alignés avec leurs bateaux. Ils font frire du poisson, pêché tôt le matin, dans d’énormes bassines d’huile bouillante. Le poisson tout dégoulinant d’huile est mis dans de grosses miches de pain frais pour les clients amateurs. L’alléchante odeur de friture nous rappelle cruellement nos estomacs vides. Un déjeuner tardif sandwich au poisson ? Pourquoi pas ?! Nous ne le regrettons pas. Le poisson est frais, et la chair tendre et goûteuse !

    La visite des monuments historiques a été un peu rapide, mais je suis enchantée par autant de belles découvertes. Je reviendrai ! Dès que cela me sera possible ! Le bateau pour regagner la rive asiatique du Bosphore est déjà plein ! Demain matin, nous repartons vers le sud de la Turquie. Une amie réfugiée politique Turque de Paris militante active et recherchée pour ses activités politiques contre le régime de son pays nous a demandé d’aller voir sa famille, sa mère, ses sœurs, ses frères qu’elle n’a pas vus depuis dix ans. Elle veut des photos de tous et de partout, y compris de son village natal en montagne. Une autre amie militante elle aussi ayant pris le risque de rentrer en Turquie pour voir sa mère malade, a été arrêtée dès le passage en douane, et jetée en prison avec son enfant en bas âge ! Elle y était restée plusieurs mois ! Nous avons accepté bien évidemment !

    Adorables Gülnar et Güven ! Si généreux, si chaleureux, si accueillants ! Le diner, un véritable festin accompagné de cadeaux ! De magnifiques écharpes aux couleurs chatoyantes pour chacune d’entre nous, un livre pour apprendre le Turc pour moi et un beau livre en Turc sur les maisons en bois pour Aysu. J’espère vraiment pouvoir les recevoir à mon tour un jour à Paris ! La soirée coule douce, agréable et détendue en leur compagnie. Le matin, nous déjeunons tôt. Güven insiste pour nous déposer à la gare routière. Nous reviendrons dans trois semaines passer deux autres nuits avec eux avant de renter à Paris. Nous en profiterons pour visiter le palais de Topkapi et acheter quelques souvenirs. La Turquie vers laquelle nous allons est autre. C’est celle de la campagne, de la montagne, de la mer et c’est encore un tout autre univers en perspective...

    Je ne peux finir cette évocation d’Istanbul sans faire un hommage fort, plein, entier, sans m’incliner respectueusement, mais avec beaucoup de tristesse devant les milliers d’enfants cireurs de Turquie et d’ailleurs dont le nombre a explosé aujourd’hui, devant tous les enfants cireurs d’Algérie d’un temps pas si lointain, devant tous ces enfants travailleurs dans le monde.

    Ci-dessous ce qu’a écrit Mehmet, un cireur de chaussures de 9 ans scolarisé en 3ème année (CE2)

    « Moi, je voudrais aller dans le paradis. Là-bas, il y a des oiseaux, des papillons, et les fleurs de toutes les couleurs sentent bon. Je voudrais manger là-bas, des pommes, des oranges, des bananes, des kiwis, toutes sortes de fruits. Je voudrais avoir un vélo. Je voudrais lire de beaux contes…..

    Et ne je veux plus faire le métier de cireur de chaussures, plus du tout. Je veux m’asseoir et me reposer. Là-bas, je veux m’allonger et dormir bien, je veux lire des livres. Si je finis mon école, je veux être médecin. Je veux « rendre » les malades guéris.

    Dehors, il neige, j’ai froid. »


    Ramazan qui a sept ans tout juste et qui part à la recherche de clients dès le matin tandis que ses copains sont sur le chemin de l’école dit :

    « J’ai 4 frères et sœurs, mon père ramasse la ferraille et moi, je cire des chaussures. Je ne vais pas à l’école. Je cire environ 15 chaussures par jour et chaque fois je gagne 1 livre turque (0,30 €). Je participe au budget de ma famille. »

     

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  • Le 8 Mai 1945

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    Le 8 Mai 1945, la France fraichement libérée de l’Allemagne Nazie, réafirme dans un bain de sang sa domination coloniale en Algérie : Sétif, Guelma, Kherrata et tout le constantinois, 45000 morts ! Un massacre à grande échelle d’une violence et d’une sauvagerie inouies. Des Algériens musulmans ont manifesté pacifiquement pour revendiquer le même droit à la liberté, à la dignité. Un drapeau algérien a été sorti à cet effet par un scout musulman. Il fut parmi les premières victimes.... Kateb Yacine au cœur de ces tragiques événements nous livre son témoignage.

     

    Déjà le sang de Mai ensemençait Novembre, René Vautier

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  • AYNA / Souad MASSI

    Re

    « Cherchons comme cherchent ceux qui doivent trouver et trouvons comme trouvent ceux qui doivent chercher encore. Car il est écrit : celui qui est arrivé au terme ne fait que commencer. » Saint Augustin.

    Et c’est ce qu’a fait Souad Massi, artiste algérienne de Bab El Oued qui, telle le sourcier, a décelé la présence de l’eau pour que jaillisse la vie. « El Mutakallimûn » ou « Les Orateurs » son dernier album trouve sa genèse dans Al Andalous, terre d’accueil et de ressourcement, chaleureuse, hospitalière et ouverte, où l’épanouissement culturel et religieux rayonnait de mille éclats, pour cheminer vers la poésie arabe classique très ancienne mais aussi contemporaine, et la calligraphie. « El Moutakallimûn » est composé du répertoire de poètes contestataires ou anticonformistes ayant inscrit en lettres d’or la poésie arabe subtile, raffinée, lumineuse au patrimoine arabe, mais aussi universel. Restituer sans l’altérer la poésie ancienne, datant parfois de mille ans, a amené Souad Massi à faire appel à des spécialistes arabes pour la guider, l’aider à comprendre et chanter ces textes qui sont ardus parfois.

    Souad Massi s’éloigne un peu de son répertoire habituel pour l'ouvrir à cette inspiration puisée dans les purs et inestimables joyaux de cette poésie arabe ancienne et contemporaine: Abou El Qacim Chebbi, Elia Abû Madhi, Zouhaïr Ibn Abi Soulma, Ahmed Matar… (Je me souviens d’avoir appris de magnifiques poèmes de certains de ces auteurs quand j’étais au lycée parce qu’ils étaient au programme en littérature arabe). Certaines des chansons de Souad Massi dont celle que je présente sont interprétées avec brio, et ont conservé cette voix originelle, naturelle, douce, mélodieuse, chaleureuse à laquelle elle m'a habituée. Les styles de musique riches et divers sont superbement articulés et savamment arrangés pour un ensemble où chaque style trouve à s’exprimer dans un tout très harmonieux. On y trouve le nostalgique cha3bi, avec de savoureuses envolées de oud (luth) ou de banjo, des arabesques mélodiques, du folk, du pop, des sonorités jazzy, des parfums africains, des brises caribéennes….

    L’élaboration de cet album sorti en 2015 a nécessité deux ans de travail. Il constitue une réponse par le verbe beau, puissant à la vague forte de rejet et de stigmatisation que subit la communauté musulmane dans son ensemble en France. « Quand on connaît une culture, on appréhende plus justement les gens qui lui sont liés, nous confie la douce diva algérienne. Avec cet album, j’ai souhaité fournir des clés de compréhension et partager la sérénité que me procure la poésie. Quand je ne vais pas très bien, je lis des poèmes. Les savants et les poètes nous lèguent un héritage auquel nous avons tous droit, même si nous sommes pauvres. Mais il faut pouvoir y accéder… ».

    Ayna est une chanson dont le texte a été écrit par le poète irakien Ahmed Matar (né en 1954) que sa critique sociale a contraint à un long exil. Ce texte évoque un ami soudainement disparu parce qu’il avait demandé à un dirigeant : « Votre Excellence votre Excellence / Où est le pain où est le lait / Et la garantie du logement / Où est l’emploi pour tous / Et la gratuité des soins ? »

    Bonne écoute

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  • ERA / Misere Mani

     

    ERA "Misere Mani"



    Plus loin qu’ailleurs...
    Entre Rêve et Réalité...
    Lumière et Obscurité...

     

     

    If you look inside your soul
    The world will open to your eyes
    You will see...

     

     

     

     

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  • Docteure Aldjia Benallegue-Nourredine

     

    Docteure Aldjia Benallegue-Nourredine : La première femme médecin d’Afrique est partie en silence

    Sans titre 86 

    La professeure Aldjia Benallegue-Nourredine a été inhumée en Syrie.

     

     

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  • El Keyassine

     

    El Keyassine

    L’inspecteur Tahar et son « abrenti » c’est aussi le théâtre, une pure merveille avec Nouria sublime et d'autres !

    El keyassine, un sketch fin, subtil, irrésistiblement drôle. Dérision et subversion au programme. On ne s’en lasse pas malgré la longueur !

    Une enquête Anti morosité, détente, sourires, rires avec notre inspecteur Tahar metkellef bli zafiret ta3 srikete ou les zafiret ta3 el ktilete ou les zafiret ta3 tomobiletes ou les zafiret ta3 les minooooors...


     

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  • Gaâda Diwane de Béchar / Zina L'aamama

     

    En écho au "Vivre ensemble" et à l'orée de cette nouvelle année que je vous souhaite belle! Paix, tolérance, ouverture, fraternité et joie de vivre. A vous toutes et tous, bonne année!


    Gaâda

    « Gâada est un hymne à l'Algérie profonde, maghrébine, africaine, méditerranéenne, renaissante dans un monde décalé, aux saisons tourmentées. Mêlant et tissant tour à tour des rythmes arabo-berbères, des chants mystiques traditionnels, des sonorités africaines, des fresques musicales colorées de blues.Les musiciens et chanteurs du groupe sont ancrés dans les racines de la tradition orale, l'esprit résolument tourné vers la modernité, comme en témoigne la diversité des instruments employés (violon, banjo, luth, guitare acoustique, batterie, gumbri, qarkabous, bendir, mandole, guitare basse). » Musique du Monde.

    « Gaâda sème le vent. Nos corps en récoltent le tempo. Vent des tribus qui, sandjak oriflamme déployée, chantent et dansent ; processions de tribus qu’un même vent a fédérées en peuple.

    Au commencement était l’exil de l’esclavage. De la rencontre de descendants d’esclaves africains et de l’Islam est née la confrérie des Gnawa. Au cœur du Sahara, et sur son pourtour, Noirs, Berbères, Arabes, ont au fil des siècles, tissé les rythmes, les musiques qui disent la ferveur, soupir de l’opprimé adressant aux cieux une prière lancinante. Rythmes et musiques dépouillés, sans faste, tout empreints de la simplicité de la vie dans les territoires de l’éveil à la soif, le désert ; antienne rappelant la petitesse de l’homme devant l’immensité. Rythmes et musiques dépouillés pour célébrer avec une force exceptionnelle le miracle de la vie. »

    « Quelques exils plus tard, des travailleurs immigrés originaires de Béchar se rencontrent le dimanche, pour effacer les plis creusés par le labeur de la semaine, retrouver un bout de leur pays ; une hadhra-être présent, pour chanter le Diwane sur le mode traditionnel au rythme des seules percussions. »

    « Le nom complet du diwan est en réalité diwan Salihine, ce qui signifie réunion des gens de bien, ou hommage aux ancêtres vertueux (ceux qu'on appelle " les marabouts " en France). On y chante leur geste (le medh) et on appelle les participants à s'inspirer de leur exemple en communiant dans l'amitié des hommes et l'amour de Dieu. Les rythmes africains syncopés viennent rappeler l'apport des Noirs à la grandeur de l'Islam et le syncrétisme qui a été à la base du succès de cette religion dans les temps anciens où elle s'imposait par la conviction et non par la force. Elle rappelle le temps où l'Islam prônait l'amitié entre les hommes, quelle que soit leur race ou leur religion. C'est le chant de la fraternité, du bonheur du " vivre ensemble " incompatible avec le développement de la solitude, marque de notre temps. C'est le chant entêté de l'ouverture vers les autres, en ces temps où on électrifie les frontières et on cultive la peur de l'Autre. C'est le chant de la confiance dans la bonté ultime de l'Homme. C'est le chant de l'exaltation du versant mystique de la religion, celui de la quête individuelle de la Vérité, hors des chapelles et des prêches enflammés des porteurs de haine.El Gaada s'inscrit dans cette tradition. Plus encore, elle en fait une arme pour mener le combat de l'heure, celui de l'intégration de tous les citoyens dans la République, celui qui promeut le métissage fécond, celui qui pourfend le repliement mortifère. C'est à son honneur et c'est notre bonheur… »
    Brahim Senouci, Maître de conférences, Paris, Mars 2004.

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  • Bratsch / Sirba d'accordéon

     

    Bratsch dans un Sirba d'accordéon

    Et une belle journée pleine de punch : musique, joie, et bonne humeur avec le groupe Bratsch

    A vos pas, prêts ?… C’est parti, Hop! Hop! Hop! Hop!........

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  • Ömer Faruk Tekbilek / Hasret...

     

    Ömer Faruk Tekbilek , Hasret...

    Hasret qui signifie Nostalgie et qui serait ya hasrah de chez nous

    La musique de Faruk Omar Takbilek s’enracine dans la tradition musicale Turque, mais accueille aussi des sonorités plus contemporaines. Faruk la définit lui-même comme étant “cosmique”. Sa créativité prend sa source dans le mysticisme, le folklore, la romance et l’imagination.

    Bonne écoute

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  • Nusrat Fateh Ali Khan / Allah Hoo

    En lien avec le message de paix profonde de Aziz que je salue.

    Les Indonésiens en général et les Balinais en particulier sont un peuple pacifique, chaleureux, simple, humble et cela se sent, se vit, se communique aux visiteurs aussi. La vie spirituelle est très présente et très profonde, une philosophie de vie, une reconnaissance de la vie, à la vie, célébrée en continu malgré les conditions de vie souvent très difficiles. Les offrandes en fleurs, nourritures, encens jalonnent rues et habitations. Respect profond pour tout ce qui est vivant, visible comme invisible.

    On s’incline pour saluer l’autre, et on s’incline aussi pour prendre congé. En Algérie, on met la main sur le cœur pour saluer et prendre congé, un geste au sens si profond, si beau ! Paix, sérénité, bien-être, communion, plénitude même sont présents pour peu qu’on y soit sensibles, attentifs, réceptifs. Extraordinaire conscience de soi, de l’autre dans un environnement foncièrement humain, ouvert, tolérant, fraternel, profondément spirituel. Une expérience précieuse, rare.
    Merci Aziz d’avoir favorisé cette évocation et comme je vous comprends, le retour à un monde très matérialiste est quelque peu brutal.

    J’ai choisi de vous présenter Nusrat Fateh Ali Khan maître de qawwali, dans un sublime chant soufi, Elévation et Paix. Le morceau est un peu long, mais justement, pour s’imprégner de la profonde spiritualité de ce message, la longueur devient un chemin méditatif à parcourir. Alors bonne écoute pour les volontaires. Merci Aziz, Chantal pour vos messages de tolérance et de paix.

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  • فاطمة المرنيسي

    Entretien avec Fatema El Mernissi

    Allah yarhmek Fatema, repose en paix!

    …Entretien avec Fatema Mernissi et Kenza Sefrioui, journaliste à la revue culturelle arabe du Maghreb «Souffles» au Maroc, à propos de ce qu’il se passe dans le monde arabe aujourd’hui, et de ce que l’on appelle « le printemps arabe » le 02/07/2011.

    -Vous avez beaucoup travaillé sur la situation des femmes et sur les moyens de leur libération. Quelle est selon vous l’évolution majeure de la condition féminine au Maroc et dans le monde arabe?

    Depuis 1991, j’ai arrêté de travailler sur la femme et j’ai commencé à travailler sur l’islam numérique, pour une raison simple : on a vu la première guerre du Golfe sur CNN, et on se réveillait à trois heures du matin pour voir les bombes sur Bagdad. Six mois après, il y a eu la première télévision panarabe, MBC, puis, en 1996, Al Jazira. Depuis, il y a plus de cinq cents satellites panarabes. J’ai réalisé qu’il n’y avait plus de séparation entre le public et le privé. Dans l’islam, l’espace privé, c’est celui de la femme; l’espace public, l’argent, la politique et l’économie, etc., c’est celui de l’homme. Or cette séparation a été détruite par les médias satellitaires : il suffit d’avoir la parabole et, dans chaque maison, la femme regarde un feuilleton turc ou la vedette qui lui plaît devant son mari. J’ai pensé que ça allait être une révolution fondamentale dans les mentalités. Il y a eu aussi l’accès massif des femmes aux médias et aux moyens de communiquer. Elles ne transmettaient pas seulement les nouvelles, mais elles les fabriquaient, et étaient devenues des vedettes.

    -Cette évolution technologique a-t-elle eu un impact sur le Printemps arabe?

    Pour moi, la révolution des jeunes de 2011 montre enfin cette transformation radicale de la culture, des mentalités et des repères, qu’ils soient sexuels, politiques ou économiques. Pour réaliser ce qui s’est passé, il faut vous rappeler que tous les contes des Mille et Une Nuits se terminaient par cette phrase: «L’aube attrapa Shéhérazade et elle se tut, car c’était la fin de la parole permise».
    Shéhérazade ne parlait pas la journée, parce que c’est l’homme qui parle la journée. Elle ne peut parler que la nuit. Maintenant, Shéhérazade parle sur Al Jazira non stop! Les productrices d’émissions sont d’une agressivité incroyable ! Elles vous coupent un chef d’Etat comme rien du tout ! On ne peut pas comprendre ce qui s’est passé dans les rues lors de la Révolution du Jasmin ou du Printemps arabe, si on ne se rappelle pas que la technologie a déjà détruit les rapports de force et les rapports de soumission horizontale. On a l’air de découvrir Facebook, mais les satellites avaient commencé bien avant : dans la majorité des télévisions, on pouvait appeler ou envoyer des SMS. L’interactivité était déjà là. Les jeunes sont nés dans un espace interactif.

    Quels sont les autres apports de la technologie au niveau de la société?

    La technologie est un moyen de démocratiser les rapports entre les gens. Par exemple, les statistiques disent que les Marocains sont illettrés. Mais les statistiques de l’Etat, c’est de la blague. Quand j’ai écrit Les Sindbads Marocains, je suis allée à Zagora, et j’ai voulu acheter un miroir. Le vendeur m’a demandé 200 dirhams, j’ai dit 100 dirhams. Il m’a dit: «Non. Tu peux aller voir le prix sur mon site web parce que je n’ai pas de temps pour des gens comme toi ». Je lui ai dit: «Ah bon? Tu as un site?» Il m’a répondu: «Toi, tu as une voiture, un ordinateur, un téléphone, tu communiques avec la planète. Moi, je n’ai rien du tout. Ma vie dépend du touriste qui vient m’acheter mon artisanat. Donc j’ai besoin d’avoir un site pour montrer mes produits». Je suis restée baba et lui ai demandé ce qu’il avait répondu au dernier recensement. Il m’a dit qu’il avait répondu illettré, parce que s’il avait répondu alphabétisé, on lui aurait demandé quel diplôme il avait. Or il n’avait pas de diplôme et avait tout appris grâce à internet. Il parlait l’anglais et l’allemand, qu’il avait appris en regardant la télévision et en lisant de petits manuels, tels que L’Anglais en 5 jours. Donc les technologies ont permis aux gens d’être alphabétisés en dehors de l’école, qui est une semi-prison de l’esprit, puisque les profs n’ont pas bougé et ne connaissent pas l’interactivité. Et puis elles ont permis la remise en question de tous ceux qui détiennent le pouvoir, toute sorte de pouvoir. Dans le domaine économique aussi. J’ai fait une enquête sur une jeune femme qui vit dans le quartier populaire de Hay Karima, très modeste. J’ai été la voir chez elle. Elle a terminé sa thèse et travaille à des enquêtes. Elle vit dans une chambre minuscule avec sa grand-mère. La grande transformation de sa vie, c’est qu’elle a pu acheter un ordinateur portable avec une clé Inwi qui pour 10 dirhams, lui donne accès à internet pour 24 heures. Avant, elle payait 5 dirhams l’heure au cyber. Elle n’a pas d’espace privé, ni beaucoup d’argent, mais elle a la possibilité de se connecter avec le monde. Elle publie ses articles sur internet. Quand j’avais 23 ans, je n’avais pas cette possibilité. Envoyer une lettre coûtait beaucoup d’argent. Téléphoner coûtait extrêmement cher.

    Qu’est-ce qui fait, pour vous, la spécificité du mouvement du 20 février?

    Dans le Livre des Fous (Kitâb al-Hamqâ’), Ibn Jawzi dit qu’on reconnaît que quelqu’un est fou parce qu’il répond rapidement! Mais on assiste à l’émergence d’une société basée sur un leadership fondé sur l’écoute, et non sur le cri ni la violence. D’ailleurs, en Islam, il n’y a pas de centre, de personne sacrée. Même Mohammed est «bacharoun
    mithloukoum, un être humain comme vous». Comme il n’y a pas de hiérarchie pyramidale, on crée le leadership en se faisant aimer de ceux qui obéissent : «Pacifiez les rapports avec autrui (yassiru). Ne compliquez pas les choses (lâ tu’assiru)». C’est le hadith du Prophète rapporté par Bukhari dans son Sahîh. Pour moi, c’est l’effondrement de tous les pouvoirs de domination et la réémergence de la nécessité de négocier avec ceux qu’on dirige : ce sont des partenaires et non pas des esclaves. Donc un autre système est en train de se fabriquer. On me dit: «il n’y a pas de leadership». Peut-être qu’un nouveau leadership collectif est en train d’émerger. Pas une seule personne, mais peut-être un groupe. Je ne sais pas. Mais ce qui est sûr, c’est que le monsieur qui parle au nom de millions, c’est fini. C’est un fou. D’autre part, le mouvement est féminisé. Les hommes, les femmes sortent avec leurs enfants, toute la famille est dehors. On assiste à l’émergence d’une communauté basée sur le respect intégral de tous au sein du groupe. Ce que l’Occident ne connaît pas : l’Occident a l’individu, mais pas la communauté. Nous assistons à la naissance d’un individu adîb. Al-adâb, c’est être sensible au groupe: «l’art de l’autodiscipline et de l’introspection», selon le fameux dictionnaire Lissan al-‘Arab d’Ibn Manzour. L’adâb est cette sensibilité à autrui, au fait que tu n’es pas seul. Seuls les fous oublient les autres et s’évanouissent dans leur narcissisme. Quand on est normal, on est conscient qu’il y a le groupe, qu’il ne faut pas l’offenser mais le respecter. Ma théorie, c’est le adâb: la sensibilité, l’intelligence civique. Pour être heureux, il faut aussi servir les autres, et ne pas leur faire du mal.

    -Qu’est-ce qui vous frappe, au niveau de l’enjeu social de ce mouvement?

    Le plus évident, c’est le niveau politique et le niveau économique. Mais pour moi, c’est le niveau psychologique qui va demander le plus de temps. On assiste à une renégociation globale. Ce n’est pas uniquement entre le roi et le peuple, ni entre le roi et les partis politiques. Il y a un grand débat entre les différentes générations, entre les parents et les enfants. Tout le monde se remet en question. Pour la première fois, les parents se remettent en question. C’est pour ça que ça dérange tout le monde. On n’est pas habitué. C’est bien simple, ma génération, le mot clef, c’était « skout, tais-toi». Je n’ai jamais entendu quelqu’un dans ma famille me dire «parle, ma fille, dis-moi ce que tu penses». On dit qu’on insulte les vieux, ce n’est pas vrai. Mais c’est la première fois où la relation entre les générations est négativisée. Ma génération regardait les leaders, Allal El Fassi, Mohammed V, comme des dieux, en quelque sorte. De nos jours, tu regardes ton chef avec un œil critique. On attaque les politiques. Il y a plein d’insultes contre les intellectuels : c’est parce qu’ils ne sont pas dans la rue ! Les jeunes auraient voulu avoir ce contact avec eux. Plus que jamais, les jeunes veulent parler avec leurs professeurs, avec les intellectuels. Ce n’est pas une guerre entre les générations, c’est le désir de transformer cette relation. On ne veut pas un papa, on veut un nouveau père, ou une nouvelle mère, qui arrive à écouter l’enfant. La révolution du 20 février, c’est qu’on doit accepter que sa position de pouvoir soit déstabilisée, et c’est bon parce que ça apprend à être plus dans l’écoute. C’est pour ça que l’humour est important. Mais ça va prendre du temps. Ce que je trouve magnifique, c’est que les jeunes sont pacifiques. Ils ne veulent plus de violence. C’est le côté le plus important de ce mouvement. C’est pour ça, au lieu de leur tomber dessus en disant qu’ils sont avec les extrémistes – d’ailleurs, même les extrémistes sont transformés – on ferait mieux de réaliser qu’on ne peut plus être fort avec la violence. Les jeunes veulent un monde sans violence. Le fait de ne pas écouter, c’est de la violence. Le fait d’empêcher les gens de faire de l’humour, c’est de la violence, parce que l’humour, c’est voyager là où on ne t’attend pas, c’est traverser les ponts… On va dans un monde où les ponts seront toujours traversés et où Shéhérazade ne s’arrêtera pas à l’aube, elle continuera à parler toute la journée. Il faut que Shahrayar apprenne à ne pas être le seul à parler : Shéhérazade va changer le rythme parole, écoute…

     

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  • TAGRAWLA/ YEMA TEDDA HAFI


     

    A MA MERE...

    Tagrawla "Yema Tedda Hafi" "Ô Mère Aux Pieds Nus"

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  • Rafeef Ziadah - ' We Teach Life, Sir !

     

     

    UNE PAGE QUE JE DEDIE A TOUTES LES VICTIMES INNOCENTES DE LA BETISE HUMAINE.



    « Comment pouvez-vous savoir si la terre n'est pas l'enfer d'une autre planète? » Aldous Huxley


    … Je professe la religion de l’Amour
    Et quelque direction que prenne ma monture
    L’Amour est ma religion et ma foi …
    L’Emir Abdel Kader


    L’Espoir est une veilleuse fragile

    Sur cette terre vouée au désastre

    Nous tenons, nous résistons

    Nous nous arc-boutons

    Contre vents et marées

    Défiant le soleil des armes

    Son éclat meurtrier

    Car il faut persister, persister sans fin

    Dans l’âpreté des jours

    Comme si l’on ne devait jamais mourir

    Dans ce poème, ce n’est pas moi qui vous parle

    Dans ce poème, Ce n’est pas ma voix que vous entendez

    Mais ce qui me traverse et me maintient :

    L’ombre désespérée de la beauté

    Cet espoir infini au cœur des hommes

    Car dans nos mains qui tremblent

    Cette petite lueur d’Espoir,

    Est une veilleuse fragile

    Au cœur de la nuit carnassière

    Bernard Mazo

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  • Hommage à l'Algérie, au Peuple Algérien

    En ce mois de Novembre Historique, je souhaite rendre un hommage viscéral profond, total à ce valeureux Peuple Algérien dans toutes ses composantes, fier, digne, courageux, généreux, pacifique et fondamentalement humain, humaniste. Un ensemble riche de toutes ses diversités: nuances, variétés, couleurs, un magnifique arc-en-ciel qui fait que l’Algérie est l’Algérie, celle qu’on aime, avec le souhait ardent que cet ensemble demeure un tout harmonieux, fraternel, solidaire et portant haut et avec fierté ses différences, ses valeurs, ses richesses.... Allah yarham echouhada!

    Je viens de ce pays… de K. Akouche

    Le montagnard ne cède ni à la rudesse des nuits hivernales qu’il accueille sans couvertures chaudes, ni à la brutalité des longues journées de labeur, encore moins à l’imprécation du sort qui lui a tatoué le front.

    Depuis la nuit des temps, sa vie est synonyme de résistance, d’endurance et de ténacité. Son repas se résume à quelques figues sèches trempées dans un bol d’huile d’olive.

    Son vin: pas plus d’une coupe de lait caillé.
    Ses habits: un simple tissu de laine.
    Ses chaussures: des savates sans lacets.
    Sa maison: un toit de tuiles posées sur des roseaux et du chaume, raccommodés avec de l’argile et du schiste, le tout soutenu par des poutres taillées dans d’antiques oliviers, où les humains et les bêtes vivent grégaires.
    Ses valeurs: la famille, la dignité, l’honneur et la liberté.
    Ses vertus: le pardon, le sens du partage et l’hospitalité.
    Sa religion: l’amour sans fin, l’amour de son prochain, de ses bêtes, de ses arbres, de sa terre, de ses dieux, de ses saints et même…de ses ennemis…

    Tel est cet être touchant à qui le monde a tourné le dos: une âme chaste et un cœur débordant de tendresse.

    Un être jaloux qui ne badine ni avec ses principes, encore moins avec ses valeurs.
    Je viens de ce peuple.

    J’appartiens à ce peuple…
    J’appartiens à ce peuple que le destin et les âges iniques ont relégué au rang de spectateur.
    J’appartiens à ce peuple qui assiste, la bouche muselée, au cirque arbitraire de l’Histoire qui piétine sa civilisation.
    J’appartiens à ce peuple de troubadours qui sait manier le verbe, comme tant d’autres savent si bien manœuvrer les armes.
    J’appartiens à ce peuple qui, à cause de la brutalité de l’existence, ne se sent nulle part chez lui.

    Comme mes aïeux qui ont traîné leur vie d’un bout à l’autre, c’est mon tour d’endosser l’attirail du soldat de l’exil.

    Désarmé, dans le sillage de l’aventure, j’affronte les douleurs, les frayeurs et les fantômes des territoires étrangers.

    Je suis l’empreinte de ce peuple.
    Je porte en moi son interminable errance, ses pérégrinations incessantes au large de l’Histoire et au bord des Civilisations.
    Je suis le produit des péripéties de mon peuple.
    Je suis l’authentique descendant de ce peuple.

    Dès le berceau, il m’a légué ses mots et ses douleurs. J’en ai fait ma morale, j’en ai fait mes valeurs. J’en ai construit et rafistolé les bribes de ma vie. Du giron de ma mère où j’ai tété le lait de mes racines, jusqu’à aujourd’hui ; de l’enfant effarouché que j’étais, habillé d’une robe usée jusqu’à la trame, lorsque je me vautrais et me roulais dans la poussière brûlante de la cour de notre maison en torchis, je n’ai cessé de porter mes chimères à bout de bras…

    J’appartiens à ce peuple d’Hommes libres, riche malgré tout de sa misère : de ses loques en laine lavées à la sueur de l’infortune et au sang de la fatalité, de ses galettes d’orge cuites au feu rougeâtre de l’adversité, de ses oliviers mille fois millénaires élevés comme par défi si haut dans le ciel…

    J’appartiens à ce peuple riche malgré tout de ses figues, de ses montagnes, de ses bijoux, de son artisanat, de son métier à tisser et de la beauté sauvage de ses filles…
    J’appartiens à ce peuple d’hommes et de femmes libres, qui n’a jamais eu la conquête comme mode de vie, ni la violence comme gagne-pain…

    Depuis des générations immémoriales qu’il résiste et qu’il se bat, qu’il souffre et qu’il se débat. Forgeron de métaphores, chantre de beautés, bâtisseur de paix ou charmeur de divinités; tout ce qui est bon sied à ses états d’âme et tout ce qui est mauvais n’atteint aucunement son esprit.

    Ce peuple est mon peuple.
    Sa terre est mon univers.
    Son univers est ma foi.
    Sa foi est ma croyance.
    Ses doutes sont mes certitudes.
    Ses quêtes sont mes rêves.
    Ses rêves sont mes illusions.
    Ses illusions sont mes douleurs et ses révoltes sont mes colères…

    Quel brave peuple que ce peuple valeureux ! Il sait être digne dans sa misère, brave dans son martyre, dur dans ses révoltes, endurant dans ses corvées et tendre dans son art.

    Ainsi survit mon peuple dans l’épreuve.
    Ainsi rêve mon peuple dans l’ambition.
    Aucun pesant d’or ne réussira à corrompre ses bijoux en argent et en corail et nul Crésus ne pourra se permettre de s’offrir son âme.
    Ses valeurs ne se bradent pas, ses principes ne s’achètent pas.

    Mon peuple c’est ce peuple pauvre parce qu’il ne mange pas souvent à sa faim. Mon peuple c’est ce peuple humble, discret, presque effacé; déshérité sans pour autant être miséreux, car mon peuple n’est pas l’indigent qui fait la manche…
    Il est riche malgré tout de sa faim de pacifisme, de sa soif de non-violence et de son humanisme à perte de vue.

    Il a su fabriquer d’une vulgaire peau de lièvre un tambour pour traquer les démons et tailler d’un roseau une flûte pour charmer ses malheurs.

    Mon peuple c’est le chant des tripes incandescentes, le cri des cœurs sensibles, le roulement interminable des bendirs, les notes suaves de la mandoline. Mon peuple c’est la complainte, la berceuse, la danse, le poème, la verve et l’élocution…
     

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  • Etre né quelque part / M. Leforestier

     

    Un message de paix, d’ouverture et d’espoir que je dédie à toutes et à tous sans exclusive, sans murs, et sans frontières au nom de l’Altérité

     

    "Le mental intuitif est un don sacré et le mental rationnel
    est un serviteur fidèle. Nous avons crée une société qui honore le serviteur et a oublié le don."

    "Dans un univers passablement absurde, il y a quelque chose qui n'est pas absurde, c'est ce que l'on peut faire pour les autres "

    "Notre pouvoir ne réside pas dans notre capacité à refaire le monde,
    mais dans notre habileté à nous recréer nous-mêmes"

    "N'oubliez pas, nous affectons tous le monde à chaque instant, que nous le voulions ou pas. Par nos actions et nos pensées, parce que nous sommes tellement profondément interconnectés les uns les autres. Travailler sur notre propre conscience est la chose la plus importante que nous faisons à tout moment, et être Amour est l'acte créateur suprême"
     

    Bien à vous tous et toutes

     

     

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  • Ali Farka Toure & Toumani Diabate / Sabu Yerkoy

     

     Est-il besoin de présenter ces deux géants musiciens virtuoses griots, l’un Ali Farka Touré ou guitariste interprète du Blues du Désert, qui n’est pas issu de la caste des griots, mais qui l’est devenu et a été reconnu comme tel au Mali et considéré comme le griot des temps modernes, et Toumani Diakité Malien aussi, joueur de Kora, cet instrument calebasse de 21 cordes, perpétuant la tradition de sa caste depuis quelques 70 générations ?

    Les griots sont ces poètes dépositaires de la tradition orale, ces conteurs des mythologies africaines entre épopées, légendes, histoires…, ces mémoires vivantes, ces gardiens de la mémoire collective, ces passeurs de lien entre générations, et en communication avec le monde, universels. Ensemble et chacun, ces virtuoses nous immergent dans les profondeurs de l’âme de l’Afrique, dans ses racines, là où tout a commencé. C’est le langage de l’âme, de l’esprit qui vibrent, et font vibrer nos âmes à l’unisson, en harmonie avec les notes et les sons merveilleusement riches, divers, créatifs, sensibles et pleins de leurs instruments respectifs. Comprendre la langue devient alors superflu.

    Détente, réceptivité, et accueil ouvert à leur musique, une ressource précieuse pour un ressourcement profond! Un premier morceau en duo Ali Farka Touré et Toumani Diakité « Sabu Yerkoy », et un second avec Vieux Farka Touré Fils « Ai du » qui ne dément pas son père au regard de l’héritage qui lui a été transmis question Blues ! Bonne écoute !

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  • M. Sosa & M. Nascimento/ Volver a los diecisiete

    Après la formation du gouvernement de Salvador Allende au Chili, Mercedes Sosa a enregistré un album en hommage à Violeta Parra « Homenaje a Violeta Parra », dans lequel elle a repris des textes de la Chilienne Violeta Parra tels que « Gracias a la vida » ou « Volver a los diecisiete ». Un succès retentissant dans toute l’Amérique latine ! Mais, quoi de plus naturel ! Mercedes Sosa comme Violeta Parra étaient le flambeau des arts populaires et du folklore ainsi que du chant engagé et révolutionnaire dans toute l’Amérique latine.

    Je vous propose d’écouter cette magnifique chanson que Mercedes Sosa interprète en duo avec Milton Nascimento en hommage à Violeta Parra, en hommage à l'Amour, en hommage à la Vie.

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  • Mercedes Sosa/Todo Cambia

    Hommage à Mercedes Sosa. Entre constance et changements, unité et influences, une chanson tout en dynamique, tout en mouvement, tout en action, tout en vie, tout en nuances, tout en espoir.

    Mercedes Sosa surnommée « La Negra », Argentine d’origine Indienne a consacré toute sa vie à donner sa voix extraordinairement belle, chaude, touchante par la grâce de son émotion, puissante, si puissante, à son pays, à l’Amérique latine, au monde. « Yo no canto por cantar », je ne chante pas pour chanter est le titre d’un de ses albums, pour signifier son engagement culturel constant pour les arts populaires, et politique pour les droits de l’Homme à travers le monde, aux côtés des sans voix. Sa voix magnifiquement pleine et profonde se voulait être entière à leur service.

    Un double symbole incarné par Mercedes, celui du « Mouvemiento de la Nueva Cancion »ou la valorisation et l’intégration des musiques populaires régionales épurées des modes passagères et commerciales, dans un recueil d’abord national, puis sud américain ouvert et nourri par d’autres musiques populaires du monde, et celui de l’engagement politique dans la chanson contestataire dans laquelle elle s’est très rapidement inscrite chantant des textes et poèmes de Violeta Parra, Pablo Neruda, Milton Nascimento, et bien d’autres encore. Cela lui a valu arrestation en plein concert, censure, interdiction de chanter, et finalement exil douloureusement vécu en Europe.

    Mercedes Sosa a partagé la scène avec de prestigieux chanteurs tels Pavarotti, Joan Baez, Sting, Andrea Bocelli…, chantant inlassablement l’espoir et la résistance, les joies et les peines des peuples d’Amérique latine jusqu’à devenir « la Voz de Americà », une icône populaire Sud Américaine et Internationale.

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  • ...Le plus important bouleversement démographique...

    La colonisation occidentale, le plus important bouleversement démographique de l’histoire de l’humanité

    Par René Naba
    Août, 2015

    1- La Méditerranée un cimetière marin

    30 000 personnes ont péri en dix ans entre 1995 et 2015 aux portes de l’Europe dont 3.500 en 2014 et 1.800 pour le premier semestre 2015. Un nombre record de 137 000 migrants ont traversé la Méditerranée dans des conditions périlleuses au cours du premier semestre 2015, soit une hausse de 83% par rapport au premier semestre 2014. La situation devrait empirer avec l’été : le nombre de migrants en Méditerranée était passé en 2014 de 75 000 au premier semestre à 219 000 à la fin de l’année, selon l’agence des Nations unies pour les réfugiés.

    L’Union Européenne a mis sur pied un plan d’urgence pour soulager la Grèce et l’Italie, premiers pays concernés par l’afflux de migrants. Selon ce plan, l’Union européenne doit se partager la prise en charge de 40.000 demandeurs d’asile originaires de Syrie et d’Érythrée arrivés en Italie et en Grèce depuis le 15 avril. La France serait censée en accueillir 4 051 venant d’Italie et 2 701 venant de Grèce. Paris devrait également accueillir 2 375 des 20 000 réfugiés reconnus par les Nations unies, qui demandent pour eux une protection internationale.

    En comparaison, du fait des guerres de prédations économiques menées par le bloc atlantiste contre les pays arabes, Le Liban, la Turquie et la Jordanie accueillent à eux seuls plus de quatre millions de réfugiés syriens, alors que la France n’en a accueilli que 500 à titre humanitaire depuis 2011 ! « Dans une maison (…), il y a une canalisation qui explose, elle se déverse dans la cuisine. Le réparateur arrive et dit j’ai une solution : on va garder la moitié pour la cuisine, mettre un quart dans le salon, un quart dans la chambre des parents et si ça ne suffit pas il reste la chambre des enfants », a ironisé Nicolas Sarkozy, occultant, lui, ce fils d’immigrés, Français de « sang mêlé », comme il se définit, sa lourde responsabilité dans la destruction de la Libye et de la projection migratoire qui s’est ensuivi vers le Nord de la Méditerranée.

    Retour sur ce naufrage civilisationnel

    II- Un fardeau de l’Homme blanc ou une prédation de la planète ?

    « C’était au début du printemps 1750 que naquit le fils d’Omoro et de Binta Kinté, dans le village de Djoufforé, à quatre jours de pirogue de la côte de Gambie ». (Roots : The saga of an american family (1976) Alex Haley, titre de l’ouvrage en français « Racines » (2).
    Curieux cheminement. Curieux croisement : alors que l’Africain du Sine Salloum, région natale de l’auteur de l’ouvrage « Roots », en même temps que celle du signataire de ce papier, était extirpé de ses racines par les colonisateurs de la Sénégambie pour se projeter au-delà des océans en vue de contribuer à la prospérité du Nouveau Monde, les Français et Anglais, Espagnols et portugais, d’abord, au XVIII me -XIX me siècle, puis les Libanais et les Syriens, ensuite au XX me siècle, étaient conduit à l’exode sous l’effet des contraintes économiques.
    Un mouvement parallèle… Le Noir allait peupler l’Amérique, quand le blanc se substituait à lui sur son continent, comme intermédiaire entre colonisateurs et colonisés.

    Cinquante-deux millions de personnes, colons en quête d’un gagne-pain, aventuriers en quête de fortune, militaires en quête de pacification, administrateurs en quête de considération, missionnaires en quête de conversion, tous en quête de promotion, se sont expatriés du « Vieux Monde », en un peu plus d’un siècle (1820-1945), à la découverte des nouveaux mondes, lointains précurseurs des travailleurs immigrés de l’époque moderne.

    Au rythme de 500 000 expatriés par an en moyenne pendant 40 ans, de 1881 à 1920, vingt huit millions (28) d’Européens auront ainsi déserté l’Europe pour peupler l’Amérique, dont vingt millions aux États-Unis, huit millions en Amérique latine, sans compter l’Océanie (Australie, Nouvelle Zélande), le Canada, le continent noir, le Maghreb et l’Afrique du sud ainsi que les confins de l’Asie, les comptoirs enclaves de Hong Kong, Pondichéry et Macao.

    Cinquante deux millions d’expatriés, soit le double de la totalité de la population étrangère résidant dans l’Union Européenne à la fin du XX me siècle, un chiffre sensiblement équivalent à la population française. Principal pourvoyeur démographique de la planète pendant cent vingt ans, l’Europe réussira le tour de force de façonner à son image deux autres continents, l’Amérique dans ses deux versants ainsi que l’Océanie et d’imposer la marque de sa civilisation à l’Asie et l’Afrique.

    « Maître du monde » jusqu’à la fin du XX me siècle, elle fera de la planète son polygone de tir permanent, sa propre soupape de sécurité, le tremplin de son rayonnement et de son expansion, le déversoir de tous ses maux, une décharge pour son surplus de population, un bagne idéal pour ses trublions, sans limitation que celle imposée par la rivalité intra européenne pour la conquête des matières premières. En cinq siècles (XVe-XXe), 40 % du monde habité aura ainsi peu ou prou ployé sous le joug colonial européen. Prenant le relais de l’Espagne et du Portugal, initiateurs du mouvement, la Grande-Bretagne et la France, les deux puissances maritimes majeures de l’époque, posséderont à elles seules jusqu’à 85 pour cent du domaine colonial mondial et 70 % des habitants de la planète au début du XX me siècle, pillant au passage, le Portugal et l’Espagne l’or d’Amérique du sud, l’Angleterre les richesses de l’Inde, la France le continent africain.

    III- L’effet Boomerang : « L’invasion barbare »

    Par un rebond de l’histoire, dont elle connaît seule le secret, l’effet boomerang interviendra au XXe siècle. L’Europe, particulièrement la France, pâtira de sa frénésie belliciste, avec l’enrôlement de près de 1.2, millions des soldats de l’outre-mer pour sa défense lors des deux guerres mondiales (1914-1918/1939-1945) et la reconstruction du pays sinistré. Au point que par transposition du schéma colonial à la métropole, les Français, par définition les véritables indigènes de France, désigneront de ce terme les nouveaux migrants, qui sont en fait des exogènes; indice indiscutable d’une grave confusion mentale accentué par les conséquences économiques que cette mutation impliquait.

    L’indépendance des pays d’Afrique neutralisera le rôle du continent noir dans sa fonction de volant régulateur du chômage français. L’arabophobie se substitue alors à la judéophobie dans le débat public français avec la guerre d’Algérie (1954) et la Guerre de Suez (1956), avant de muter en Islamophobie avec la relégation économique de la France à l’échelle des grandes puissances. La xénophobie française se manifestera alors d’une manière inversement proportionnelle à la gratitude de la France à l’égard des Arabes et des Musulmans, dans le droit fil de son comportement post guerre mondiale à Sétif, en Algérie, en 1945, et à Thiaroye, en 1946, au Sénégal.

    Cinq siècles de colonisation intensive à travers le monde n’auront ainsi pas banalisé la présence des « basanés » dans le regard européen, ni sur le sol européen, pas plus que dans l’imaginaire occidental, de même que treize siècles de présence continue matérialisée par cinq vagues d’émigration n’ont conféré à l’Islam le statut de religion autochtone en Europe, où le débat, depuis un demi-siècle, porte sur la compatibilité de l’Islam et de la République, comme pour conjurer l’idée d’une agrégation inéluctable aux peuples d’Europe de ce groupement ethnico-identitaire, le premier d’une telle importance sédimenté hors de la sphère européo-centriste et judéo-chrétienne.

    Les interrogations sont réelles et fondées, mais par leur déclinaison répétitive (problème de la compatibilité de l’Islam et de la Modernité, compatibilité de l’Islam et de la Laïcité, identité et serment d’allégeance au drapeau), les variations sur ce thème paraissent surtout renvoyer au vieux débat colonial sur l’assimilation des indigènes, comme pour démontrer le caractère inassimilable de l’Islam dans l’imaginaire européen, comme pour masquer les antiques phobies chauvines, malgré les copulations ancillaires de l’outre-mer colonial, malgré le brassage survenu en Afrique du Nord et sur le continent noir, malgré le mixage démographique survenu notamment au sein des anciennes puissances coloniales (Royaume-Uni, France, Espagne, Portugal et Pays Bas) du fait des vagues successives des réfugiés du XX me siècle d’Afrique, d’Asie, d’Indochine, du Moyen-Orient et d’ailleurs ; malgré les vacances paradisiaques des dirigeants français à l’ombre des tropiques dictatoriaux; comme pour dénier la contribution des Arabes à la Libération de la France; le rôle de la Libye et de l’Irak de soupape de sûreté à l’expansion du complexe militaro industriel français avec leurs « contrats du siècle », en compensation du renchérissement du pétrole consécutif à la guerre d’octobre (1973).Le rôle supplétif des djihadistes islamistes sous tutelle occidentale en tant que fer de lance du combat dans l’implosion de l’Union soviétique, dans la décennie 1980, en Afghanistan, puis dans l’implosion de la Yougoslavie (Bosnie et Kosovo), dans la décennie 1990, enfin contre la Syrie, dans la décennie 2010.

    Au-delà de l a polémique sur la question de savoir si « l’Islam est soluble dans la République ou à l’inverse si la République est soluble dans l’Islam », la réalité s’est elle-même chargée de répondre au principal défi interculturel de la société européenne au XXI me siècle. Soluble ou pas, hors de toute supputation, l’Islam est désormais bien présent en Europe d’une manière durable et substantielle, de même que sa démographie relève d’une composition interraciale, européenne certes, mais aussi dans une moindre proportion, arabo-berbère, négro-africaine, turque et indo-pakistanaise.

    Premier pays européen par l’importance de sa communauté musulmane, la France est aussi, proportionnellement à sa superficie et à sa population, le plus important foyer musulman du monde occidental. Avec près de cinq millions de musulmans, dont deux millions de nationalité française, elle compte davantage de musulmans que pas moins de huit pays membres de la Ligue arabe (Liban, Koweït, Qatar, Bahreïn, Émirats Arabes Unis, Palestine, Îles Comores et Djibouti). Elle pourrait, à ce titre, justifier d’une adhésion à l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI), le forum politique panislamique regroupant cinquante-deux États de divers continents ou à tout le moins disposer d’un siège d’observateur.

    Socle principal de la population immigrée malgré son hétérogénéité linguistique et ethnique, avec près de 20 millions de personnes, dont cinq millions en France, la communauté arabo-musulmane d’Europe occidentale apparaît en raison de son bouillonnement -boutade qui masque néanmoins une réalité- comme le 29 me État de l’Union européenne. En s’y greffant, l’admission de la Turquie, de l’Albanie et du Kosovo au sein de l’Union européenne porterait le nombre des musulmans à près de 100 millions de personnes, représentant 5 % de la population de l’ensemble européen, une évolution qui fait redouter à la droite radicale européenne la perte de l’homogénéité démographique de l’Europe, la blancheur immaculée de sa population et aux « racines chrétiennes de l’Europe ». Au point que l’ex UMP, le parti sarkoziste en France, a institué une clause de sauvegarde, soumettant à référendum l’adhésion de tout nouveau pays dont la population excède cinq pour cent de l’ensemble démographique européen.

    Pour un observateur non averti, le décompte est impressionnant : l’agglomération parisienne concentre à elle seule le tiers de la population immigrée de France, 37 % exactement, tous horizons confondus (Africains, Maghrébins, Asiatiques, et Antillais), alors que 2,6 % de la population d’Europe occidentale est d’origine musulmane, concentrée principalement dans les agglomérations urbaines. Son importance numérique et son implantation européenne au sein des principaux pays industriels lui confèrent une valeur stratégique faisant de la communauté arabo-musulmane d’Europe le champ privilégié de la lutte d’influence que se livrent les divers courants du monde islamique et partant le baromètre des convulsions politiques du monde musulman.

    Fait désormais irréversible, l’ancrage durable des populations musulmanes en Europe, la généralisation de leur scolarisation, l’affirmation multiforme de leur prise de conscience ainsi que l’irruption sur la scène européenne des grandes querelles du monde islamique, le bouleversement du paysage social et culturel européen qu’elles auront impliquées au dernier quart du XX me siècle ont impulsé un début de réflexion en profondeur quant à la gestion à long terme de l’Islam domestique.
    Toutefois, sous l’effet de la précarité économique et de la montée des conservatismes, l’Europe, sous couvert de lutte contre le terrorisme, en particulier la France, a pratiqué depuis un quart de siècle une politique de crispation sécuritaire illustrée par la succession de lois sur l’immigration (lois Debré-Pasqua-Chevènement-Sarkozy-Hortefeux), apparaissant comme l’un des pays européens les plus en pointe dans le combat anti-migratoire, alors même que sa population immigrée a baissé de 9 % en une décennie (1990-1999).

    L’euphorie qui s’est emparée de la France à la suite de la victoire de son équipe multiraciale à la coupe du monde de Football, en Juillet 1998, n’a pas pour autant résolu les lancinants problèmes de la population immigrée, notamment l’ostracisme de fait dont elle est frappée dans sa vie quotidienne, sa sous-employabilité et la discrimination insidieuse dont elle fait l’objet dans les lieux publics. Avec les conséquences que comportent une telle marginalisation sociale, l’exclusion économique et, par la déviance qu’elle entraîne, la réclusion carcérale.
    Les attentats anti-américains du 11 septembre 2001 ont relancé la xénophobie latente au point que se perçoit lors des grands pics de l’actualité, tel le carnage de Charlie Hebdo en janvier 2015, une véritable ambiance d’arabophobie et d’islamophobie.

    Trente ans après la révolution opérée dans le domaine de la communication, quinze ans après la communion interraciale du Coupe du monde 1998, les Arabes et les Africains demeurent en France des « indigènes », sous-représentés dans la production de l’information, d’une manière générale dans l’industrie du divertissement et de la culture, et d’une manière plus particulière dans les cercles de décision politique pour l’évidente raison qu’ils sont difficilement perçus comme des producteurs de pensées et de programmes, alors que leur performance intellectuelle ne souffre pas la moindre contestation.

    Au seuil du III me millénaire, la France souffre d’évidence d’un blocage culturel et psychologique marqué par l’absence de fluidité sociale. Reflet d’une grave crise d’identité, ce blocage est, paradoxalement, en contradiction avec la configuration pluriethnique de la population française, en contradiction avec l’apport culturel de l’immigration, en contradiction avec les besoins démographiques de la France, en contradiction enfin avec l’ambition de la France de faire de la Francophonie, l’élément fédérateur d’une constellation pluriculturelle ayant vocation à faire contrepoids à l’hégémonie planétaire anglo-saxonne, le gage de son influence future dans le monde.

    Au seuil du XXI me siècle, la France offre ainsi le spectacle d’un état aux pouvoirs érodés tant par la construction européenne que par la mondialisation, une société marquée par la désagrégation des liens collectifs, de partis politiques coupés des couches populaires, d’une gauche socialiste à la remorque des thèmes de mode, d’une droite à la dérive reniant ses idéaux, les deux dévastés par les affaires de corruption avec un noyau dur de l’extrême droite représentant 1/5 du corps électoral, une nation minée par la montée des corporatismes et du communautarisme ainsi que par l’exacerbation, sur fond des guerres de prédation des économies de la rive sud de la Méditerranée (Libye, Syrie), se superposant au conflit israélo-palestinien et à l’antagonisme judéo arabe sur le territoire national. Une France plongée dans la pénombre, en pertes de repères, en quête de sens, victime des remugles de sa mémoire. Le contentieux non apuré en France à propos de Vichy et de l’Algérie continue de hanter la conscience française, de même que son passif post colonial.

    Quatre ans après la chute de Kadhafi, la Libye apparaît comme une zone de non-droit, déversant vers l’Europe un flux migratoire constant, lointaine réplique d’une colonisation intensive de l’Occident de l’ensemble de la planète provoquant un bouleversement radicale de la démographie et de l’écologie politique et économique de quatre continents (Afrique, Amérique, Asie, Océanie), sans la moindre considération pour le mode de vie indigène, sans la moindre préoccupation pour un développement durable de l’univers. Sans le moindre motif que la cupidité.
    Les cargaisons migratoires basanées projetées navalement par la Libye vers la rive occidentale de la Méditerranée, au-delà du risque qu’elles font planer selon les puristes européens sur la blancheur immaculée de la population européenne, résonne dans la mémoire des peuples suppliciés comme la marque des stigmates antérieures que l’Europe a infligées des siècles durant aux «damnés de la terre» et qu’elle renvoie désormais à sa propre image. Une image de damnation.
    « La France n’aime pas qu’on lui présente la facture de son histoire. Elle préfère se présenter comme l’oie blanche innocente qu’elle n’a jamais été. Ce n’est pas ainsi que perdure une grande nation, mais en respectant ses valeurs. Le dire, c’est servir son pays. Le nier c’est l’offenser », Noël Mamère dixit.

    L’histoire est impitoyable avec les perdants. Elle est tout aussi impitoyable avec ceux qui l’insultent.

    Notes

    1. René Naba est l’auteur de l’ouvrage «Du Bougnoule au sauvageon, voyage dans l’imaginaire français», (Harmattan 2002) dont est extrait ce chapitre, cf à ce propos «Sur le flux migratoire mondial au XX me siècle –

    2. Alex Haley : De son vrai nom Alexander Murray Palmer Haley, né le 11 août 1921 à Ithaca, mort le 10 février 1992 à Seattle. Écrivain noir américain, il est connu notamment grâce à sa collaboration à l’autobiographie de Malcolm X et surtout Roots, le livre qui changea la compréhension du problème noir aux États-Unis).
     

  • Yel Bahdja Yel Assima/ K. Aouidat-Smaïn 75

     

     

    Yel Bahdja Yel Assima

    Avec Karim Aouidat et son fidèle compagnon Smaïn 75, un duo irrésistible !

    Vidéo déjà proposée en simple lien dans un des commentaires, que j’ai plaisir à représenter, je ne m'en lasse pas!

    Un brin de « echoq », beaucoup de « wahch », en cette fête de L3id El Kbir.
    A toutes et à tous SAHA 3IDKOUM !!

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  • Ya Hal 3alam, Ana Mine Haqi... /O monde, j’ai le droit…

     

     

    Extraits de la Déclaration des Droits de l’Enfant

    « L’enfant est reconnu, universellement, comme un être humain qui doit pouvoir se développer physiquement, intellectuellement, socialement, moralement, spirituellement, dans la liberté et la dignité. »

    Principe premier
    L’enfant doit jouir de tous les droits énoncés dans la présente Déclaration. Ces droits doivent être reconnus à tous les enfants sans exception aucune, et sans distinction ou discrimination fondées sur la race, la couleur, le sexe, la langue, la religion, les opinions politiques ou autres, l’origine nationale ou sociale, la fortune, la naissance, ou sur toute autre situation, que celle-ci s’applique à l’enfant lui-même ou à sa famille.
    Principe 2
    L’enfant doit bénéficier d’une protection spéciale et se voir accorder des possibilités et des facilités par l’effet de la loi et par d’autres moyens, afin d’être en mesure de se développer d’une façon saine et normale sur le plan physique, intellectuel, moral, spirituel et social, dans des conditions de liberté et de dignité. Dans l’adoption de lois à cette fin, l’intérêt supérieur de l’enfant doit être la considération déterminante.
    Principe 3
    L’enfant a droit, dès sa naissance, à un nom et à une nationalité.

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  • Beihdja Rahal / La joie des âmes...

     

    « La joie des âmes dans la splendeur des paradis andalous »

    Le cœur, l’âme et l’esprit baignant dans l’univers de la poésie et de la philosophie de la musique arabo-andalouse (les émotions et sensations vécues hier lors d’un concert de musique arabo-andalouse), je vous propose deux morceaux interprétés avec beaucoup de talent, de douceur et de sensibilité par Beihdja Rahel, sublime élévation ! Le premier « Sayidi ef3al ma yassourek » et le second plus connu « Selli houmoumek » si le cœur vous en dit. Bonne écoute.

    «Au départ c'était un pur hasard. C'est devenu une passion au fil des années et maintenant je peux parler de devoir. Devoir de transmettre ce que j'ai eu la chance de recevoir de mes maîtres et de mes aînés»

    «… Il y a le plaisir d'interpréter la belle musique andalouse, d'être emportée par la grandeur de la poésie, mais aussi l'engagement de transmettre tout cet art aux générations futures et au grand public.»

    «Je suis interprète d'un patrimoine ancestral que je défends et qui me passionne et que je continue à transmettre, il n'y a pas de place à la création ou à la composition. C'est un travail prenant et difficile qui me plaît, pourquoi changer ?»

    «Si un jour je dis que je suis arrivée, il vaut mieux que j'arrête. Ça veut dire que je n'ai plus rien à prouver, plus rien à donner. Si le plaisir d'apprendre, de découvrir n'existe plus, il vaut mieux se retirer»

    * « La joie des âmes dans la splendeur des paradis andalous »*, ouvrage de Beihdja Rahal pour la partie musicale, et de Saâdane Benbabaâli pour la partie littéraire « Nous voulons que le public comprenne et pas seulement qu'il écoute. Après la musique, nous voulons qu'il découvre la poésie chantée, son origine, les auteurs qui l'ont conçue, qui n'étaient pas seulement poètes mais aussi philosophes, leur faire découvrir un autre univers de beauté.» Beihdja Rahel.


    « Sayidi ef3al ma yassourek »

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  • Nina Simone / Feelings

    Nina Simone dans FEELINGS

    Auriez-vous oublié vos sentiments ? Ceux qui ouvrent à la poésie, au rêve, à l’autre, aux autres, au monde, à l’univers ? Alors Respirez à fond, lâchez prise, et accueillez vos "Feelings, nothing more than Feelings..." Nina Simone dans une interprétation de « Feelings » profondément humaine, foncièrement universelle. Magistrale, Sublime Nina Simone !

    Quelques extraits de son intervention propre auprès du public, le texte original n’étant que prétexte pour amener ce dernier à se détendre, à quitter la surface pour aller au fond de soi et se reconnecter avec ses sentiments. Vous allez voir, c’est loin d’être facile ! Le texte original et l’histoire qui le sous-tend deviennent secondaires, ce n’est plus du sentiment amoureux qu'il est question, mais de l’univers des sentiments ... Seuls les sentiments et rien de plus que les sentiments...

    -...Feelings of love, you know that ?... together, and we do it ! We get to the mirror( ?) where we have forgotten our feelings of love. You will help, hee !

    -...We have forgotten our feelings of love

    -Damn ! You know what ? What a shame we have to write a song like that !... I do not believe the conditions that produced a situation that demanded a song like that !

    -Well come on, clap... Damn it, what’s wrong with you ?

    -Come on, let’s hit the climax, you know the song, man !

    -...I’ll let you go, so soon, ...and so embarrassingly soft

    -So let’s please do the choirs.. Feelings...

    -Come on...

    -Feed me, feed me, feed me

    -No matter what....

    -I’ll always have my feelings, nothing can be stopped...
     

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  • Mathieu Côte/Qu'est ce qu'ils sont cons

    Mathieu Côte "Qu'est ce qu'ils sont cons"

    En prolongement au thème abordé par Eva Joly dans son livre « La force qui nous manque » (voir extraits de son livre dans le post précédent), Mathieu Côte, auteur, compositeur, interprète, trop tôt fauché par la mort « chante » le monde dans lequel nous vivons (de plus en plus rare de nos jours). Pendant ce temps… les entreprises du CAC 40 continuent de faucher jusqu’à l’indécence, l’écœurement, la nausée, la saturation espoirs, vies et avenirs de millions, de milliards d’humains, et de détruire environnement et biodiversité…

    Quelques extraits de ce qu’un internaute a écrit sur Mathieu Côte alors qu’il était encore bien vivant :

    « Avec son nom rigolo qui pousse au mauvais calembour, genre « il a la côte, Matthieu », son prénom de trentenaire à la mode gentiment décoiffé, ses petites lunettes d’intello et son apparence globalement de bon élève - sans aller jusqu’au cliché du premier de la classe, en voilà un qui d’emblée brouille les pistes, avance masqué sous ses airs de pas y toucher et vous assène un direct au foie dès le premier couplet. En enchaînant avec une série de jolis crochets gauche droite en pleine poire, cet M là, qui n’est officiellement pas un « fils de », confirme sans complexe un punch de poids lourd de la chanson. Et on voit tout de suite que ça l’amuse, par-dessus le marché, non mais pour qui se prend t-il, je vous le demande.

    En tous cas, le ton est donné une bonne fois pour toutes, ce qui peut toujours faire gagner du temps. En effet, la dérision et la causticité du propos ne faiblissent pas un instant au fil des titres. Bien sûr on voit tout de suite planer pas loin les fantômes de ceux qui se sont penchés sur le berceau : ce fils par contre caché de Brel est aussi un neveu des tontons flingueurs - avec ou sans silencieux - et un petit cousin splendide du Père Noël, celui là même qu’est une ordure. Et le Tonton Georges a bien dû jouer les nounous quelques temps...

    Assez loin des chanteurs qui excitent des armées de lolitas sucrées et pré pubères, hystériques à la vue de leur star préférée, ces idoles du disque aux chansons roses racontant des « tranches de vie » témoignant d’un vécu qui se limiterait à la lecture des magazines people et des catalogues de mobilier suédois, Matthieu Côte, lui, semble à l’aise, comme un « poison » dans l’eau souvent tiédasse de la new nouvelle nouvelle chanson. Avec une vraie insolence, un charme fou, un professionnalisme évident, une énergie chaleureuse. Avec ce mélange plutôt savoureux d’expressions presque surannées et d’images résolument contemporaines [...] Toutes les nuances et la richesse de la langue, celle des Ferré et des Leprest, celle qui nous rappelle que la vraie poésie [...], sans pour autant jouer les gros bras, mais en taillant de beaux costards sur mesure à certains justement gros bras, genre macho de base et autres adeptes de l’ordre, de l’uniforme et du galon.

    Son tour de chant est une performance, par la qualité de l’écriture et du regard porté sur le monde, par la précision d’exécution et la maîtrise vocale. Une performance physique également, car le garçon interprète ses textes à fond et on comprend qu’il finisse en sueur. Tout ça sans la moindre tentative de basse séduction. Ce type est un roc. Un sérieux contrepoids et contre-pied donc, à la molle tendance genre « je fais des chansons parce que heu, je sais pas mais c’est festif tu vois ».

    Les matheux, les statisticiens, les shamans et les astrologues sont, pour une fois, tous d’accord : les probabilités de voir arriver Côte à des sommets dans peu de temps sont très très élevées. Même dans un pays où les anciens beaufs et les nouveaux cons ont réalisé l’union sacrée pour nous pourrir la vie. Ainsi, on ne peut souhaiter à cet électron fou que de rester libre encore longtemps et de garder cette aisance de ton et de geste qui fouette le sang et rafraîchit comme une bonne « gazouza » (adaptation) glacée un de ces jours de canicule hélas si péniblement fatale à nos Anciens.

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  • Regard sur l'Afrique

     

      Eva Joly magistrate franco-norvégienne, femme politique française, députée européenne a instruit des dossiers politico-financiers dont l'Affaire Elf.

    Extraits de son livre:

    « La force qui nous manque »

    Source "Regard sur l'Afrique" 31/12/2014 (Les intertitres sont de la rédaction)

    Wal hdith qyass...

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  • ONB/Jarahtini-Marhba-Jibouhali

     

    "Rendez-vous Barbès" Orchestre National de Barbès

    Jarahtini / Marhba/Jibouhali

    Dans cet album « Rendez-vous Barbès », l’ONB revient à ses origines et à ce qui a fait sa notoriété : un savant mélange de musique Gnawa, Chaâbi, Allaoui, Raï. Festifs, enthousiastes et débordants d’énergie, les musiciens nous entraînent dans leur tourbillon à notre grande joie !

    Ce morceau juste pour le plaisir de reprendre les foulards (pas vraiment appropriés) et de se laisser entrainer par la musique. Certains passages faisaient partie du répertoire que les femmes chantaient dans les mariages à Miliana avec derbouka, tar et clappement des mains. Ah, la, la, la, la, nostalgie, nostalgie… Nous lâcheras-tu jamais !!!

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  • Petit Service

    Un tout petit PPS pour sourire ou rire...

    ...Sympa la copine...!!

    Quand on aime, on ne compte pas!!

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  • Anouar Brahem /The Astounding Eyes Of Rita


    "Il faut dire qu'en authentique " maître enchanteur " de l'oud, ce luth traditionnel oriental millénaire qui trimballe dans sa calebasse tout l'héritage musical du monde arabe et islamique, Anouar Brahem est un phénomène, un véritable concentré de paradoxes féconds; un classique suprêmement subversif ; un solitaire résolument ouvert sur le monde ; un "passeur de cultures " d'autant plus enclin à s'aventurer aux limites les plus extrêmes de lui-même, qu'il entend bien ne jamais céder d'un pouce sur des exigences esthétiques forgées au fil du temps sur un profond respect de la tradition.

    Et c'est sans doute parce qu'il a su reconnaître d'emblée cette complexité qui le fonde comme une force, parce qu'il a toujours cherché à faire de ce fourmillement d'influences et de passions disparates la matière même de son travail et de sa création, qu'Anouar Brahem s'affirme aujourd'hui comme l'un des rares compositeurs et improvisateurs capables d'inventer une musique à la fois totalement ancrée dans une culture ancestrale hautement sophistiquée et éminemment contemporaine dans son ambition universaliste.

    Qu'il fasse ainsi résonner la poésie envoûtante de son oud dans les contextes les plus variés, du jazz dans tous ses états, aux différentes traditions musicales orientales et méditerranéennes (de sa Tunisie natale aux horizons lointains de l'Inde ou de l'Iran), sa musique tendre et rigoureuse ne cesse de redéfinir un univers poétique et culturel savamment composite, oscillant sans cesse entre pudeur et sensualité, nostalgie et recueillement." S.Ollivier

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  • Chasse à l’outarde et à la gazelle : L’Algérie saignée à blanc

    Chasse à l’outarde et à la gazelle : L’Algérie saignée à blanc

    Par A. N. Messaoud (16-07-2015)

    À la limite entre les Hauts-Plateaux du Sud-oranais et du Sahara, le massacre des animaux sauvages protégés continue à faire reculer la biodiversité tant chantée sur tous les toits des instituts de recherche et des administrations. Les deux principales espèces visées sont l'outarde et la gazelle. Les princes orientaux (Saoudiens, Qataris, Koweïtiens, Émiratis), qui organisent des «safaris» sous ces latitudes, sont souvent accompagnés et protégés par les services de sécurité algériens. Sur le plan légal, on ne sait s'il faut parler de braconnage au sens que lui donne la loi sur la chasse, ou de «récréation» légalisée par le droit régalien.

    En tout état de cause, ces visites quasi régulières, qui mobilisent toute une logistique dans les espaces désertiques de Naâma, El Bayadh, Bougtob, Brizina, Ouled Sidi Cheikh,…etc., sont à l’origine de la régression du patrimoine animalier, qui plus est, figure sur la liste des espèces protégées. La campagne, si on se permet de lui donner ce nom, commence dès le recul des grandes chaleurs, en octobre. Les chefs, généralement d’ascendance princière, emmènent avec eux des serviteurs et des factotums asiatiques, comme en connaissent bien les pays d’origine de ces chasseurs. Les serviteurs viennent du Pakistan, du Bangladesh, des Philippines, du Soudan,…etc.

    Grave atteinte au patrimoine faunistique

    Au cours de ces dernières années, l’on a pu nous donner cette «consolation» consistant pour certains princes à aider les Algériens à reproduire partiellement l’espèce d’Oubara (outarde) par couvaison d’œufs reproducteurs et élevage d’oisillons. Pour la gazelle, rien n’a été fait pour remédier à sa régression sur ses aires naturelles. Parfois, les «braconniers» recourent aussi à d’autres formes de «marchés», comme le don fait par l’émir du Qatar, Khalifa Ben Hamad Al Thani en 2013 à la wilaya d’El Bayadh consistant en la construction d’un hôpital pour cancéreux de 30 lits.

    Outre ces «campagnes» connues et programmées dans le temps, d’autres formes de braconnages se produisent quasi régulièrement et visant souvent la gazelle dite Legmi. Ainsi, des Koweïtiens et Saoudiens, en plus des Algériens, ont été déjà surpris par la gendarmerie en train de chasser cet animal protégé par la loi.
    L’on sait que certains parmi ces encombrants visiteurs orientaux, se sont, au cours des dernières années, prévalus de certains appuis dans les sphères de décision algériennes pour justifier une grave atteinte au patrimoine faunistique du pays qui est, d’ailleurs, en train de connaître une forte régression. Les braconniers jettent généralement leur dévolu sur l’outarde dont le foie, assurent-ils, serait un bon aphrodisiaque pour des corps prématurément blasés ou pour des âmes fortement désappointées. Il aurait apparemment des effets plus efficaces et beaucoup moins nuisibles que le Viagra.

    Début de prise de conscience

    Les gestionnaires des espaces naturels algériens, conscients du danger qui pèse sur la richesse naturelle animale, ont été à l’origine de la législation dont l’aspect coercitif est censé servir de moyen de dissuasion pour tous ceux qui seraient tentés d’altérer ou de porter atteinte à la richesse faunistique et floristique du pays. L’ordonnance du 15 juillet 2006 portant sur la protection des espèces animales menacées de disparition est claire à ce sujet. Elle punit d’amendes, et parfois de prison, les délinquants qui se seraient livrés à la chasse d’animaux sauvages protégés par la loi. Cette dernière s’applique également aux éventuels complices locaux qui auraient «permis, facilité, aidé ou contribué, par quelque moyen que ce soit, à la chasse ou à la capture, à la détention, le transport ou la commercialisation d’animaux ou parties d’animaux mentionnés sur la liste à l’article 3 de la présente ordonnance» . L’article 3 donne une liste de 23 espèces protégées menacées de disparition, allant du varan du désert jusqu’au guépard et aux cinq variétés de gazelles, en passant par les deux variétés d’outarde, le fennec, l’addax,…etc.
    Dans ce domaine précis, comme dans d’autres secteurs similaires où les équilibres environnementaux du pays sont en jeu, les scientifiques algériens et la société civile commencent à prendre conscience du danger qui guette l’avenir des milieux naturels, les ressources touristiques et esthétiques du territoire ainsi que les richesses du patrimoine culturel. Des pièces de musées algériens n’ont-elles pas franchi les frontières pour atterrir en Tunisie ou en France? Des tortues de l’Atlas n’ont-elles pas été écoulées sur les marchés informels d’Europe?

    Entre les textes et leur application: il y a loin de la coupe aux lèvres

    «Le 21e siècle sera écologique ou ne sera pas». Cette sentence d’un spécialiste aura-t-elle une oreille attentive sous nos latitudes, à Brizina, Ouled Sidi Cheikh, Naâma et partout ailleurs où la vie, enserrée dans le désert et menacée par l’action anthropique, sollicite protection, assistance et soutien? Et pourtant, l’Algérie s’est dotée des meilleures lois qui soient en matière de protection de l’environnement. Mieux, elle a adhéré à tous les protocoles et conventions internationales se rapportant à la protection et à la promotion de l’environnement sous toutes ses déclinaisons (zones humides, zones de montagne, parcs naturels, plantes et animaux menacés de disparition,…). Néanmoins, entre les lois et leur application, il y a comme un hiatus formé par des intérêts personnels ou de groupes qui ne sauraient être neutralisés par l’état actuel d’une administration prise dans la tourmente de l’instabilité de ses structures, de la médiocrité de la formation de ses agents et de la perméabilité de son corps aux différentes luttes d’intérêts.

  • عصفور طل من الشباك

    "Un individu conscient et debout est plus dangereux pour le pouvoir que dix mille individus endormis et soumis." Gandhi.

    "Ce qui me fait peur, ce n'est pas la méchanceté des méchants mais le silence des justes." Gandhi
     


    عصفور طل من الشباك - مارسيل خليفة
    الخليل اميمة

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  • Ghardaïa et l'épuisement de l'Etat National Algérien

    Une analyse d'un grand intérêt, un scénario pertinent pas si improbable que cela... En effet, on a vu sa réalité prendre forme ailleurs et procéder à un véritable démantèlement. Ces nations, que nous connaissons tous ont été disloquées, dissoutes. Est-ce que c'est ce qui nous pend au nez? Les prédateurs sont à nos portes, à l'affût et les ingrédients sont déjà là depuis longtemps...

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  • Bratsch / Opa Ni Nanai

    "Bratsch (bratsch roumain est un violon alto) est tout d'abord une rencontre entre des musiciens français, d'origines multiples et venant de diverses expériences jazz ou traditionnelles, et de la musique tsigane d'Europe de l'Est, spécialement de Roumanie, de Bulgarie, de Grèce, d'Arménie... et du Jazz Manouche inventé par Django Reinhardt."

    "En pratiquant depuis sa naissance le " jouer tsigane ", Bratsch le ramène à sa fonction première de plaisir (ivresse de jouer, joie d’ouïr), loin des compilateurs sectaires, loin des reproducteurs stériles. Mais l’éclectisme du répertoire n’exclut pas la fidélité, et la fidélité fait bon ménage avec la fantaisie, de même que la graine du bouleau, portée par le vent, ira planter un autre arbre identique au premier et qui pourtant vivra, dans une farouche indépendance, sa vie d’arbre."

    "Ainsi, leurs chants, leurs danses courent, chevaux sauvages, au grand galop, qu’ils excitent de leurs cris, de leurs " opa ", " opcha ""
     

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  • En attendant El medfa3...

     

    En attendant El medfa3 ki yedrab

    Ce coup de canon tiré à blanc qui annonçait la rupture du jeûne, expression qui est restée jusqu’à relativement récemment alors qu' El medfa3 ne tonnait plus depuis bien longtemps.

    Ramadhan Karim, un sketch tendre, drôle et nostalgique pour retrouver toute la saveur des ramadhans d’antan. Quelques moments de pur plaisir dans lesquels chacun, chacune pourrait se retrouver soit directement soit dans ses souvenirs d’antan avec ses parents, et grands-parents.

    Saha Ftourkom !

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  • De Mashreq à Maghreb/Titi Robin & Mehdi Nassouli

    De Mashreq à Maghreb/Titi Robin & Mehdi Nassouli

    Thierry Robin

    « Mon univers esthétique est l'héritier pleinement moderne et contemporain d'une civilisation qui, elle, est ancienne, méditerranéenne, qui a réunit de nombreux styles artistiques tout au long de ses rives, depuis le sud des Balkans jusqu'à l'Afrique du Nord, des rives sud de l'Europe jusqu'au Machreq. Il a été fondateur à une autre époque pour de nombreux artistes mais aussi scientifiques, médecins, philosophes, artisans ou poètes.

    De plus, la culture méditerranéenne a longtemps été irriguée par un fleuve culturel et philosophique venu du Nord de l'Inde, à travers l'Asie Centrale. C'est également le même chemin qu'ont parcouru les Gitans. Voilà pourquoi j'entends parfois dans le chant d'un Kalo du quartier San Jaume de Perpignan la même métaphore poétique que me soufflait quelques jours plus tôt un Langa du Rajasthan ou un qawal de Lahore. Tous ces styles se font écho, s'opposant ou s'attirant, mais se rejoignant sans cesse. Ils sont toujours vivants et transparaissent sous mille formes complémentaires.

    Créateur contemporain, je ne fais donc aujourd'hui aucunement de la "fusion" mais, armé de ce langage qui m'est propre, de ce vocabulaire et de ces compositions qui racontent mon parcours et mon identité, je revendique au contraire une filiation avec les éléments de cette mosaïque à la fois diversifiée et homogène qui préexistait largement à ma démarche. » Titi robin


    Mâalem Mehdi Nassouli

    Baignant dans la culture Gnawa depuis sa plus tendre enfance, Mehdi Nassoula entamera un voyage initiatique auprès des Mââlems gnawas qui lui permettra de découvrir une variété musicale riche et variée, et d’acquérir une solide connaissance de la tradition musicale gnaouie. Il s’ouvrira à d’autres influences à l’extérieur des frontières marocaines, et influencera avec bonheur et beaucoup de talent de grands musiciens.

    « ...Voila qu’un étranger arrive, sans faire de bruit, / sans laisser de traces derrière lui… » Bonne écoute.
     

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  • Biya dhaq el mour/Blaoui el houari

    Biya dhaq el mour

    Tout comme « Bakhta », « Bia Dak El Mour » est une œuvre poétique-phare du chant Bedoui oranais. Son géniteur n'est autre que le Cheikh El Hachemi Bensmir qui a légué à son digne successeur, Blaoui Houari, le soin de pérenniser, à travers une très belle mélodie, ce standard Wahrani.

    Bensmir, en maître incontesté du genre Baladi, est né en 1877 à Oran , à M'dina Djdida exactement. Il est issu d'une vielle famille, oranaise originaire de Mascara. Après avoir appris le Coran à Sidi El Houari, auprès de Cheikh Mustapha Ben Chérif, le barde se lancera, dès son jeune âge, dans le Chiire El Melhoune. « Bia Dak El Mour », pur lyrisme conciliant foi divine et sentiment d'amertume à l'endroit de l'ordre colonial, vaudra au poète, durant les années vingt, un séjour en prison. Car en fait, les cinquante deux vers de cette sublime inspiration « subversive » renvoient à un dialogue qu'entreprend le poète dans un cimetière avec une femme éplorée à la suite du décès de son frère qui n'est autre que Houari Ould El H'biche. L'endeuillée, à l'image de la grande poétesse arabe El Khanssa, étale dans ses pleurs tous les mérites de son frère qui était un réconciliateur (Jah) célèbre sur la place d'Oran. La rengaine du poème et du poète, prédication et consolation, revient entre chaque strophe pour rappeler dans la résignation « qu'il est écrit que l'homme peut être vaincu et que ses malheurs augmentent ». Et dans une longue litanie, l'affligée entend dire « que peut représenter ton malheur face à celui de tous ces hommes qui, humiliés et fouettés, s'en vont, boulets aux pieds, dans les bateaux du non-retour ». Ici, l'allusion est faite au « bateau blanc » qui emmenait les rebelles avant l'heure vers le bagne de Cayenne. Bensmir a chanté « Wahrân Ki Kounti », une autre œuvre moins connue mai qui chante la splendeur de la ville d'Oran avant la colonisation Française. Il mourra subitement au mois de juin de l'année 1938.

    Il laissera une lignée de Chanteurs à l'image de son fils Bensmir Missoum, encore vivant de nos jours. Ce qui est perceptible dans cette œuvre, c'est l'isotopie de la résignation et de l'abandon face à l'hégémonie du colonisateur, la même qui caractérisera toute la production littéraire algérienne et politique du début du siècle, jusqu'aux années quarante.

    (Source El Watan 14 déc. 2005)

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  • Karima/A yema thessa


    Pas besoin de traduction. Toute la douceur du monde est contenue dans ce simple mot
     

    « yema »


    Clip avec la doyenne de la chanson Kabyle Lla Yamina Allah yarhamha

     

     

     

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  • Caravanserai/Loreena Mc Kennitt

    Loreena Mc Kennitt est auteur, compositeur, interprète, harpiste, accordéoniste et pianiste.

    Caravansérail est le titre de ce morceau extrait de l’album « Nights from the Alhambra » concert donné à Grenade (morceau que j’ai toujours plaisir à écouter et que j’aime faire écouter). Loreena est partie sur la trace de ses ancêtres irlandais et écossais. La quête mythique, mystique qu’elle entreprend et qui imprègnera sa musique la mènera par les routes, monts, vallées et sentiers à la rencontre d’autres cultures, d’autres civilisations… Ses compositions où se mêlent les influences Celtes et celles d’Orient sont d’une grande richesse sonore, d’une grande force. Loreena McKennitt met merveilleusement bien en scène ce monde du voyage (cadre, musiciens, textes, instruments…) pour nous introduire, avec beaucoup d’émotion et de sensibilité dans la magie des rêves, dans leur univers envoutant, magie et rêves qu’elle a elle-même découverts pendant ses voyages.

    «... Toujours consciente que nous devons assumer le poids du passé et être à l’écoute des leçons que nous enseignent ces voix disparues, je maintiens encore l’intime conviction que nous sommes le point culminant de toute l’histoire qui nous précède et que ce qui nous unit les uns aux autres doit nécessairement être plus important que ce qui nous sépare. Aussi, j’entretiens encore l’espoir qu’en aspirant à créer un climat qui encourage l’harmonie et la diversité intégrée, l’ensemble de nos croyances sauront nous guider vers un avenir garant de notre pérennité en respect de la force de la vie qui nous anime.» Loreena Mc Kennitt

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  • Un après-midi presque banal…

     

    Un après-midi presque banal…

     Fenêtre sur cour, clin d’œil au maître du suspens… Moments malicieusement joyeux, désarmants, parfois insolites, un peu déconcertants, déroutants même... Surprendre l’intimité de quelqu’un…L’abandon de soi… Penser que l’on est seul, à l’abri des regards... Déposer ces valises pesantes, charriées tous les jours, bourrées de conventions, de codes, de rôles parfaitement huilés que l’on joue à l’infini... Se défaire enfin de ses oripeaux mondains étriqués pour être, soulagement suprême, soi, entre soi, chez soi. L’image s’impose, le flash accroche… Effraction… Instants de vie surpris, instants de vie saisis. Conscients ou inconscients… Des murs indiscrets, des fenêtres curieuses … Regards croisés…

    Assise à la lisière du balcon, un bouquin à la main, des nouvelles de Le Clézio, et la promesse d’instants agréables, « dépaysants », transcendants... Envie de douceur, de gaieté, d’harmonie… Beau soleil éclatant, porte-fenêtre largement ouverte sur la vie du quartier, sur les gens, le bruit estompé de voitures lointaines... Un après-midi calme, tranquille, reposant, ouvert, disponible et propice … Propice à quoi ? On verra bien… Je plonge dans ma lecture, et me laisse prendre… « Mondo aimait marcher ici, sur les brisants. Il sautait d’un bloc à l’autre, en regardant la mer. Il sentait le vent qui appuyait sur sa joue droite, qui tirait ses cheveux de côté. Le soleil était très chaud, malgré le vent. Les vagues cognaient sur la base des blocs de ciment en faisant jaillir les embruns dans la lumière [….] Alors, il lui parlait de voyages, de bateaux et de mer, bien sûr, et puis de ces grands cétacés qui dérivent lentement d’un pôle à l’autre [….] Mondo restait longtemps assis sur son brise-lames, à regarder les étincelles sur la mer et à écouter le bruit des vagues… ». De jolis airs familiers montent de la rue, me distraient dans ma lecture. Assez inhabituel ! Patrimoine musical ancien. Du vieux Paris ! Le Paris d’antan ! Intriguée, je me lève, jette un œil… Spectacle inattendu, fascinant ! Un joueur d’orgue de Barbarie tournant la manivelle de son instrument ! Un troubadour des temps modernes comme il n’en existe plus vraiment! Echoué dans cette rue calme et sans relief particulier ! Loin des endroits prisés, des lieux branchés, de certains jardins parisiens tenant le haut du pavé, ou places touristiques pittoresques… ? Envie d’offrir son répertoire au menu peuple ? Enfilant rues, ruelles, et venelles à sa recherche... ?

    Appel d’une mémoire lointaine de chants et de musiques populaires. Expressions du peuple, recueillies à coup de décret, des campagnes, bourgs et faubourgs. Transformées en objet d’étude scientifique. Sauvées de fait de l’oubli, mais devenues aussi le privilège des gens cultivés… Ritournelle lancinante… S’en réjouir ? Le déplorer ? Difficile de trancher ! Ravie tout de même par ce spectacle complètement improbable ! Une joie indisciplinée me saisit ! Des images souvenirs de romans lus ou de films vus dans un autre temps, dans un autre espace surgissent par vagues successives, envahissent mon esprit, le submergent ... je me vois… Oui, c’était là-bas… dans ce lieu tant aimé… Captive de ses rets… En proie à une douce langueur… Illusoire, irréel, mon rêve … Sensation tendre, paisible, agréable que je souhaiterais éternelle… Tout me projette là… What a wonderful life, tout l’univers de Capra… Sublime !

    Des éclats de voix percent le nuage moelleux dans lequel je flotte... Bravo ! Bravo ! Merci ! Merci ! Les habitants de la rue sont à leurs fenêtres et balcons… Des nombreux étages tombent des pièces, roulent par terre, s’éparpillent… Emotions intenses… Je jette quelques pièces aussi… La musique populaire continue à emplir l’espace, les cœurs et les imaginaires... Notre joueur d’orgue aura beaucoup de mal à retrouver toutes les pièces… Instant magique, instant unique que ce voyage dans le temps… On ne perd jamais complètement une personne, un lieu… qui ont compté dans sa vie… Voilà le joueur d’orgue, notre fantastique Myazaki parisien qui part offrir à nouveau du rêve, quelques parcelles de bonheur nostalgique aux habitants d’autres rues, d’autres quartiers…

    Je me rassois et reprends mon bouquin, l’esprit toujours enclavé dans cette parenthèse inattendue. Je lis et relis le même paragraphe sans en comprendre un traitre mot ! Soit ! Pas de contrariété ! Suivons le flux… Je lève les yeux qui butent sur l’immeuble de la rue qui longe le flanc de mon immeuble. Il m’évoque une maquette sans façade avec toutes ces fenêtres ouvertes. Curieuse impression. Je peux voir très distinctement les gens vivre dans leurs appartements à certains étages, surtout ceux qui se trouvent au même niveau que mon étage. Indifférents aux regards extérieurs, ou convaincus d’être complètement seuls. Une forme d’intrusion… Voilà un jeune homme cheveux ébouriffés, en short et tee shirt penché sur sa guitare, une bouille sympathique. Je n’entends pas ses notes, trop loin. Il parle à quelqu’un que je ne vois pas... Cette autre jeune femme debout à sa fenêtre balayant la rue et alentours du regard à la recherche de quelque curiosité ? Elle tourne le dos à la fenêtre, se sent à nouveau à l’abri chez elle, fait quelques pointes, elle danse, des pas légers, gracieux… Cette autre regarde sûrement la télé ! Affalée sur son canapé…Les programmes du weekend sont mortels ! Cet autre encore s’entraine aux haltères, juste devant sa fenêtre, torse nu, histoire de montrer ses muscles, sollicitant quant à lui des regards…Tiens ! Celui-là n’a pas encore déjeuné. Il prend son temps pour préparer la table. Il dispose plats, pain, verre, bouteille, s’attable, commence à manger… Avec appétit… Le guitariste où est-il ? Ah le revoilà avec une jeune femme. Ils discutent, rient, gesticulent…Vraiment très sympathiques ! Goulding et son Grand Hôtel un lieu clos à huis clos. Foisonnant de personnages hauts en couleurs. Exquis !

    Je reviens vers le déjeuneur toujours attablé, prenant son temps…Tout-à-coup, il se lève précipitamment ! Mais que lui arrive-t-il donc ? ?! Un vrai vent de panique ! Il débarrasse en un éclair plats, pain, verre, bouteille ! Un rendez-vous dont il s’est souvenu subitement …?! C’est à n’y rien comprendre !! La table est vide ! Il disparait, puis revient accompagné de quelqu’un. Ils échangent des paroles… Les minutes passent…, ils sont toujours debout. Notre déjeuneur se tient bien droit, les bras croisés. Signe de fermeture selon les recruteurs. Malaise ! Qui dure ! Enfin, ils finissent par disparaitre tous deux, et ne revient que le déjeuneur ! Allure plus détendue ! Il ressort plats, pain, verre et bouteille, les remet sur la table, s’y installe à nouveau et reprend son déjeuner toujours avec autant d’appétit. C’était donc ça ! Un coup de sonnette, une visite impromptue, indésirable, le repas escamoté… Le Goût des autres, truculent mais succulent! Un film de la surface, de l’artifice des rapports humains.

    Je décroche de la fenêtre comme de mon livre… Envie de bouger ! Aller au parc qui est juste derrière ? Un beau parc vallonné, non apprivoisé avec de magnifiques arbres. Un splendide magnolia y fleurit chaque année ! Plutôt au cinéma si j’arrive à trainer ma voisine ? Oui pourquoi pas ? Ma voisine est une Arménienne très casanière. Je n’ai pas envie d’y aller seule. Bon, je sonne chez elle. Elle m’ouvre grand sa porte, me propose d’entrer. Je la suis, lui fais part de mon plan. Comme je m’y attendais, elle commence à tergiverser, à trouver toutes les excuses possibles, finit par se dégonfler ! « Une grue serait impuissante à te bouger ! » lui dis-je un peu boudeuse !! J’insiste encore! Rien à faire ! Tout est problème : ses cheveux, sa tenue, ses chaussures… et même son sac ! Allez comprendre ! Elle me propose du café et des pâtisseries libanaises (sa famille avait fui les Turcs pour se réfugier au Liban, et à nouveau fui le Liban en guerre pour aller au Canada d’abord, tristesse sans fond pour elle), Je me laisse tenter, m’installe plus confortablement. Son balcon est orienté côté nord et donne sur une autre rue. Je lui raconte le joueur d’orgue. Elle est un peu déçue de l’avoir manqué, moi désolée de n’y avoir pas pensé… C’était tellement inattendu ! Les bavardages vont bon train, les rires aussi… Tout y passe… Y compris nous et nos travers… Ma voisine a beaucoup d’humour… et moi, j’aime rire… Clin d’œil, sans référence ! Sans rapport non plus… Oh, allez ! Un coup de cœur ! Spot sur John Cassavettes parlant du cinéma, le vrai, l’indépendant. C’est en v.o. ! Un vrai bijou ! Sincèrement désolée pour ceux qui ne comprennent pas l’anglais !

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  • Constantine 2015, Capitale de la Culture Arabe

     

    Un article que j'ai trouvé très intéressant et très important à lire et à faire lire. Il parle de la manifestation qu'il y a eu récemment à Constantine, "Constantine 2015, capitale de la culture arabe".

    Je dirais qu'hélas Constantine n'est pas une exception. Elle serait même le porte-parole de toutes les cités algériennes y compris Miliana.

    J'espère que vous apprécierez autant que j'ai apprécié cet article.

    Bonne lecture

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  • Change / Tracy Chapman

     

    _________Change / Tracy Chapman_________


    Qu’est-ce qui pourrait nous pousser à changer, à enfin agir… ?
    Est-ce de savoir que l'on va mourir aujourd'hui...?
    Est-ce d’être touchés par la grâce de l’Amour... ?
    Est-ce d’être éprouvés par les affres du malheur... ?



    C’est un peu la question que pose Tracy Chapman dont les paroles simples, introspectives, portées par une voix aux intonations vraies, sensibles, sincères, touchantes, un peu mélancoliques savent interpeller en profondeur notre sensibilité, nos émotions, notre être intime pour peu qu’on y soit attentif…

    On a toutes et tous quelque chose à changer...? Quand nous y mettrons-nous....?

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  • LAYTANA / TRIO JOUBRAN

    LAYTANA...

    En écho au poème « Les enfants de Gaza » de Saïd Nouahad. Merci Saïd !

    « Le Trio Joubran, trois frères issus d'une famille palestinienne qui, depuis quatre générations, vit à travers le « Oud », le fabrique, le joue, l'aime. L'arrière grand-père, le grand-père, le père et maintenant, les trois frères Samir, Wissam, et Adnan qui font de cet instrument un savoir, une passion, une vie... »

    Bonne écoute

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  • Samy El Djazairi / Ya Bnat El Djazair

    Pour le plaisir d’écouter Samy El Djazairi, et pour ces magnifiques toiles de femmes algériennes...

    Je pense plus particulièrement et avec beaucoup d’émotion et de tendresse à certaines d’entre elles dont Noria…

    __________ Bonne écoute __________

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  • Décalages

    D

    Réveil matinal. Nuit relativement calme. Sensation diffuse mais persistante de décalage qui tourne en boucle, me colle à la peau. Depuis quand déjà ?

    J’ai un truc urgent à faire dès ce matin… Je déjeunerai après…

    Les clés de la voiture, les papiers, le GPS, précieux compagnon quoi que pas toujours utile. Je prends l’ascenseur qui se meut lourdement, blasé par ces va-et-vient permanents. J’aurais pu prendre les escaliers tout de même! …

    Tout est vert dehors. Les arbres n’ont pas encore atteint leur pleine maturité, ils prennent leur temps pour s’épanouir... Pâquerettes, boutons d’or…, plus de violettes, dommage, c’est fini. Boutons d’or ? Tiens ! C’est nouveau ! Une toile immense verte parsemée de tâches blanches et jaunes. Un vrai ravissement ! Une brise intérieure tiède, légère, douce, traverse mon être. Il pleut… Le soleil chaud, bienfaisant me manque…, il aurait donné un éclat exceptionnel à ce magnifique tableau…

    Quelques marches et me voilà devant l’entrée du parking souterrain collectif. L’esprit vaporeux, inconsistant, immatériel, flottant… j’ouvre la première porte qui donne sur une sorte de sas. Je change de clé, ouvre la seconde porte… Parfaitement grotesque, injustifiée cette frénésie à vouloir se barricader, barricader ses biens, s’y accrocher désespérément, comme à un fétu de paille dans une mer houleuse… se barricader contre qui, contre quoi ? Complètement absurde ! Déphasage total !

    J’arrive au garage, une odeur familière de gasoil me prend à la gorge. Désagréable. Il aurait besoin d’être nettoyé à coups de Karcher ce parking ! Tiens ! Ça me rappelle quelqu’un ! « Descends là que je te casse la gueule » avait-il vociféré!

    C’est le weekend, le parking est plein à craquer de voitures. Il faudra plusieurs manœuvres pour en sortir…

    Je monte dans la voiture, me demande si le moteur est en phase, je tourne la clé. Il me répond joyeusement ! Bingo ! La radio réglée sur Nostalgie la dernière fois se met en marche aussi. Pierre Bachelet crie avec une impuissance poignante, infinie « et moi je suis tombé en esclavage… ».

    L’esprit toujours dispersé, insaisissable, je prends la route familière. Tout est là, bien en place, bien en ordre, propre, rectiligne. L’ordre aseptisé aujourd’hui, le désordre grouillant et indiscipliné hier! Excessifs l’un comme l’autre! Décalage encore spatial, temporel…

    Je finis de faire ce que j’avais à faire, et me dirige vers une grande surface, un véritable monstre. Ça vient d’ouvrir. Quelques victimes sont déjà là profitant de l’aubaine si rare d’un lieu de haute consommation presque désert, habituellement débordant, repu de gens et de victuailles, jusqu’à la nausée, jusqu’à l’épuisement. Je réalise que j’en fais partie puisque je suis là… Je m’arrête…

    J’ai envie de jus d’orange frais ! Je m’enfonce dans une débauche de lumières artificielles, froides, agressives… Mon soleil n’est plus. Il m’a lâchée à moins que ce soit moi qui l’ai lâché… Pulsion, phasage hier, déphasage aujourd’hui… Fin de cycle…Un nouveau commence plus complexe, incertain, inédit...

    Je passe par le rayon des fleurs. Promotion – 40% sur les brins de muguet porte-bonheur. Je cède à la tentation comme à la tradition d’offrir des brins de muguet. Je me fais plaisir et m’en offre deux. Ils sentent divinement bons. A nouveau je me sens en phase, et ressens cette tiédeur agréable palpitante se répandre en moi. Mon esprit me rejoint. Je suis bien. L’instant de cette fragrance printanière pleine, tonique, pétillante. L’éphémère se prolonge, mais sans l’enchantement de la première fois. Je passe en caisse puis quitte rapidement ce lieu.

    J’ai envie de croissants chauds. Je vais à la boulangerie du coin. Là aussi promotion. Pour trois croissants achetés, le quatrième est offert. C’est la toute première fournée du matin. A peine tiède. Tant pis. Distraite, je le suis. La vendeuse me sourit poliment et me fait répéter ma commande. J’ai l’impression de hurler « Six croissants s’il vous plait ». La vendeuse qui est là depuis longtemps a perdu son entrain et sa joie de vivre légendaire avec le changement de propriétaire. Elle avait des échanges personnalisés avec tous les clients, et avait pour chacune et chacun une attention particulière, un mot gentil. Les échanges se sont réduits au strictement utile, vendre. Je lui tends l’argent. Elle me rappelle que c’est la machine qui encaisse et rend la monnaie. Je l’oublie toujours. Décadence et déshumanisation. Décalage perpétuel éprouvant. La vendeuse grimace un sourire. Une ombre assombrit son regard, et me contamine.

    Je repars vers le parking. Tant d’espace ! Non, les gens n’étaient pas allés à la manif du 1er mai, les revendications, ce sont les autres qui les font. De toute façon, ça ne sert à rien ! Résignés, fatalistes. Tiens, j’ai déjà vécu ça, seulement hier ! Les jours et les propos se ressemblent dans un monde où tout s’achète et tout se vend, y compris son âme ! Les gens se nourrissent, se gavent à leur télé ou à leur ordi, du Fast Food en continu. Question d’optique…

    L’esprit imprégné d’un certain désordre -qu’est-ce qu’on prend vite le pli, el welf kif sahel!- je grille allègrement stops et sens interdits. Ce n’est qu’un immense parking clairsemé de voitures après tout ! Je reprends la route du retour, l’esprit toujours en vogue, « Opération déstockage de matelas Haut de Gamme le 1er, le 2, et le 3 mai » lis-je sur une pancarte opportuniste. Le message s’insinue sournoisement dans mon esprit. Et si je changeais de matelas ? Mais de quoi, le matelas ? Il est très bien mon matelas ! « Souviens-toi, c’était un jeudi… », Joe Dassin chantant sur Radio Nostalgie. En phase, je fredonne le refrain à l’unisson avec lui, entre dans son histoire, l’esprit à nouveau vagabond…

    J’arrive presque lorsque je vois, bonheur absolu, des lilas en fleurs. Ils sont là, libres, accessibles, offerts aux sens. Aucune clôture ne les enferme. Ils sont à tous. Pour l’instant! Harmonie parfaite. Je m’arrête, m’en approche, le cœur et l’esprit aériens. Je fourre mon nez dans les grappes et commence à les humer longuement, profondément. Un parfum si subtil, si sensuel, si addictif... Grisant! Ephémère le lilas. Un mois tout au plus. Jaloux de l’authenticité de son parfum, au même titre que le muguet encore plus fugace. Tous deux refusent catégoriquement de se livrer aux parfumeurs, les contraignant aux compositions de synthèse. Belle résistance…

    Enfin, j’arrive, les bras chargés de fleurs, de croissants et de jus d’orange frais. Je mets en route la cafetière, mets les lilas dans un grand vase, le muguet dans un autre plus petit, les croissants au four pour les chauffer. Le café fume et exhale son arôme irrésistible ! Je me mets à table et déguste le jus, le café, les croissants, les fleurs aussi. Un moment de plaisir, de bien-être simple mais intense. Je me sens bien, si bien, phasage total…Tout comme hier sur le banc d'un jardin sous ces grands et beaux arbres.

    Phasage, déphasage ? Et si c’était simplement une question de regard, d’écoute, de réceptivité, de compréhension, d’ouverture, de confiance, de disponibilité, d’attention, de sincérité, de spontanéité....

  • UB 40 / Food For Thought

    UB 40 Food For Thought

    En écho à Fatou Diomé et au combat courageux et combien inégal qu’elle mène comme beaucoup d’autres…, UB 40 nom d’un groupe de Reggae britannique façonné par de nombreuses influences (écossaise, galloise, yéménite, africaine, jamaïcaine). UB 40 comme le formulaire britannique de demande des droits au chômage, Food For Thought ( matière à réflexion) renvoie à Martin Luther King et à son combat pour la paix et contre la pauvreté suite à son assassinat.

    Merci Miliani2Keur pour la présentation Fatou Diomé et le rappel de son combat

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  • De l’impression à l’expression

    Claude Monet / Ludwig Van Beethoven

    De l’impression à l’expression

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  • Karim Aouidat / Ya Dzair yal Ghalia

    Ya Dzair yal ghalia De Karim Aouidat avec la complicité de Smaïn 75 pour le montage vidéo.

    • En hommage à celles et ceux qui ont fait ce 19 mars 1962....
    • En hommage à celles et ceux qui continuent à se battre....

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  • Féminisme et différence: les dangers...

    Partie III

    Féminisme et différence : les dangers d’écrire en tant que femme sur les femmes en Algérie
    Marnia Lazreg
    Traduction de Christine Laugier
    p. 73-105


    Conclusion

    Cette vue d’ensemble du discours féministe sur les femmes algériennes montre la nécessité de poser à nouveau une question qui pourra sembler embarrassante : quelle est la nature du projet féministe ? Quelle est sa relation avec les femmes d’ailleurs ? Y a-t-il au cœur du féminisme académique un gynocentrisme occidental inévitable ; doit-il conduire forcément à l’exercice du pouvoir discursif de la part de certaines femmes au détriment d’autres ?

    Le fait de souscrire à l’idée que la métaphysique de la différence en tant que représentation trompeuse est inévitable, induit en erreur et révèle une résistance à l’idée de modifier le statu quo intellectuel. Le philosophe français Jacques Derrida soutient l’idée (partagée par certaines féministes du tiers-monde) que l’ethnocentrisme est indiscutable dans la mesure où l’ethnologie est une science européenne. Il ajoute également que la déconstruction est inscrite au cœur du langage des sciences sociales européennes. Il faut lire de manière non conformiste, cela signifie que la métaphysique qui nourrit l’ethnocentrisme nourrit également la déconstruction, activité consistant à déconstruire. Bien qu’il reconnaisse, avec beaucoup d’honnêteté, l’essence ethnocentrique des sciences sociales, ce point de vue n’est en fait qu’un moyen d’en légitimer l’existence. Car si l’ethnocentrisme se reproduit lui-même dans un cycle sans fin, le langage de l’ethnocentrisme risque de ne pas pouvoir être remplacé. Il ne peut alors qu’être déconstruit. Ce qui s’applique à l’ethnocentrisme s’applique également à la conception gynocentrique occidentale de la différence.

    S’il n’est pas permis au féminisme académique de se dissimuler derrière une approche déconstructioniste pour légitimer sa mauvaise appréhension de la différence de genre, on ne devrait pas non plus lui permettre de chercher refuge dans la conception foucaultienne du pouvoir et du langage. La conception foucaultienne du pouvoir disséminé a légitimé, parmi certaines féministes académiques, l’idée selon laquelle le pouvoir exercé sur les femmes dans leur ensemble est un phénomène diffus. Ainsi, préfère-t-on ignorer l’utilisation réelle du pouvoir en tant qu’outil que certaines femmes (par exemple les femmes universitaires) exercent sur d’autres femmes (comme les femmes du tiers-monde). De la même façon, le fait de subsumer toute réalité sous un discours, comme le fait Foucault, a abouti à un déplacement de l’attention qui est désormais passée de la réalité des vies des femmes vers le discours sans fin à son sujet. Il est vrai qu’une féministe occupée à présenter les femmes qui appartiennent à une culture différente, à un groupe ethnique différent, une race différente ou une classe sociale différente, exerce une forme de pouvoir sur elles : le pouvoir d’interprétation. Cependant, ce pouvoir est très particulier. Il est emprunté à la société au sens large qui est androcentrique. Il s’agit d’un pouvoir emprunté qui donne statut et crédibilité aux féministes académiques engagées dans l’interprétation des différences.

    Mais lorsque le pouvoir des hommes sur les femmes se reproduit dans le pouvoir des femmes sur les femmes, le féminisme en tant que mouvement intellectuel devient une caricature des institutions mêmes qu’il était supposé remettre en cause. La présentation inexacte des femmes « différentes » est une forme de présentation inexacte de soi-même. Elle témoigne du refoulement de sa propre féminité et élude le fait que la personne qui se charge de la présentation est également sexuée et qu’elle est loin d’avoir atteint la liberté et la capacité de se définir elle-même.

    Tout comme l’incapacité des hommes (ou leur réticence) à accepter la différence sexuelle en tant qu’expression des différentes façons d’être humain les a conduits à formuler une conception sociobiologique des femmes, le gynocentrisme occidental a conduit à un essentialisme de l’altérité. Ces deux phénomènes sont les produits d’une tendance différentialiste plus large qui affecte l’Europe occidentale et l’Amérique du Nord depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. La chute des empires coloniaux, l’avènement des sociétés de consommation et les crises des pays récemment convertis au capitalisme, ont créé un contexte favorable à l’émergence de l’affirmation de la « différence ». La célébration de la différence entre les hommes et les femmes, entre les homosexuels et les hétérosexuels, entre les gens fous et les gens normaux est depuis lors devenue la norme incontestée.

    Ce qui pose problème avec cette conception de la différence est qu’elle affirme une nouvelle forme de réductionnisme. Le rejet de l’humanisme et de son caractère universaliste dans le discours, l’analyse et la déconstruction, privent les avocats de la différence d’une base sur laquelle s’appuyer pour comprendre la relation entre les multiples façons d’être différent dans le monde. La différence devient essentialisée. Ce n’est pas un hasard si Foucault, par exemple, a peu contribué à notre compréhension de ce que signifie être fou, être une femme ou être un homme. Il s’est contenté d’expliquer la catégorie de la folie et de la sexualité. Les approches de la différence fondées sur le discours et la déconstruction évitent d’aborder la question essentielle de l’inter-subjectivité. Bien que Derrida nous mette en garde contre une conception ontologique de la différence, il ne peut s’empêcher d’affirmer la différence comme une altérité directe. Il situe la différence dans le langage, la retirant ainsi du domaine des expériences partagées que le langage ne saisira pas forcément.

    Il est évident que l’incapacité à traiter du fondement intersubjectif de la différence est un problème important du féminisme académique. Aux États-Unis, ce problème ne résulte pas du seul fait que des féministes aient été influencées par Derrida ou Foucault. Il est également dû à une tradition intellectuelle marquée par le pragmatisme, produit dérivé du positivisme, qui caractérise les institutions universitaires américaines depuis le dix-neuvième siècle. Dans le domaine de la recherche féministe, ceci s’est traduit par le fait d’accorder à l’expérience des femmes (lire américaines ou « occidentales ») un statut ontologique privilégié.
    Prendre en compte l’intersubjectivité lorsqu’on mène une étude sur les femmes algériennes ou sur d’autres femmes du tiers-monde signifie que l’on perçoit la signifiance, la cohérence et la nature compréhensible de leurs vies au lieu de les voir comme des vies que nous percevons pleines de malheur et de chagrin. Cela signifie que leurs vies au même titre que les nôtres sont structurées par des facteurs économiques, politiques et culturels. Cela signifie que ces femmes tout comme nous sont engagées dans un processus qui consiste à ajuster, voire à modeler leur environnement, parfois à lui résister et à le transformer. Cela veut dire qu’elles possèdent leur propre individualité ; elles existent « pour elles-mêmes » et non « pour nous ». Le fait de s’approprier leur individualité afin de les faire correspondre aux catégories générales issues de « nos » analyses constitue une véritable agression contre leur intégrité et leur identité. L’intersubjectivité attire notre attention sur le lien très fréquent qui lie, ensemble, femmes et hommes de différentes cultures. Il s’agit là d’une garantie toute relative contre l’objectification des autres, il s’agit de rappeler que l’autre a autant le droit que moi à son humanité, humanité qui s’exprime dans ses habitudes culturelles.

    Pour que la composante intersubjective de l’expérience devienne une évidence dans l’étude de la différence au sein et entre les genres, il est nécessaire de réaffirmer une certaine forme d’humanisme. Mais le rejet de la philosophie humaniste, qui subsume la femme sous l’homme tout en revendiquant son caractère universaliste, a, jusqu’ici, été remplacée par l’essentialisme de la différence.

    On dit très souvent que l’humanisme gomme toute individualité, toute différence si bien que tout retour à un mode de pensée humaniste induit en erreur. Pourtant, il apparaît que l’essentialisation de la différence entre les femmes soit le résultat de l’élimination de l’existence des « autres » femmes. Lorsque ces dernières se retrouvent enfermées dans des catégories de religion, de race ou de couleur, leur propre individualité en tant que femmes a déjà été effacée. Par exemple, une « femme musulmane » ne correspond plus à un individu dans sa réalité. Elle n’est ni algérienne ni yéménite. Elle constitue une abstraction de la même façon que la « femme de couleur ». Leur unicité supposée dissout leur réalité concrète. Elles ne peuvent être, par définition, comparées aux femmes du « premier monde ». En effet, ce qui les distingue de ce dernier est aussi ce que l’on considère comme constituant leur essence même.

    L’anti-humanisme n’a pas produit d’autorité qui lui soit supérieure et qui soit capable de contrôler ses excès. L’humanisme à l’ancienne, en revanche, malgré ses points faibles, prête le flanc à la critique en recourant à la promesse non tenue d’un rationalisme plus juste ou d’un universalisme plus égalitaire. En effet, le fait que l’universalisme fasse appel à une entité humaine supraculturelle s’incarnant dans la raison a fourni aux sociétés colonisées l’outil nécessaire à la reconquête de leur liberté. Les femmes et les hommes colonisés étaient prêts à sacrifier leurs vies afin de saisir leur part d’humanité qui était célébrée tout en étant niée par les pouvoirs coloniaux. Mais qu’a à offrir l’anti-humanisme aux personnes « différentes » ? Sur quels terrains (celui de la morale ou d’autres) les personnes privées de pouvoir peuvent-elles se battre contre le fait d’être enfermées par l’anti-humanisme dans des prisons de race, de couleur et de nationalité ?
    D’une certaine façon, la célébration anti-humaniste de la « différence » immédiate pourra être synonyme d’une résistance à l’acceptation de la différence en tant qu’autre côté de l’égalité. Ce n’est pas un hasard si l’avènement de l’anti-humanisme correspond au déclin de l’empire colonial français, et plus particulièrement à la fin de la guerre d’Algérie (c’est à cette époque que Derrida et Foucault ont commencé à publier). Pourtant, l’anti-humanisme, en tant que philosophie, attire certaines féministes à cause de sa contestation nihiliste de toutes les contraintes (y compris morales/éthiques) qui s’exercent sur les actions et la pensée. C’est là bien sûr que se situe la raison même de son caractère dangereux dès qu’il s’agit de parler de la subjectivité des autres (pas seulement de celle des hommes mais aussi de celle des femmes). Jusqu’à quel point le féminisme occidental peut-il se passer d’une éthique de la responsabilité lorsqu’il écrit sur les femmes « différentes » ? Le sujet « femme » est-il libre de toute contrainte juste parce que les chercheurs sont des femmes ? Il ne s’agit pas non plus de subsumer les autres femmes sous l’expérience personnelle d’une d’entre elles ni de maintenir lorsqu’il s’agit d’elles une vérité séparée. Il est plutôt nécessaire de leur permettre d’être tout en reconnaissant que ce qu’elles sont est tout aussi significatif, valable et compréhensible que ce que « nous » sommes nous-mêmes. Elles ne sont pas les antithèses de « nous-mêmes » ce qui justifierait que ce « nous » les étudie selon des modalités que nous refusons d’utiliser pour mener des études sur nous-mêmes.

    La lettre d’Heidegger sur l’humanisme offre un exemple des questions que l’on pourrait se poser pour réorienter notre façon de penser l’humanisme. Il nous faut nous interroger sur ce qu’est « l’humanitas de l’homo humanus ? » Quelles est la place de la femme/de l’homme dans l’histoire ? La femme/l’homme est-elle/il un spectre, un spectateur ou un créateur ? À quoi ressemblerait un « humanisme dans une nouvelle dimension » ? Pour arriver à un nouvel humanisme, il faut que l’on fasse à nouveau une expérience authentique de ce que signifie être humain. Ceci implique un processus de « remise en cause, d’étymologie et d’historicisation ». Bien que les réponses d’Heidegger soient ambigües, elles indiquent néanmoins l’importance de l’histoire, du langage et de l’éthique lorsqu’on explore, à nouveau, la pensée humaniste. Lorsqu’il est perçu comme « un processus aboutissant au mot », l’humanisme exclut toute hypothèse de domination des femmes/hommes par le mot, ce qui constitue une doctrine de l’approche discursive anti-humaniste à l’histoire.

    En fin de compte, le fait d’être conscient que la femme/l’homme joue un rôle dans l’histoire - qu’il est nécessaire de préciser - révèle la composante éthique de l’activité et de la pensée humaine. En fait, lorsque les féministes refusent aux autres femmes l’humanité qu’elles revendiquent pour elles-mêmes, elles font fi de toute contrainte éthique. Elles participent à l’action qui consiste à diviser l’univers social en « nous » et en « eux », en « sujets » et en « objets ». Cette propension à appréhender la réalité sociale en termes d’oppositions binaires constitue un élément contradictoire de la pensée féministe. En effet, les féministes ont critiqué les sciences sociales et naturelles précisément en raison de leur utilisation de catégories dichotomiques qui assignent aux femmes un seul attribut ou rôle ce qui constitue une grossière simplification de la réalité beaucoup plus complexe de la vie des femmes.

    La vision dichotomique du monde qui relègue les femmes non occidentales à une catégorie de rebut, qui privilégie la fantaisie plutôt que les faits, constitue une grave erreur qui se retrouve dans l’ensemble de la recherche féministe. Elle ne peut être corrigée que lorsque les féministes occidentales seront prêtes et auront envie de penser autrement les différentes façons d’être femme, y compris les leurs. Elles doivent reconnaître que la connaissance des femmes nord africaines/du tiers-monde ne peut être immédiate. Cette connaissance, comme celle des femmes des sociétés occidentales ne peut être que le résultat d’un processus consistant à séparer le vrai du faux et à rendre visible ce qui reste immergé. Il s’agit d’une connaissance historique. Elle possède sa propre rationalité accessible à la raison humaine.

    En l’état actuel des choses, la différence est perçue comme une simple division. Le danger de cette vision rudimentaire se situe dans le fait qu’elle frise l’indifférence. De cette façon, on peut dire n’importe quoi au sujet des femmes issues d’autres cultures du moment que cela semble apporter des éléments établissant leur différence par rapport à « nous ». Ceci indique un manque d’intérêt pour la complexité de la différence ainsi qu’une simplification de la différence que l’on réduit au sens de « particularité » c’est-à-dire d’une singularité immédiate. Parce que les cultures nord-africaine et moyen-orientale ont pendant longtemps été stéréotypées, parce que le mouvement féministe devrait être un mouvement visant la libération de l’homme de la domination épistémologique, les femmes de ces cultures ne peuvent se satisfaire d’un simple acte de reniement lorsqu’elles écrivent sur elles-mêmes. Elles se voient contraintes à porter un double fardeau, à savoir faire l’effort de rompre sur le plan épistémologique avec le paradigme dominant et procéder à une nouvelle évaluation de la structure des relations de genre dans leurs propres sociétés.

    L’histoire a joué un mauvais tour à ces femmes. Elle les a prises en otage lors des entreprises coloniales ou impérialistes et les a livrées à la fantaisie de voyageurs, de chroniqueurs, de peintres et d’anthropologistes des deux sexes qui ont fantasmé leurs vies. À présent, elles se trouvent dans une position leur permettant de reprendre possession des fragments éparpillés de leur moi et de les remettre en ordre selon des modalités dont leurs observateurs n’ont aucune idée. La tâche est énorme mais nécessaire. Si le féminisme est perçu comme un mouvement intellectuel essentiel, le féminisme « oriental » devrait tenter de provoquer cette renaissance intellectuelle que les hommes n’ont pas réussi à réaliser jusqu’ici.
    Ceci demande que l’on réfléchisse aux rôles que les intellectuelles devraient réellement jouer dans la promotion des besoins des femmes. Il est essentiel à ce stade de réfléchir à l’adéquation des moyens permettant d’atteindre ces buts. Il est sociologiquement inapproprié de penser le féminisme au singulier. De la même façon, les féminismes à la française ou à l’américaine sont susceptibles de ne pas être opérationnels dans des contextes socio-économiques et politiques différents. Quelle forme devrait prendre l’effort des femmes pour atteindre l’égalité des sexes dans les différentes sociétés d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient ? Le féminisme est-il pour les femmes la seule voie possible pour changer la société ? Il est bien possible qu’aucune réponse ne soit apportée à ces questions si les féministes orientales pensent que leur public réside ici plutôt que dans leurs sociétés d’origine.
    Dans un sens, le problème des femmes universitaires d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient n’est pas de savoir si les théories féministes américaines ou françaises sont applicables. Cette question est un luxe que l’on ne peut se permettre. La question est de définir un espace d’écriture critique au sein duquel les femmes qui ne font pas carrière dans les universités occidentales et qui sont les sujets de nos écrits, puissent s’identifier. Cela exige que nous résistions à la tentation de considérer les besoins actuels des femmes américaines et françaises comme notre idéal. Cela nécessite également d’explorer et de comprendre dans sa totalité le corps du savoir produit par les peuples indigènes de ces régions du monde. Le fait de déterminer soigneusement des exemples de « victimisation » des femmes, comme on le fait souvent, occulte la complexité des processus de genre et présente une image tronquée d’un héritage intellectuel dont peu d’experts ont connaissance. Si cela implique de réinventer la roue, alors pourquoi pas ! L’ancienne roue n’a pas fonctionné si bien que ça. Peut-être que la nouvelle constituera un progrès par rapport à l’ancienne.

    Un échec de cette entreprise aboutira inévitablement à des mensonges. Cette aventure peut s’avérer enrichissante. Après avoir raconté son histoire plusieurs fois, Othello remarqua que Desdémone « buvait mes paroles », et « à la fin de mon récit, elle me couvrit, pour me remercier, d’une multitude de baisers ». Cependant Othello était lui aussi pris par son propre récit. À la fin, il pria Ludovic de raconter son histoire :

    • Et dites en outre qu’un jour, dans Alep,
    • Alors qu’un Turc malveillant et enturbanné
    • Battait un Vénitien et dénigrait l’État,
    • Je pris par la gorge ce chien circoncis,
    • Et le frappai ainsi (il se poignarda).


    Si les mots ont le pouvoir de tuer, la parole devrait alors se cantonner à la pratique de la plus simple conversation. Selon Dostoïevski, certaines « personnes sont capables de vivre dans des cellules noires pendant quarante jours d’affilée sans jamais parler mais du moment où elles rejoignent la lumière du jour et qu’elles sortent de prison, elles parlent et parlent et parlent encore »… N’est ce pas là tout ce qui importe : avoir une voix ?

    Le lien pour l'article intégral avec les notes de l'auteur

  • Féminisme et différence: les dangers...

    Partie II

    Féminisme et différence : les dangers d’écrire en tant que femme sur les femmes en Algérie
    Marnia Lazreg
    Traduction de Christine Laugier
    p. 73-105

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  • Féminisme et différence: les dangers...

    Partie I

     Cette étude, ce regard, ce point de vue tranchent avec ce que l'on a l'habitude d'entendre, de lire sur le féminisme, et se propose de battre en brèche, de déconstruire tous les discours, écrits ayant pour thématique le féminisme dans les pays musulmans, dans les pays arabes, plus spécifiquement en Algérie, faussés et enfermants qu'ils sont par des paradigmes et des concepts complètement aliénés par une vision ethnocentrique aux antipodes avec la réalité des femmes Nord-Africaines et Moyen-orientales.... C'est aussi l'occasion de répondre aux questions de l'ami Mourad.

    En fait, le mieux, c'est de lire cet article si vous en avez le courage. Comme il est très long, et que le temps et la disponibilité manquent, je le propose en trois parties. Bonne lecture...

    Féminisme et différence : les dangers d’écrire en tant que femme sur les femmes en Algérie
    Marnia Lazreg
    Traduction de Christine Laugier
    p. 73-105
    Cet article est la traduction de : « Feminism and Difference : The Perils of Writings As a Woman on Women in Algeria », Feminist Studiest, 14 :1 (1988 : Spring), p. 81-107.

    Le désir de démanteler l’ordre existant et de le reconstruire pour le faire correspondre à ses propres besoins est au cœur du projet féministe, en Orient comme en Occident. Ce désir est parfaitement exprimé par le cri d’Omar Khayyam :

    • Ah l’amour ! Puissions-nous conspirer avec le Destin
    • Pour comprendre la marche de ce triste monde,
    • Nous le réduirions en poussière – pour alors
    • Le refaire, selon les désirs de notre cœur.


      Cependant, les féministes, orientales et occidentales, ne sont pas unanimes sur la façon de comprendre cette « marche du triste monde » ni sur les outils qu’il convient d’utiliser pour le « réduire en poussière ». Elles ne sont pas non plus d’accord sur le fait de savoir si un processus de reconstruction est possible ou pas. En fait, les féministes académiques occidentales ont la possibilité de redécouvrir leur féminité, de tenter de la redéfinir et de produire leur propre connaissance d’elles-mêmes. Elles ne sont entravées dans cette entreprise que par ce que beaucoup perçoivent comme la domination des hommes. En fin de compte, les féministes occidentales opèrent sur leur propre terrain social et intellectuel et elles le font selon l’hypothèse implicite que leurs sociétés sont perfectibles. Dans ce sens, la pratique critique des féministes apparaît comme normale et elle semble faire partie d’un projet raisonnable (même s’il est difficile à mener), destiné à obtenir une plus grande égalité entre les sexes.

      En revanche, le projet féministe algérien et moyen-oriental se déroule au sein d’un cadre de référence qui lui est imposé de l’extérieur et se déroule selon des normes qui lui sont également imposées de l’extérieur. Dans ces conditions, la conscience de sa propre féminité correspond à la prise de conscience que, d’une façon ou d’une autre, des étrangers, des femmes aussi bien que des hommes, se sont appropriés en tant qu’experts du Moyen-Orient. Ainsi le projet féministe est-il perverti et n’apporte que très rarement la possibilité d’une libération personnelle contrairement à ce qui se passe dans notre pays ou en Europe. Les formes d’expression utilisées par les féministes algériennes se retrouvent, en fait, coincées entre trois discours qui se superposent : le discours masculin sur la différence de genre, le discours des sciences sociales sur les peuples d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient et les discours universitaires (féministes ou proto féministes) qui sont tenus sur les femmes issues de ces sociétés.

      Cet article est le fruit d’une réflexion préliminaire sur la nature et la spécificité de la théorie féministe américaine et sur la quête continuelle d’une épistémologie féministe. Mes incursions dans les écrits du féminisme américain, au moment où le féminisme semble subir une crise, m’ont fait comprendre que le féminisme académique doit absolument se détacher de l’héritage philosophique et théorique qu’il a si fortement contesté. Le savoir n’est pas seulement produit au sein d’un contexte socio économique et politique mais il l’est aussi au sein d’une tradition intellectuelle faite d’hypothèses explicites et implicites. Bien qu’il remette en cause les théories traditionnelles, le féminisme académique a souvent négligé d’interroger ses propres prémisses. S’il le faisait plus régulièrement, il deviendrait évident que les catégories « traditionnelles » des sciences sociales n’ont toujours pas été modifiées mais qu’elles ont plutôt changé de sexe.

      Lorsque j’ai détourné mon attention de ce qui était au centre du débat sur la théorie féministe et sur l’épistémologie et que je l’ai reportée vers sa périphérie nord-africaine et moyen orientale, j’ai remarqué trois phénomènes intéressants. En premier lieu, l’intérêt des féministes américaines pour les femmes de ces régions du monde a provoqué un afflux d’écrits, qui se sont distingués par leur relatif manque d’apport théorique. À quelques exceptions près, les femmes qui écrivent sur les femmes nord-africaines et moyen-orientales ne se disent pas féministes. Pourtant c’est le besoin d’informations du féminisme académique sur leur sujet d’étude qui légitime leur travail. Ensuite, les féministes « orientales » écrivant pour des publics occidentaux au sujet des femmes de leurs pays natals sont tellement allées dans le sens de la théorie générale implicite que cela a permis l’expansion et l’installation du savoir féministe américain mais très rarement sa remise en question. Les femmes américaines issues des minorités ont, en revanche, à maintes reprises, contesté les projets féministes académiques de diverses façons. Elles ont ainsi mis en lumière des problèmes que le savoir féministe doit traiter et résoudre avant de pouvoir se présenter comme une alternative au savoir « traditionnel ». Enfin, bien que les féministes américaines (comme leurs collègues européennes) aient cherché à définir et à se tailler un espace sur lequel ancrer leur critique, les féministes « orientales » ont simplement ajusté leur recherche afin de remplir les blancs que le libéralisme féministe américain leur a laissés dans la répartition géographique. Ces observations sur le savoir féministe, occidental et oriental, m’ont amenée à chercher les liens reliant le savoir féministe occidental au sens large au savoir établi et ce par le biais de l’étude du cas concret de l’Algérie. J’ai découvert qu’il existe une continuité entre les modalités figées et traditionnelles qui sont celles des sciences sociales dans leur appréhension des sociétés nord africaines et moyen orientales telles qu’elles existent dans l’épistémologie coloniale française et l’approche qui est celle des femmes universitaires issues de ces sociétés. Cette continuité s’exprime, par exemple, dans la prédominance du « paradigme religieux » qui accorde à cette dernière un pouvoir d’explication privilégié. La plupart des pratiques académiques féministes se placent dans la lignée de ce paradigme reproduisant, par conséquent, ses présupposés et renforçant par là même sa position dominante. Ce processus se vérifie même lorsque les féministes affirment être conscientes des faiblesses de ce paradigme
    J’ai également découvert une continuité temporelle et conceptuelle entre les discours des femmes (souvent proto féministes) et les discours féministes. Ce qui a été écrit par des femmes au sujet des femmes algériennes dans la première partie de ce siècle est reproduit d’une façon ou d’une autre dans les écrits des femmes françaises contemporaines et dans ceux des féministes américaines sur ce même sujet. Plus important encore, les thèmes qui ont été définis comme étant importants par le discours colonial et néocolonial français pour comprendre les femmes algériennes sont ceux que l’on rencontre aujourd’hui dans les écrits des femmes orientales.

      Dans les pages qui suivent je vais décrire certaines de ces continuités et j’indiquerai de quelle façon le poststructuralisme les affecte. J’étudierai également le problème de la nécessité d’une nouvelle évaluation du projet féministe au sein d’un cadre éthico humaniste.

    Les paradigmes des sciences sociales et les paradigmes féministes

     L’étude des sociétés du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord a été confrontée à de nombreux problèmes conceptuels et méthodologiques ce qui a incité le sociologue anglais Bryan S. Turner à dire « qu’elle est à la traîne loin derrière les études d’autres régions, à la fois en termes de théorie et de contenu ». En effet, cette étude est « sous-développée ». Les travaux de recherche sur les sociétés nord-africaines et moyen-orientales se focalisent sur l’islam en tant que sujet de recherche privilégié qu’il soit abordé en tant que religion ou en tant que culture. De nombreuses hypothèses, qui posent en réalité problème, sous-tendent l’étude de ces sociétés. Tout d’abord, l’islam est considéré comme un système de croyance indépendant et défectueux, imperméable au changement. En sociologie, cette hypothèse trouve sa justification théorique dans le travail de Max Weber. Ensuite, on part du principe que la civilisation islamique a connu un déclin et qu’elle continue de décliner. La « thèse du déclin », parfaitement illustrée par le travail de H.A.R. Gibb and Harold Bowena incité David Waines à dire que « la naissance de l’islam constitue également la genèse de son déclin ». En général, on explique en termes de retour à l’islam les tentatives des peuples indigènes pour changer leurs institutions. Le travail de Clifford Geertz illustre parfaitement ce phénomène qu’il appelle le « scripturalisme ». Enfin, on suppose que « l’islam ne peut produire un savoir scientifique sur lui-même qui soit adéquat dans la mesure où les situations politiques des sociétés islamiques excluent tout travail de recherche autonome et critique. L’islam exige de la science occidentale qu’elle produise une connaissance pertinente de la culture du monde islamique et de son organisation sociale »
    Cette science est parvenue à enfermer l’étude de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient dans une sorte de ghetto intellectuel dans lequel les développements théoriques et méthodologiques qui ont traditionnellement cours dans les sciences sociales sont, en quelque sorte, condamnés à être inapplicables. Par exemple, très récemment encore, on ne pouvait parler de classes sociales au Moyen-Orient mais seulement de hiérarchies sociales ou de mosaïques de peuples. On ne peut pas non plus parler de révolution mais seulement d’agitation politique et de coups d’État. On ne peut toujours pas parler de connaissance de soi mais seulement de « connaissance locale » ou « du point de vue des autochtones ».

      Même lorsque des spécialistes bien intentionnés font l’effort d’adapter des développements théoriques ou méthodologiques provenant d’autres domaines, ils finissent toujours par renforcer les vieilles hypothèses qui posent problème. Par exemple, l’attention récente accordée à la « culture populaire » nourrit la vision d’un islam divisé entre l’orthodoxe et le mystique. De la même façon, l’introduction du concept de classe dans l’étude du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord a parfois fini par faire des théologiens et/ou des membres de sectes religieuses des rebelles prolétariens.

      Un survol de la littérature écrite par des femmes, qu’il s’agisse de féministes ou simplement de femmes s’intéressant aux problèmes des femmes, montre que, dans l’ensemble, ces dernières reproduisent les hypothèses discutables qui sous-tendent l’étude du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord.

      Le travail académique des femmes sur les femmes de ces régions est dominé par le paradigme de la religion/tradition et il se caractérise par une variante de ce que feu C. Wright Mills appela « l’empirisme abstrait » Les sujets d’étude sélectionnés sont limités par la méthode qui est choisie pour les étudier. Une fois que les chercheurs ont, par exemple, choisi une méthode fonctionnaliste/culturaliste, ils ne sont plus en mesure de traiter d’autre chose que de la religion et de la tradition. Le résultat final est une conception réductive et anhistorique des femmes. Le fait d’insister sur le paradigme de la religion/tradition, combinaison d’hypothèses orientalistes et évolutionnistes, empêche de le critiquer en les obligeant soit à parler de ses paramètres dans le respect de la tradition ou à les subir. Le voile, l’enfermement, la pratique de l’excision sont considérés dans ce cas comme des exemples représentatifs de la tradition.

      Historiquement, le voile a, bien sûr, acquis un intérêt à caractère obsessionnel pour beaucoup d’auteurs. En 1829, Charles Forster a par exemple écrit Mohammetanism Unveiled et en 1967, le révolutionnaire Franz Fanon écrivit au sujet des femmes algériennes sous le titre : Algeria Unveiled. Même la colère suscitée par cette imagerie injurieuse ne parvient pas à diminuer la fascination qu’elle exerce comme le prouve le titre du livre écrit par une féministe marocaine : Beyond the Veil. La persistance du voile en tant que symbole essentiellement représentatif des femmes illustre bien la difficulté rencontrée par les chercheurs lorsqu’ils ont à faire à une réalité qui ne leur est pas familière. Elle révèle également une attitude de méfiance. Le voile permet de cacher ; il éveille les soupçons. Par ailleurs, le fait de se voiler est proche du port d’un masque ce qui induit que le fait d’étudier les femmes issues de ces sociétés où le voile existe constitue une forme de théâtre ! Certaines féministes de ces régions du monde (l’Orient) ont poussé l’imagerie théâtrale encore plus loin en faisant du voile une partie intégrante de la personne de la femme.

      La tendance évolutionniste qui imprègne une bonne partie des réflexions sur les femmes du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord s’exprime à travers un préjugé radical contre l’islam en tant que religion. Bien que les féministes américaines aient tenté de concilier christianisme et féminisme ainsi que judaïsme et féminisme, l’islam est immanquablement présenté comme antiféministe. Ce qui opère ici n’est pas une simple tendance rationaliste contre la religion en tant qu’obstacle au progrès et à la liberté de pensée. Ce qui se manifeste ici c’est l’acceptation de l’idée qu’une hiérarchie des religions existe, certaines étant plus susceptibles de changer que d’autres. De même que la tradition, la religion doit être abandonnée pour que les femmes du Moyen-Orient ressemblent aux femmes occidentales. Dans cette logique, aucun changement n’est possible sans référence à une norme venue de l’extérieur, norme que l’on juge parfaite.

      Bien que dans les sociétés occidentales, la religion soit considérée comme une institution parmi d’autres, elle est perçue comme le fondement des sociétés dans celles où on pratique l’islam. On a pris l’habitude de voir l’auteur utiliser la religion comme la cause de l’inégalité de genre tout comme on en avait fait la source du sous-développement dans la théorie de modernisation. De façon étrange, le discours féministe sur les femmes du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord reflète l’interprétation propre aux théologiens au sujet des femmes dans l’islam. Les féministes universitaires ont aggravé cette situation en y ajoutant leurs propres définitions équivoques. Elles ont réduit l’islam à une ou deux sourates ou injonctions telles que celles ayant trait à la hiérarchie des genres et au châtiment des femmes adultères (qui s’applique également aux hommes).

      Ce paradigme finit par priver les femmes d’une existence propre, d’un être. C’est parce qu’on subsume les femmes sous la religion présentée comme fondamentaliste qu’on les considère comme évoluant dans un temps ahistorique. Elles n’ont littéralement pas d’histoire. Toute analyse du changement est donc impossible. Lorsque les féministes « font » l’histoire, on a le sentiment qu’elles participent à une contre- histoire dans laquelle le progrès se mesure en termes de compte à rebours vers l’époque où tout a commencé et où tout a commencé à être élucidé. C’est-à-dire l’époque du Coran pour l’auteur féminin tout comme il s’agit du temps du Coran et des traditions pour l’auteur masculin. Cette focalisation tenace sur la religion qui est présente dans les travaux sur les femmes du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord fait penser à la place du feu détenteur d’une fonction équivalente dans la mythologie et dans la première pensée scientifique. Une obsession/ fascination similaire pour le mystérieux pouvoir du feu a dominé l’esprit « primitif » tout comme l’esprit « scientifique » jusqu’à la fin du dix-huitième siècle.

      La question qu’il nous faut à présent poser est la suivante : pourquoi le féminisme académique n’a-t’il pas dénoncé les faiblesses du discours dominant sur les femmes du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord ? Des articles, des préfaces et même des anthologies ont dénoncé ce qu’Elisabeth Fernea et B.Q. Bezirgan ont baptisé les « écrits astigmatiques » sur les femmes du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord. Certains travaux ont tenté de prendre leur distance par rapport au paradigme dominant – bien qu’ils n’aient pas réussi à le déplacer. Il est également important de rappeler que les paradigmes en concurrence sont « incommensurables » dans la mesure où les critères permettant de juger leurs mérites respectifs ne sont pas déterminés par des règles de valeur neutre mais sont l’œuvre de la communauté de spécialistes dont « l’expertise » a produit de l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient en tant que domaine de connaissance. Pourtant, aucun effort soutenu n’a été fait pour contester les présupposés épistémologiques et théoriques de la plupart des travaux sur les femmes.

      La différence, en général, qu’elle soit culturelle, ethnique ou raciale a constitué un véritable obstacle pour les sciences sociales occidentales et ce, dès leurs débuts. L’ethnologie et l’anthropologie européennes du dix-neuvième siècle ont précisément été créées pour étudier les peuples différents et leurs institutions. Cependant, sans tenir compte des inadéquations et des approximations conceptuelles, théoriques et méthodologiques présentes dans les travaux de beaucoup d’anthropologues et d’ethnologues classiques, l’intérêt qu’ils manifestaient pour la « différence » ne constituait en fait qu’un outil leur permettant de mieux comprendre leurs propres institutions. Ce fut le cas du travail d’Émile Durkheim sur la religion, de celui de Marcel Mauss sur l’échange et de celui de Bronislaw Malinowski sur le complexe d’Œdipe pour n’en citer que quelques-uns. Bien que mon intention ne soit pas d’absoudre l’anthropologie occidentale de son eurocentrisme, il faut reconnaître qu’elle montra, dès son origine, une certaine capacité à identifier le dénominateur commun qui existe entre les peuples de cultures différentes, un lien humain. Les notions d’« universalisme culturel » ou de « pensée humaine », quoique problématiques, sont l’expression de ce lien commun existant entre les différents peuples.

      Le féminisme académique contemporain semble avoir oublié cette partie de son héritage intellectuel. Bien sûr, le fait d’opposer les recherches féministes aux sciences sociales peut sembler sans intérêt. Les scientifiques femmes en sciences sociales ne font-elles pas partie de la même communauté et du même milieu intellectuel que leurs collègues hommes ? C’est évidemment le cas. Mais les féministes académiques ont généralement dénoncé les sciences sociales conventionnelles en raison de leurs perspectives concernant les femmes tant du point de vue théorique qu’empirique. Elles ont, en particulier, montré que ces sciences ont réduit la vie des femmes à une seule dimension (la reproduction et le travail domestique) et qu’elles ont échoué dans la conceptualisation de leur statut dans la société, en tant que statut évoluant historiquement. Le féminisme académique a donc apporté un bol d’air frais dans le discours des sciences sociales sur les femmes et a tenu la promesse d’une pratique plus impartiale et plus neutre. Il est donc surprenant de constater que les femmes algériennes sont traitées d’une façon dont les féministes académiques ne souhaitent pas être traitées.

      En Algérie, on subsume les femmes sous l’expression, qui est loin d’être neutre, de « femmes islamiques », de « femmes arabes » ou de « femmes du Moyen-Orient ». Parce que le langage produit la réalité qu’il nomme, les « femmes islamiques » doivent être rendues conformes à la configuration des significations que l’on associe au concept d’islam. Les termes qui les désignent expriment ce qui devrait être considéré comme un problème. Le fait de savoir si les « femmes islamiques » sont vraiment dévotes ou si les sociétés dans lesquelles elles vivent sont des théocraties, sont des questions sur lesquelles, de fait, par cette façon de les désigner, on ne s’attarde pas.

      Le parti-pris de ce discours sur la différence devient grotesque si nous renversons ses termes et si nous suggérons, par exemple, que les femmes de l’Europe contemporaine et de l’Amérique du Nord devraient être étudiées en tant que femmes chrétiennes ! De la même façon, l’étiquette « femmes du Moyen-Orient » lorsqu’on l’oppose à l’étiquette « femmes européennes », révèle son caractère trop généralisant. Le Moyen-Orient est une région géographique couvrant pas moins de vingt pays (si on le limite à l’Orient « arabe »). Ces pays montrent quelques similitudes mais aussi beaucoup de différences. Les féministes qui étudiaient les femmes à l’époque de l’Angleterre victorienne ou de la Révolution française ne se permettent pas, en tout cas peu le font, de subsumer les femmes françaises ou anglaises ou de type européen en tant que catégories de pensée sous l’étiquette très générale de « femmes européennes ». Pourtant, un livre sur les femmes égyptiennes a été intitulé « Femmes du monde arabe ». Michel Foucault avait peut-être raison lorsqu’il affirmait que « le savoir n’est pas fait pour comprendre ; il est fait pour trancher ».

      Il existe une grande continuité dans la façon dont les féministes américaines traitent de la différence au sein du genre tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la société américaine. Dans chaque cas, un attribut, soit physique (race ou couleur) soit culturel (religion ou ethnie) est utilisé dans un sens ontologique. Il faut, cependant, ajouter un élément aux modes de représentation des femmes issues d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient utilisés par les féministes. Ces modes de représentation sont le reflet des dynamiques des politiques mondiales. Les attitudes politiques des États du « centre » se retrouvent dans les attitudes des féministes envers les femmes des États de la « périphérie ». Elly Bulkin remarque avec raison que « les vies des femmes et l’oppression des femmes ne peuvent être considérées en dehors des limites des conflits régionaux ». Elle insiste sur le fait que les femmes arabes sont représentées comme étant tellement différentes qu’on les considère incapables de comprendre ou de développer une quelconque forme de féminisme. Lorsque les femmes arabes parlent en leur nom, on les accuse d’être les « marionnettes des hommes arabes ». Ceci implique qu’une femme arabe ne peut être féministe (quel que soit le sens de ce terme) avant de se dissocier des hommes arabes et de la culture qui soutient ces derniers ! En fin de compte, les politiques mondiales viennent se joindre aux préjugés fermant ainsi le cercle gynocentrique occidental qui s’est construit sur la base d’une mauvaise appréhension de la différence.

      La quête du sensationnel et du primitif de la part de nombreuses féministes illustre parfaitement l’orientation politique de ces représentations. Cette quête de ce qui n’est pas recommandable, quête qui renforce la notion de différence dans le sens d’une altérité objectivée, s’effectue souvent avec l’aide des femmes du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord elles-mêmes. Le féminisme a fourni à ces femmes un espace d’expression et une occasion de se décharger de leur colère envers leurs sociétés. L’exercice de la liberté d’expression fait souvent tourner la tête des gens et finit par se transformer en confession personnelle en guise de critique sociale. Les femmes de ces régions, prises individuellement, apparaissent dans le cadre du féminisme comme représentatives des millions de femmes de leurs sociétés. Jusqu’à quel point font-elles violence aux femmes au sujet desquelles elles réclament le droit d’écrire et de parler ? Voilà une question que l’on se pose bien rarement.

      Dans son analyse du problème posé par le fait d’écrire sur les femmes du tiers-monde, Gayatri C. Spivak fait remarquer que les femmes du premier-monde et les femmes formées en Occident sont complices de la « dégradation » continue de l’image des femmes du tiers-monde dont elles interprètent la « micrologie » sans y avoir accès. Même bien compris, ce point de vue occulte le fait que la complicité est en général un acte conscient qui mobilise le statut social, l’identification psychologique et les intérêts matériels. Bien entendu, le fait d’inclure dans le « nous » pluriel toutes les femmes « formées en Occident » ainsi que toutes les femmes du « premier monde », constitue une simplification grossière de ce qu’est réellement, sur le terrain du féminisme, la rencontre entre les femmes occidentales et celles qui ne le sont pas. Malheureusement, la pratique féministe académique tout comme celle de ses prédécesseurs intellectuels n’est pas parfaite. Je refuse, pour ma part, d’être identifiée, même métaphoriquement, à Senanayak, l’anti-héros indien qui met son expertise au service de la répression de la révolution incarnée par Dopti, femme révolutionnaire. Il ne suffit pas d’affirmer l’existence d’une complicité. En effet, l’acte lui-même de traduction de cette nouvelle indienne pour un public américain n’a pas permis de combler le fossé de la différence culturelle. Cela va dans le sens de ce que Gaston Bachelard a appelé « le musée des horreurs ». Cette nouvelle fait la liste des actes crapuleux commis par les hommes indiens et dresse un tableau de la persécution des femmes indiennes. Le fait d’associer les lectrices occidentales et non occidentales au processus de victimisation est une façon originale de réduire le clivage existant mais pas de le gommer. C’est précisément là que réside le dilemme des femmes du tiers-monde écrivant sur les femmes du tiers-monde.

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  • Les vieilles/ El 3djayez

    Des relations femme/mère/belle-mère et homme/mari/fils

    … Ou la difficulté de construire un couple dans les sociétés maghrébines tant la force d’un modèle ancestral d’organisation familiale/sociétal est prégnant, pesant. Un modèle dans lequel les femmes sont enfermées dans ces rôles avant tout de mères et par conséquent indisponibles pour d’autres tâches ou pour leurs maris, et les hommes dans leur rapport avec elles sont enfermés pareillement dans un rôle de fils avant tout, certes disponibles pour l’espace public pour des activités économiques, politiques qu’ils se réservent mais indisponibles pour une femme compagne. L’homme comme la femme se retrouvent tous deux enfermés dans des rôles contraints dont ils ont le plus grand mal à sortir quand ils tentent de construire une relation de couple basée sur la confiance, la compréhension, le soutien... Et c’est tout un système de rapports dominant (homme)/dominé (femme) qui se met en place. Un système très efficace grâce au travail de socialisation où la fille apprend les limites dès son plus jeune âge, là où le garçon apprend à s’affirmer et à affirmer sa domination dès son plus jeune âge également. L’incorporation profonde de ces pratiques, de ces rapports dominant/dominé se perçoit par la suite comme naturelle, et allant de soi.

    La femme perpétue elle-même son propre assujettissement en se faisant le relais et le gardien du maintien de ce modèle une fois le statut de mère de garçon ayant une bru atteint. La mère exerce ainsi son autorité, sa domination sur la femme, sa bru en toute « légitimité » et cela aussi longtemps que cette dernière n’a pas atteint ce statut tant convoité de mère de garçons dans un système patrilignagère (type de filiation où l’ascendance paternelle prime) et patriarcal où l’homme est d’abord le fils de sa mère avant d’être le mari de sa femme. La domination de la femme-mère devient aussi psychologiquement celle de la femme-mère sur l’homme-fils.

    L’entrée des femmes dans la vie sociale, économique, politique bouleverse considérablement le schéma de la structure familiale traditionnelle, et provoque résistance et opposition forte. Un problème bien complexe sur lequel il faudra se pencher sans faux-fuyants. Mais, si un problème aussi complexe n'est posé qu’en termes de statut de la femme, ce serait l’amputer d’une dimension capitale, essentielle, celle du statut de l’homme qui est indissociable de celui de la femme. Il n’y a pas un problème exclusivement féminin, mais un problème de rapport entre les sexes. C’est sur la nature de ce rapport qu’il faudra s’interroger.

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  • Anoushka Shankar / Raga Flamenco

    Anoushka Shankar Raga Flamenco

      Anoushka Shankar est bien la fille de son père Ravi Shankar, le légendaire virtuose du Sitar, instrument aux sonorités typiques de musique classique indienne! Ravi Shakar père de notoriété internationale essaiera d’ouvrir sa musique traditionnelle classique à d’autres influences. Haro et contestation par les puristes mais aussi par le public. Anoushka Shankar élève de son père dès son plus jeune âge, arrivera sur scène et se produira avec son père dès l’âge de 13 ans. Elle l’accompagnera par la suite à travers le monde, et ils feront beaucoup de concert ensemble. Par la suite et prenant son propre envol, Anoushka s’imposera non comme la fille de, mais comme virtuose du sitar à part entière à son tour ! Elle deviendra elle-même à l’instar de son père, une extension de son instrument ! Grâce, beauté, profondeur, sensibilité, émotions et sentiments forts empliront à chaque fois l’espace ! Qui d’Anoushka ou du sitar s’expriment ? On ne sait plus qui nourrit l'autre, qui inspire l’autre, ils ne font plus qu’un !
    Un lien pour les plus intéressés où Anouska et son père entament un dialogue par voix et sitar interposés. Magnifique !

      La musique d’Anoushka s’enracine profondément dans la musique traditionnelle classique indienne transmise par son père et par laquelle elle a débuté comme dit ci-dessus. Anoushka nomade dans l’âme, ouvrira cette musique sacrée à d’autres influences. Elle ne la dénaturera pas, mais l’enrichira au contraire d’autres sonorités pour mieux la préserver à l’ère du bruit électronique, et de la « musique » prémâchée et prête à consommer qui engloutit l’authentique, l’essence. Elle la fera dialoguer merveilleusement bien et en toute harmonie avec d’autres musiques enracinées profondément elles aussi dans l’Histoire, les Histoires humaines, à l’instar du Flamenco dont elle ressent les vibrations fortement en elle.

    Dans son album, « Traveller », Anoushka Shankar explore justement les rythmes fougueux et passionnés du Flamenco, s’y fond à partir d’une perspective musicale différente celle du sitar dont elle pousse loin, bien loin les possibilités et les sonorités si riches, et ce avec grâce, talent et génie. Le dialogue, l’échange entre les deux musiques est fluide, harmonieux chacune pourtant gardant son cachet authentique propre.

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  • Assia Djebar, cette Cherchelloise

     En hommage à cette grande Femme de Lettres Algérienne née à Cherchell, Assia Djebar ou Fatima Zohra Imalhayène. Elle est l’auteur d’une vingtaine de romans, d’essais, et de poésies traduits dans autant de langues. L’article ci-dessous m’a semblé traduire, refléter au mieux l’esprit, le sens de ce qu’a voulu transmettre Assia/Fatima Zohra dans son œuvre littéraire et cinématographique. Une lecture plus fidèle, plus juste, plus proche du sens global de son combat. Assia vient de nous quitter. Elle (est, sera) inhumée cette semaine dans sa ville natale Cherchell selon son vœu. Allah yarhmek Assia/Fatima Zohra, repose en paix sur cette terre tant aimée.

    « Parole, chant et écriture : que serait notre “ inspiration ” si elle n’allait pas à la recherche de cette bouche obscure, si elle n’allait pas boire au flux souterrain de la mémoire anonyme, des paroles invisibles, fondues, imperceptibles parfois… Cris étouffés soudain fixés, parole et silence qui se mêlent, tout au bord de la dilution ! » Assia Djebar

    ASSIA DJEBAR : DE LA SEVE VERS LE SENS
    Lyne DESAULNIERS MARTINEAU, Professeur d’Université au Canada.
    Insaniyat / إنسانيات 2010, p. 23–34 ; http://insaniyat.revues.org/5109 (lien pour retrouver le texte intégral)

    Sans titre 1 pngr  Certains écrivains francophones contemporains, écrit Henri Lopes, « proclament qu’il n’est pas de littérature africaine. […] il leur importe surtout de devenir des écrivains tout court » Ce commentaire nous rappelle que, tout comme les œuvres issues du « centre », celles de la v « périphérie » sont œuvre de et sur le langage, et de ce fait, méritent d’être reçues et étudiées en tant qu’œuvres littéraires, et donc artistiques. Autrement dit, pas plus que celles issues du « centre », les œuvres issues des pays satellitaires ne sauraient être réduites à des traités d’ethnologie ou objets de folklore tant il est vrai que l’exotisme dépend toujours et uniquement du point de vue où l’on parle.

      Enfin, cette observation rappelle que ce n’est ni le lieu de naissance de l’auteur, ni l’étendue de son lectorat, qui marque l’universalité de l’œuvre, mais bien l’art qui s’y déploie. « [T]he novel’s success, affirme Forster, lies in its own sensitiveness, not in the success of its subject-matter ? ». Aussi, l’esthétique et l’éthique d’Assia Djebar constituent-elles le propos de cet article. En postulant que l’esthétique d’un auteur est liée à une éthique, la question est de savoir dans quelle mesure l’œuvre d’Assia Djebar (plus précisément Les Enfants du nouveau monde, Les Alouettes naïves, Femmes d’Alger dans leur appartement, L’Amour, la Fantasia) traduit-elle un système de valeurs et une recherche de la vérité ?

    DE L’ESTHETIQUE ET DE L’ETHIQUE
    La notion d’esthétique exige d’abord quelques précisions. Si, au cours de son évolution, ce vocable renvoie à maintes significations (Science du Beau, Science des Sensations, Philosophie de l’art ou Science de l’art), les spécialistes s’entendent pour dire que l’esthétique est une réflexion sur l’art abordant l’œuvre tant en regard de sa composition (faire artistique) qu’en regard de la perception que nous en avons. Aussi, l’esthétique, la « science qui traite du Beau et du sentiment qu’il fait naître en nous », est-elle non seulement la raison première qui nous fait marcher vers la littérature, mais, selon Baumgarten, le père de l’esthétique, « l’aisthèsis, faculté de percevoir le monde par les sensations, ne doit plus être exclue du domaine de l’épistémè humaine [puisque] à côté des idées claires appartenant à l’entendement, les perceptions confuses des sens sont du domaine d’une science de la connaissance sensible (scientia cognitionis sensitivæ) ».

    Quant à l’éthique, elle doit être entendue ici comme la « [s]cience qui prend pour objet immédiat les jugements d’appréciation sur les actes qualifiés bons ou mauvais », objet d’étude on ne peut plus pertinent, car si j’en crois Gardner, « [u]ltimately, in fact, plot exists only to give the characters means of finding and revealing themselves, and setting only to give them a place to stand ». En d’autres termes, il en est de la vie comme de la fiction : ce ne sont pas tant les gestes qui ont de l’importance, mais le sens qu’ils révèlent. Soulignons que ces jugements d’appréciation ne sont pas les miens ; ils ne visent pas, non plus, à sanctionner la valeur éthique de l’œuvre ou celle des comportements des personnages ; l’éclairage éthique permet plutôt de voir sous quelles formes les valeurs morales de l’auteure, sa conception de la vie et, peut-être, de la vérité apparaissent dans l’œuvre.

    E 1Voyons maintenant comment s’y prend Djebar pour nous faire pénétrer dans l’univers qu’elle crée pour nous et nous faire vivre une émotion, bien réelle, à partir d’un monde qui, s’il n’est pas exclusivement fictif, n’en reste pas moins une construction et ce qu’elle a souhaité nous communiquer par le biais de cette émotion.

    Nous sommes autour d’une très petite table dans un café d’Alger, à la terrasse qui donne sur la place, « éclaboussée de cris, de rires, encombrée de garçons » et de filles, encadrée par les commerces, la mosquée, le marché et un chemin qui part de chaque côté.

    Malgré l’animation qui règne, nous entendons seulement les paroles qu’on dirait chuchotées de la romancière : c’est l’émotion intense de l’auteure devant l’héroïne de tous ses romans : l’Algérie. C’est la sincérité de son regard, l’absolue sincérité de ses récits. C’est une espèce de recueillement, mélange de tristesse et de révolte, face au destin qu’étrangers et compatriotes ont fabriqué à son pays. El Djezaïr, écorchée vive, comme elle, qu’elle tente de réanimer et de porter à nos yeux – elle finira dans nos cœurs : hier la prise d’Alger la glorieuse (Djazirat el Bahdja) et le début d’une longue période de mépris et d’aliénation (132 ans de colonisation) suivie par une interminable lutte pour l’Indépendance, le chaos de cette période de transition puis l’horreur de l’intégrisme. Et, sans répit, d’un bout à l’autre de son œuvre, les femmes, celles du Prophète dans les années 632, les « porteuses de feu » de la Guerre d’Algérie, retrouvées vingt ans plus tard et d’autres encore, plus jeunes ou plus âgées… Nous, lecteurs, ne nous lassons pas de suivre cet univers qui se découvre sous nos yeux, univers infini d’infinies richesses dont nous ignorions totalement l’existence, prépondérance du patriarcat et de l’Occident oblige.

    LA TENDRESSE FAMILIALE
    Sans titre 21
      Aussi, ce long, trop long extrait, je le sais, ceci afin de nous permettre de bien mesurer la distance qui nous sépare des réalités algériennes et de l’image que nous en avons. Dans le quatrième roman d’Assia Djebar, Les Alouettes naïves, Nfissa, adolescente, revient à la maison après une longue période d’emprisonnement. Nous sommes donc au temps de la guerre d’Indépendance pour les uns, et d’Algérie pour les autres.
    « Les filles se moquent de la mère qui n’a pas réussi à ( ?) le moindre mot de la langue française. Toutes les quatre par connivence –c’est la première fois depuis le retour de Nfissa –continuent le jeu : Lalla Aïcha, le regard brillant, poursuit :
      - Jacqueline et… les –elle cherche, cherche le mot, l’a tout à fait, puis enfin -, les me-rin-gues !
    On la félicite :
      - Oui, tu sais le français ! Oui, tu l’aurais appris… Oui, tu as de la mémoire ! Nfissa écoute, et dans ce tableau des visages chers, elle les remercie avec intensité de se conjuguer ainsi, par leurs sourires, leur éclat et jusqu’à la ressemblance des traits qui éclate lorsqu’elles forment un bouquet autour de la mère épanouie, elle les remercie de rendre présent un si menu fait du passé… Nfissa, les premières années de classe, revenant un jour en annonçant l’invitation de Jacqueline, cette camarade dont elle décrivait les cheveux blonds coiffés en « boucles anglaises », que la maîtresse avait fait asseoir à côté de Nfissa parce qu’elles étaient les deux meilleures élèves. C’était la fête de Jacqueline. « La fête, quelle fête ? » demandait-on à la maison, et Nfissa ne savait quoi répondre ; il y avait, disait-elle, une histoire de calendrier, « chez eux » tout était ainsi marqué, voilà que Zineb riait d’un rire moqueur qui roucoulait… « Chez eux, on fêtait même les anniversaires », et Houria pouffait, mais Nfissa trouvait que c’était bien, qu’on pourrait faire comme eux ; la grand-mère avait rétorqué :

    Faire comme eux ?… Ces chrétiens ! Faire comme eux ! »
    Elle était allée tout de suite prier Dieu, par crainte des anniversaires sans doute, si bien que par la suite, Nadjia éprouvait un malin plaisir à évoquer les fêtes des Chrétiens.

    Un jour, Nfissa et Nadjia n’avaient-elles pas apporté à Lalla Aïcha un châle brodé par elles : « La fête des Mères » ; il avait fallu expliquer, de nouveau Houria avait pouffé, l’aïeule prié, et Si Othman avait souri. Lalla Aïcha ne les avait pas embrassées comme l’avait pourtant annoncé la maîtresse aux élèves ; Nadjia et Nfissa avaient dû prétexter « des ordres de la maîtresse » pour faire accepter l’objet soudain encombrant, confuses de s’être ainsi comportées comme des Françaises. Il n’y avait plus eu de fête des Mères depuis…

    Sans titre 22Mais ce jour-là… Lalla Aïcha répète le mot : « meringues », ses filles joyeuses se dispersent, seule près de Nfissa, Nadjia prend un livre. Lalla Aïcha retourne à sa cuisine, toute fière d’un frigidaire récent apporté par Si Othman… Nfissa, ce jour-là, était donc allée pour la première fois chez Jacqueline, Lalla Aïcha avait tenu à préparer sur-le-champ des gâteaux aux amandes et au sucre, des « cornes de gazelle ». Nfissa n’avait pas voulu, Si Othman avait demandé si cela se faisait « chez eux », peut-être Nfissa serait-elle la seule fillette à apporter des gâteaux, mais Lalla Aïcha se souciait peu de fête ou de cadeaux à faire, elle invoquait la loi de la tradition : sa fille entrerait pour la première fois dans une maison étrangère et elle aurait les mains vides ! Non, cela ne se ferait pas. Si Othman avait dû accompagner Nfissa jusqu’à la demeure du nouvel instituteur, et c’était là finalement que, sur le seuil de la porte, il avait tendu le plat de gâteaux blancs enveloppé dans une serviette (« qu’ils me rendent mon assiette et ma serviette, elles sont de ma mère, que Dieu lui assure le salut ! » avait recommandé Lalla Aïcha).

    Sans titre 23 Le soir, Nfissa avait fait le récit de la fête enfantine ; deux détails, elle s’en souvenait, avaient surtout fait l’objet de commentaires. Jacqueline avait une « marraine » et Nfissa, une nouvelle fois, n’avait pas su expliquer devant la curiosité avide de Lalla Aïcha : non pas une mère, Jacqueline en avait une, non pas une grand-mère, elle n’était pas vieille, ni une tante, elle en était sûre, une nourrice ? Non plus, Nfissa et Nadjia n’avaient-elles pas une nourrice à la ferme… ? Personne n’avait compris, pas même Si Othman, et quand Lalla Aïcha l’avait interrogé, légèrement agressive –n’était-il pas l’homme après tout ? - il avait dû aller prendre un dictionnaire pour chercher le mot… Ensuite Nfissa avait parlé d’un gâteau qui lui avait paru bizarre, tout blanc et s’effritant, vide à l’intérieur ; elle avait prononcé le mot qu’elle avait appris : « meringues ». Lalla Aïcha l’avait ensuite prononcé scrupuleusement, lentement : « me-rin-gues ».

    Encore aujourd’hui, près de quinze ans après, Nfissa entend la voix maternelle prononcer ce terme pour la première fois, et l’instant surgit grave, fleurit dans la mémoire. La curiosité de Lalla Aïcha durant les mois suivants demeura en éveil ; souvent, elle répétera le mot dans des réunions de matrones, elle décrira : « Creux, blanc, s’effritant quand on le mange. » Des années plus tard, Si Othman avait emmené Nfissa à la capitale pour y passer son premier examen important. Ils entrèrent dans une pâtisserie. Intimidée par ces lieux publics, Nfissa demande, soudain inspirée : « Une meringue » puis sourit en levant la tête vers son père.
    Si Othman, guindé mais noble dans son costume de citadin arabe, s’attendrissait au milieu des clients européens de la boutique élégante :

      - Nous allons apporter des tas et des tas de meringues à ta mère !
    On avait ainsi fêté le succès scolaire de Nfissa dans la grande maison ; Nadjia elle-même s’était empiffrée de cette pâtisserie à la douceur écœurante. Sur la balançoire du jardin installée à la branche noueuse du vieux néflier, Nadjia assise répandait des miettes de crème sèche sur son visage, tandis que Nfissa parlait de la capitale, des rues si animées, des magasins… »
    Pourquoi ce passage est-il si émouvant ? Parce que nous nous retrouvons non pas témoins mais en plein cœur d’un moment de famille ; autour de nous, on se taquine, s’interpelle, se remémore et, malgré des personnalités différentes (la mère bourrue, le père calme, Nadjia qui taquine, la grand-mère superstitieuse), une grande tendresse les unit et rejaillit sur nous, grâce aux dialogues inclus dans la narration, liés pas des « ; », des « - », des « , », etc. qui ne rompent pas le flot de paroles mais participent de celui-ci, lançant et relançant les propos sans que la narratrice ne crie gare.
    Voilà donc une seule scène, d’un seul roman et pourtant, tout y est : relations hommes/femmes, parents/enfants, colonisés / colonisateurs, individualité, et cette séquence, de par la multiplicité des portraits, non seulement est-elle représentative de l’œuvre entière d’Assia Djebar, mais elle nous livre tout un pan de l’histoire algérienne. L’information historique se fond dans l’émotion, tissu même du roman et ce, grâce à un véritable travail d’orfèvrerie auquel se livre - tant dans ses romans que dans ses essais - l’auteure. De la même manière que, dans son Journal de la création, Nancy Huston raconte au sujet d’un roman qu’elle écrit depuis des mois : « […] je n’avais réussi à le retravailler que de l’extérieur, […] Maintenant, je retourne à l’intérieur des personnages pour rajuster leurs phrases, reconsidérer leurs actions et leurs réactions… », Assia Djebar écrit, rature (« étant entendu que dans « littérature » il y a surtout pour moi le mot « rature», dit Boubacar Boris Diop), fouille dans sa mémoire pour trouver le geste vrai, cherche dans son vocabulaire pour choisir le mot juste, écrivant et raturant encore jusqu’à ce que les paroles, actions et réactions de chacun soient si vraies que, ensemble, elles arrivent à nous dire l’amour qui réunit la famille. Mais où se trouvent donc les pères durs et égoïstes, les mères éteintes et les filles opprimées et négligées dont on nous bombarde en Occident, surtout depuis les attentats du onze septembre à New York comme si les premières victimes de l’intégrisme n’avaient pas été les pays musulmans eux-mêmes ? Nous y reviendrons plus tard.

    LA POESIE DU REGARD
    La finesse d’Assia Djebar, c’est justement la poésie avec laquelle elle perçoit ses personnages. À force d’empathie –« écrire pour le vivre » a-t-elle écrit un jour -, elle saisit la quintessence de ses personnages et nous en livre toute la poésie, elle-même émue par l’humanité - parfois attristée par l’humanitude - de ces êtres auxquels elle donne vie et quêtes. Ainsi, dans Les Enfants du nouveau monde, alors que Lila est en compagnie du concierge de l’immeuble où elle veut louer un appartement.

    « Elle, d’un mouvement des épaules qui décelait une grâce blessée, se détournait, poursuivait sa quête le long des couloirs sombres, des chambres jamais habitées où il lui semblait soudain que, sa vie entière, elle persisterait à errer ainsi, errer encore, silhouette perdue dans les rets de l’oubli, qui fait quelques pas, s’arrête, se penche, tige souple, par une fenêtre, se retourne pour promener encore son ombre mince sur les murs immaculés que peut adoucir par moments la lumière du jour glissée à travers les stores que le petit homme tentait toujours de lever »
    Dans son article sur Virginia Woolf, l’écrivain et essayiste québécois Yvon Rivard écrit : « [l]e romancier habite les seuils, sa tâche est de faire circuler librement le dedans et le dehors, l’éternité et l’instant, […] », tâche qu’accomplit Assia Djebar, jouxtant action et image suscitée par le corps en mouvement (« se penche, tige souple, par une fenêtre »), ce qui nous fait sentir le personnage de l’intérieur. Nous sommes plongés en chacun d’eux, apercevant le décor par distraction puisqu’il ne vient pas, comme il le fait chez le romancier québécois Jacques Poulin, nous révéler ce que les protagonistes sont incapables d’exprimer et, même s’ils marchent dans la rue, rencontrent des gens, discutent, nous gardons des personnages un souvenir de l’intérieur. Aussi ne doutons-nous aucunement que la romancière « voit » les personnages qu’elle décrit, et ainsi. Il y a donc, chez l’écrivaine, un engagement de tout son être dans ses romans, attitude que Gardner qualifie d’éthique, puisqu’elle révèle le respect que l’auteur a pour ses lecteurs. Voici un autre exemple tiré du recueil de nouvelles Femmes d’Alger dans leur appartement. La vieille Hadda vient de mourir ; Aïcha, recueillie par l’aînée parce qu’elle avait été répudiée, considère les femmes autour d’elle, venues veiller sa protectrice, puis elle remarque sur le visage d’une femme « [i]mmuable soie de peine tendue sur ses traits, froissant les coins des paupières ». Ainsi donc, si la narratrice n’est pas toujours celle qui sait, du moins est-ce toujours au fond des personnages qu’elle cherche les réponses. Toutefois cette plongée ne signifie pas que nous nous « promenons à l’intérieur des âmes » ainsi que nous le faisons dans les romans de Virginia Woolf ; l’écriture d’Assia Djebar est à la fois plus sensuelle et plus sensible.


    Sans titre 24 Eugène Delacroix (1798 - 1863)
    Femmes d'Alger dans leur appartement

    Lire Assia Djebar est une activité riche et exigeante si d’aventure nous ignorons tout de la culture arabe, comme la grande majorité des lecteurs québécois. L’Amour, la Fantasia notamment, dont les chapitres alternent entre le récit ouvertement autobiographique de la « fillette arabe allant à l’école française dans un village du Sahel algérien » et celui de la prise d’Alger en 1830, représente un défi de taille car tout, absolument tout m’était inconnu de ces univers. Cela étant, même dans des univers très contemporains, la difficulté demeure. Les noms aux sonorités singulières sont nouveaux et donc moins facilement retenus, le pays physique, les références historiques et religieuses, les codes qui régissent les relations en famille et en société, voire les tiraillements internes, tous ces éléments, souvent méconnus quand ils ne sont pas inconnus, ajoutent à l’exigence de lecture, en plus de l’architecture des romans.

    Sans titre 25En effet, les intrigues sont peuplées de gens qui, comme à la Casbah me semble-t-il, vivent dans une proximité physique, occupent une place importante dans le quotidien et jouent un rôle important les uns pour les autres et ce, malgré un lien apparemment superficiel, phénomène des plus étonnants pour une Occidentale. Or, ignorants des codes, nous ne comprenons pas toujours les raisons profondes des gestes posés ; leur implication ou sous-entendus. Et pourtant, j’en suis convaincue, l’œuvre d’Assia Djebar demeure difficile même pour un public averti.
    C’est le cas, entre autres, de son troisième roman, Les Enfants du nouveau monde, en raison de sa structure : formidable enchevêtrement de moments dans la vie des personnages qui se croisent, s’entrecroisent mais dont les destins ne sont pas toujours intimement liés, ou pas toujours immédiatement. Comme si parfois nous faisions « pause » sur la télécommande, passions à une autre histoire pour revenir ensuite aux personnages laissés en arrêt et, les reprenant là où ils sont, nous poursuivons en avant pour finalement rencontrer sur notre route les êtres de l’autre partie, les deux dernières histoires se rejoignant enfin. Nous sommes émerveillés devant le maniement magistral de l’intrigue et, du coup, la tension dramatique qui en résulte : inventive, efficace et, pour ma part, jamais vue. « Suzanne va pour protester. Ce n’est pas la peine. Il faut laisser Lila chercher, dénouer elle-même tous les fils qui maintenant l’immobilisent et dont, depuis une heure, elle tente de se détacher, dans la lumière de ce jour clair. – Suzanne a parlé, en entrant, de cet enterrement qu’elle avait croisé à la porte et Lila avait répondu : Partir par ce soleil, quelle chance !… ». Si Suzanne a croisé l’enterrement, nous, lecteurs, prenions part à la marche vers le cimetière quand soudain, la scène s’est arrêtée. Tout à coup absorbés par la détresse de Lila et son appel à l’aide à Suzanne dont nous suivons pensées, sentiments et gestes pour soulager la souffrance de son amie. Brusquement : l’enterrement. Et ainsi, d’un chapitre à l’autre : nous abandonnons des êtres pour aller en retrouver d’autres absolument nouveaux, ce qui crée une rupture rappelant les recueils de nouvelles. Et, comme dans les recueils de nouvelles, nous devons accepter de laisser derrière nous des gens auxquels nous nous étions attachés pour nous ouvrir à de nouvelles connaissances. Ce faisant toutefois, l’histoire globale se construit, pierre par pierre, car chaque partie nous apporte des éléments nouveaux.

    À cette population dense, il faut ajouter l’écriture fouilleuse, chercheuse, phrases fleuves (dont une de deux pages), comme si la romancière réfléchissait tout haut, courant partout pour trouver d’un seul souffle, questions, hypothèses, hésitations, réponses, objections et conclusions ; regardant de tous côtés, considérant tous les points de vue, essayant de saisir la vérité qui, toujours, « glisse, comme une plie luisante […] ». L’auteure repart alors dans une autre direction, et nous courant avec elle, dans les enchevêtrements de sa pensée. Nullement privilégiés, jamais ne sommes-nous mis devant la lumière de la compréhension nouvelle ; nous y arrivons avec elle, et un peu fatigués, nous aussi, par l’intensité déployée. Est-ce ce que l’on appelle, dans la culture musulmane, le ijtihad, c’est-à-dire l’effort intellectuel pour la recherche de la vérité ?

    Dans son essai Écrire en atelier… ou ailleurs, le poète et professeur québécois Jean-Noël Pontbriand affirme que « […] le langage […] a été déifié »; ainsi de la raison. Mais l’art d’Assia Djebar, ni fontaine de sensations, ni fontaine de raisonnements mais d’émotion et de sens, requiert du lecteur un engagement de tout son être ainsi qu’une attention constante ; et vivre dans de telles profondeurs épuise néophytes autant que spécialistes de la culture algérienne.

    Sans titre 26  Ainsi en va-t-il pour l’utilisation que l’écrivaine fait de la langue française, n’en négligeant aucune source, utilisant son plein potentiel dans une langue à la fois savante et simple. Immense culture comme je l’ai vu souvent chez les écrivains de la « périphérie » qui non seulement maîtrisent la culture du « centre », mais également la leur. Cependant, cette culture encyclopédique ne sert toujours qu’à une chose, comme chez Henri Lopes : multiplier les portes d’entrée afin de saisir le monde avec plus de justesse. « Jouer avec les mots, écrit encore Pontbriand, peut avoir du poids à condition que le jeu en question obéisse aux lois du sens qui veut se manifester et rendre présent ce qui n’existait, antérieurement à la réalisation de l’œuvre, que sous un mode muet et inconscient ». Aussi, dans sa tentative de nommer l’émotion et de dévoiler le sens, Djebar joue-t-elle avec les sons, créant des allitérations : « […] il se tait ; il se tend », « […] un français sans nerfs, ni nervures […] ».

      DIRE ENCORE LE SOLEIL
    Dans « Écriture et Liberté », l’écrivain sénégalais Hamidou Dia déclare que « l’écrivain dans son geste inaugural est d’abord quelqu’un qui dit, qui sait dire NON. Non aux classifications arbitraires, aux ghettos imposés, non aux modes, à la récupération, non aux catalogages, aux casiers décidés ici ou ailleurs ». Or, Djebar use de cette liberté de la création, sans pour autant sombrer dans une autre norme que serait la dénonciation systématique. Et pourtant, toujours et partout elle avoue sa souffrance et son impuissance. Témoin : « Je ne me sais qu’une règle, apprise et éclaircie certes, peu à peu, dans la solitude et loin des chapelles littéraires : ne pratiquer qu’une écriture de nécessité », pratique que Hermann Broch qualifie d’éthique qui privilégie la matérialisation de l’émotion à l’effet anticipé.

    Quelle est donc cette nécessité qu’évoque Assia Djebar ? Celle d’offrir au lecteur la « con-naissance affective (celle qui fonde toutes les autres) » de l’Algérie, c’est-à-dire une Algérie multiple, de toutes les époques, faites d’hommes tendres ou intégristes, de femmes libres ou enfermées, mais, toujours, d’un pays riche d’une culture millénaire, qui souffre et essaie de se retrouver. Cette multiplicité du regard, par urgence de dire l’ombre, certes, voire l’opacité, mais aussi pour « dire encore le soleil », ainsi que l’écrivaine le dit elle-même, en sorte de réponse à l’Occident qui répand presque exclusivement une image de noirceur du monde arabo-musulman et s’entête à en taire la lumière ; en réponse, aussi, à la minorité intégriste qui tente d’imposer des valeurs plus rétrogrades que celles qui avaient cours juste après l’indépendance.

    À titre d’exemple, dans le film « Femmes d’Alger », nous voyons les rues envahies de femmes mais aussi d’hommes manifestant pour l’abrogation du code de la famille qui désavantageait les femmes. C’était en 90. Dans ce film, Assia Djebar remarque justement que jamais les médias ne montrent ces images de progrès mais toujours « quelques barbus qui font la prière le vendredi dans la rue au lieu de la faire tranquillement chez eux ». Cette distorsion constante des faits, cette entorse à la réalité, venue d’un regard dont le centre s’est déplacé de la France pour s’étendre à l’Occident, fait dire à Edward Saïd que les dernières années « ont mis en lumière un conflit extrêmement exacerbé entre ce qu’on a baptisé l’ “Occident” et l’ “Islam”, étiquettes (…) davantage destinées à encourager des passions collectives qu’une réflexion lucide ». Si le choix d’occulter une partie des faits, celle qui tisserait des liens entre l’Occident et le monde arabe ne cesse d’étonner, il s’avère incompréhensible lorsqu’il émane des Québécois qui entretiennent, avec l’Algérie, un rapport dépourvu de traumatismes de l’histoire. À moins que ce ne soit là l’effet d’un tribalisme occidental.

    Sans titre 27  Aussi, est-ce en ce sens que l’écrivaine dit « NON ». Non au Regard (réducteur) de l’Autre sur son pays. Non à l’intériorisation de ce regard. Non au « cloître » des femmes, non à la diabolisation de la religion musulmane et non à la réinterprétation intégriste du Coran (« vision caricaturale d’un Islam des origines »), non à la haine de tous les Français et non à la haine de soi, non à son propre silence qui serait démission pour elle : « Je ne prétends pour ma part avancer qu’en écrivant ». Cette dernière affirmation nous permet de supposer que l’écriture constitue, pour Assia Djebar, une façon de vivre, un mode de vie, qui s’oppose à l’attitude de certains intellectuels pour qui écrire se limite à un travail consistant à échafauder des raisonnements parfois brillants sans jamais voir le bien-fondé d’incarner ces raisonnements dans des actes concrets de la vie.

    Ce désir ardent de dire et d’être lue tient également, me semble-t-il, du désir d’être mieux connue et reconnue, voire simplement entendue, moins en tant qu’Assia Djebar ou même Fatma-Zohra Imalayene, qu’en tant que voix à laquelle se mêleraient celles de vingt Algériennes. Certes, le français est la langue dans laquelle la romancière a été instruite, mais écrire dans cette langue signifie aussi être comprise beaucoup plus facilement par l’ancien colonisateur, c’est-à-dire être reconnue dans sa culture et son humanité.

    Pour les lecteurs et chercheurs non-musulmans, voire pour les enfants issus de l’immigration arabo-musulmane, cette rencontre véritable que permet l’œuvre d’Assia Djebar est donc de la plus grande importance, car le défi est grand de trouver des sources sûres, même dans des ouvrages prétendant y travailler. Je pense ici à une anthologie de jeunes auteurs algériens publiée dans le but « d’approfondir et de renouveler le regard que chaque pays porte sur l’autre ». Or, dans le bref historique de l’Algérie que l’on fait dans l’introduction, on mentionne : « Quand arrive la Seconde Guerre mondiale, de nouveau 150 000 soldats algériens participent aux Forces françaises libres. Le jour de l’armistice, le 8 mai 1945, les populations des villes de Sétif, Kherrata, Guelma, sortent pour fêter la victoire sur le nazisme et réclamer l’égalité des droits. L’armée française et les colons tirent dans le tas : 8 000 morts ». Mais, selon d’autres sources algériennes, il y a eu 45 000 morts. N’aurait-il pas été plus rigoureux de mentionner les deux sources au lieu de cautionner la version française ?

    CONCLUSION
    Ainsi donc s’il est vrai, comme l’affirme Broch, que de son regard qui est interprétation du monde, l’écrivain crée un « monde tel qu’il redoute ou aimerait qu’il soit », nous pouvons avancer, sans trop craindre de nous tromper, qu’Assia Djebar se situe dans la seconde catégorie et que, à l’instar de Saïd, elle sait « qu’il y a beaucoup plus de choses qui unissent que séparent les peuples ». C’est, du moins, ce que son œuvre nous donne à sentir grâce au travail d’orfèvrerie auquel elle se livre : défaire, refaire et exposer des images, pour dire, enfin, les multiples possibles. En ce sens, l’œuvre d’Assia Djebar rend le monde plus supportable et l’embellit, en y apportant un peu plus de vérité et de compréhension.

  • Sens, Contresens et Non Sens

     Il est des mots qui ouvrent à la vie, qui donnent la vie, il est des mots qui étouffent la vie, qui tuent la vie. Il est dit que « Là où la vie est authentique, la tension existe toujours ». Les mots ne sont bien entendu pas neutres, mais situés socialement. Et dans un texte écrit donné, le sens n’est pas donné une bonne fois pour toutes, il n’est pas univoque. Un texte est construit ou plutôt reconstruit par l’interprétation, les interprétations qui peuvent en être faites en fonction de la manière dont cela résonne en chacun, selon les représentations qu’il a de lui-même, de son environnement social, culturel…,de son histoire de vie, de ses expériences, de ses connaissances…, du monde dans lequel il vit et de la manière dont il le perçoit. Les interprétations sont inévitables, et chacun interprète selon ce qu’il est. C’est là que réside tout l’intérêt, toute la richesse d’une communication. Dans un écrit, le sens n’est pas incorporé dans le mot. Chaque expression dépend de l’usage qui en est fait et de son interprétation. Comment pourrait-on sinon expliquer autrement les changements dans le sens d’un mot, ou les controverses entre les personnes qui lisent ces mots, les interprètes ?

      La pensée trouve à s’exprimer par le langage qui n’est pas seulement outil de communication, mais aussi outil de réflexion. Dans l’expression de cette pensée intervient aussi un langage inscrit profondément en chacun, et qui est celui des représentations mentales, des constructions mentales, des images mentales. Lorsqu’on lit un roman, on se représente les personnages, leurs actions, les décors. De la même manière, les images matérielles que sont les dessins, peintures, photographies sont des traductions externes de l’imagerie interne. Des constructions subjectives propres à chaque personne.

      A cet égard, le but de la communication n’est-il pas de réussir à mieux se comprendre ? Lorsque nous communiquons, nous sommes persuadés que ce que nous disons est compris tel que nous l’avons exprimé par les autres, de même que les autres sont persuadés que ce qu’ils ont compris est exactement ce que nous leur avons dit ! Pourtant, la réalité est bien différente pour chacun !

      Peut-on éviter les interprétations d’un mot, d’un texte, d’une expression ? Oui, bien sûr ! Lorsque l’on recherche le consensus pour éviter tout achoppement, le langage devient un outil de communication neutre et indifférent aux rapports sociaux. Nous communiquons sans vraiment le faire puisque nous sommes tous d’accord ! Il ne subsiste plus aucune brèche, plus aucun espace d’interprétation ! Cela devient un langage neutre et informatif. Dans la communication consensuelle, Il n’y a plus lieu d’avoir la moindre réflexion, d’exercer la moindre critique puisque tout le monde est dans le consensus, et veille à le maintenir. Il ne subsiste plus aucune place pour une quelconque créativité !

      La relation à l’autre dans tout cela ! Quelle est-elle ? Je reviens à nouveau à Carl Rogers et à ce qu’il dit concernant les trois attitudes fondamentales qui conditionnent l’entrée en relation avec l’autre :

      Une compréhension empathique et exacte du cadre de références interne de l’autre avec les composantes émotionnelles et les significations qui s’y rattachent ;

      Une considération positive inconditionnelle consistant à accorder une valeur positive à toutes manifestations de la personnalité de l’autre et ce, à travers une écoute attentive, dépourvue de jugement ou d’évaluation ;

      Enfin, une congruence, reflet du degré d’authenticité dans la concordance entre ses propos et ses actes, l’accord entre ce que l’on ressent et son comportement manifeste.

      L’empathie confirme à l’autre qu’il existe en tant que personne autonome, dotée d’une valeur propre et d’une identité.

      Pour conclure ce chapitre, je dirais que les mots sont polysémiques, qu’un texte autorise une multitude de sens en fonction des représentations, des constructions, des images mentales de chacun façonnées par son contexte social, culturel, son histoire de vie, ses expériences, ses connaissances….Les mots allument la lumière dans les palais de nos cerveaux comme le dit cet auteur. Les mots peuvent nous blesser ou aussi nous aider. Les mots ne transmettent pas que des informations, mais aussi des émotions. Il est question non de « vidange émotionnelle », mais de « partage social des émotions » dont les bénéfices ne sont plus à démontrer. Nous sommes tous divers, différents, pluriels. Cette diversité, cette différence, cette pluralité devraient constituer notre force et notre richesse, et s’il y a un maître mot, une valeur maîtresse à ne jamais occulter, cela devrait être le RESPECT de l’autre à défaut de compréhension, de bienveillance, de tolérance.

      Sous forme de boutade ou de caricature si on préfère, cette vidéo et son titre "Le Plaisir des Sens" (politiquement très incorrect). Surtout ne pas se laisser « piéger » par ce qui peut paraître tomber sous le sens (expression qui s’écrivait d’abord "tomber sous les sens" pour signifier "être directement perçu par les sens").

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  • Yahli/ Orchestre National de Barbès

    Une chanson que je dédie à AlgerMiliana et à tous les AlgerMilianautes, aussi à toutes les Algériennes et Algériens Intra ou Extra Muros. Chacun et chacune d’entre nous y puisera ce qu’il y aura à puiser et qui lui parlera, mais que dans le positif, et encore positif. S’il n’y a rien à y puiser, il restera la chanson qui est bien agréable à écouter. Alors bonne écoute.

    Bien amicalement à toutes et tous

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  • Estrellas del Bicentenario

    Une vidéo « Estrellas del Bicentenario, Les Étoiles du Bicentenaire », issue d’un projet télévisuel pour la célébration en 2010 du bicentenaire de l’indépendance du Mexique vis-à-vis de l’Espagne (déclarée en 1816), et aussi du centenaire de la révolution (1910) contre la dictature de Porfirio Díaz qui s’est progressivement enfoncée dans un système féodal quasi esclavagiste pour la majorité des paysans et surtout les indiens. Pancho Villa et ses hommes se sont soulevés contre l’oppresseur au Nord, Emiliano Zapata et ses hommes au sud. Les festivités ont consisté en une série d’événements culturels ayant pour vocation la remémoration des éléments fondateurs du pays pour une meilleure compréhension des valeurs et idéaux du Mexique d’aujourd’hui.

    Tous les lieux de la vidéo se trouvent au Mexique. La faune et la flore sont exclusivement mexicaines aussi. Des images somptueuses, filmées au ralenti, dégagent une impression d’irréel, un monde mystique, fantastique, initiatique. Une relation éthologique douce avec la nature, les animaux. Une beauté naturelle saisissante, une biodiversité resplendissante, une musique inspirée des langues originelles des diverses ethnies. Une invitation à la méditation, à la communion, à l’humilité face au Beau, face au grandiose…

    Il y en a pour tous les goûts ou presque : version longue pour ceux qui veulent s’installer et se laisser porter, version très courte (que je trouve assez brutale sur la fin), pour ceux qui manquent de temps et qui veulent passer en vitesse.

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  • Clandestino/Playing For Change

    Songs around the world

    Playing For Change  est un mouvement créé pour inspirer et pour relier, connecter le monde à travers et grâce à la musique.

    « Clandestino » est la chanson de tous, et cette vidéo représente le cœur et l’esprit de tous ceux en quête d’un monde meilleur fait de justice, de paix, de respect, de tolérance, de fraternité et d'espoir.

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  • "Vacances! الزيّارة"

    Trois mondes, Deux points de vue, Trois espaces en convergence vers Un Espace Commun

    Un petit bijou que ce sketch, comme on n’en fait plus, et qui ne manquera pas, si regardé jusqu’au bout, de rappeler à quelques-uns ces moments doux vécus dans ces grandes maisons habitées par plusieurs familles, qui n’en formaient plus qu’une finalement, et qui partageaient El Mlih wa Douni.

    Monde des hommes, monde des femmes, mondes des enfants. Irréductibles les uns aux autres, peu perméables, ce qui occasionne incompréhensions, malentendus et frustrations de part et d’autre, alors que chaque partie est de bonne foi. Les acteurs et actrices de chaque monde jouant au mieux les rôles qui leur sont attribués. Très complexes et parfois très compliqués.

    Pourtant, tout peut être bousculé lorsque la rupture occasionnée par un réveil tardif, survient et sème le « désordre ». Elle finit à la fin, par amener ces acteurs et actrices à voir, à percevoir, à comprendre avec plus de clarté le monde dans lequel évolue l’autre homme, femme, enfant, débarrassés qu’ils sont de leurs costumes de scène.

    La rupture comme perte momentanée de repères établis, comme déclencheur d’une communication naturelle, sincère, attentive, attentionnée, compréhensive débarrassée des représentations, des caricatures, et des méfiances. Un espace alternatif où hommes, femmes, et enfants se retrouvent enfin pour contribuer à cette entreprise commune qui séduit tout le monde, partir en vacances

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  • Mazaar/Ali Azam

    Mazar, chanson traditionnelle Afghane interprétée par le groupe iranien Nyaz. Juste pour se laisser transporter par l’enchantement, le bienfait, et le sentiment de paix que procurent la voix d’Ali Azam iranienne, la musique aux sonorités indiennes, et la magnifique vidéo qui les accompagne dans cette élévation.

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  • Lluís Llach - Vida

    Lluis Llach avec quatre « L », les ailes de la liberté, les ailes du rêve engagé ! Lluis Llach est un auteur compositeur interprète Catalan dont le chant d’espoir  « l'Estaca (le pieu) » deviendra l'hymne catalan de résistance au fascisme de Franco. Pourchassé par l’oppression franquiste et contraint à l’exil, il n’arrêtera pas de chanter en Catalan, obstinément et toujours, la condition humaine, la vie, la liberté, l’amour, le soleil, la nuit, la mer, le vent. C’est un rêveur inspiré, sensible, généreux, parfois cinglant, jamais tragique qui aime à se définir comme le troubadour du peuple. Un rêveur des utopies, qui espère tout, qui exige tout, « nous voulons le possible pour atteindre l’impossible ». Ses influences musicales sont toutes méditerranéennes: musique grecque dans « Viatge a Itaca », musique catalane grecque et arabe dans « un pont de mar blava ». Ce « pont de mer bleue », c'est la fraternité du bassin méditerranéen, des deux côtés de la « maremar » « bressol de tots els blaus »

    Ce sublime texte « VIDA » écrit et mis en musique par Lluis Llach pourrait être ressenti comme mélancolique, triste même, pourtant c’est un formidable hymne à la vie fort, beau, puissant, passionné et tranquille. Lluis Llach a cette voix ample, généreuse, chaude, qui se déploie tout en nuances, tout en souplesse sur des mélodies magistrales, des textes sensibles, puissants et bouleversants d’émotion. J’ai eu la grande chance de me trouver au bon endroit, au bon moment pour savourer un récital dans un beau théâtre aux dimensions humaines : une composition musique et textes unique, magnifique, intense ! Communion et ferveur unissaient Lluis Llach, ses musiciens et le public. Vibrant, beau, fraternel, universel en dépit de la non compréhension du Catalan. Lliuis Llach en dit : « Comme le public ne comprend pas le catalan, je passe l'examen du langage esthétique, à travers la mélodie, la voix, l'émotion ».

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  • Les passantes /Georges Brassens

    Pour rester dans le ton et l’air des derniers posts, cet hommage que Brassens, ce tendre poète, rend à toutes ces passantes qui traversent une vie.


    Les passantes

    Je veux dédier ce poème
    A toutes les femmes qu'on aime
    Pendant quelques instants secrets
    A celles qu'on connaît à peine
    Qu'un destin différent entraîne
    Et qu'on ne retrouve jamais

    A celle qu'on voit apparaître
    Une seconde à sa fenêtre
    Et qui, preste, s'évanouit
    Mais dont la svelte silhouette
    Est si gracieuse et fluette
    Qu'on en demeure épanoui

    A la compagne de voyage
    Dont les yeux, charmant paysage
    Font paraître court le chemin
    Qu'on est seul, peut-être, à comprendre
    Et qu'on laisse pourtant descendre
    Sans avoir effleuré sa main

    A la fine et souple valseuse
    Qui vous sembla triste et nerveuse
    Par une nuit de carnaval
    Qui voulut rester inconnue
    Et qui n'est jamais revenue
    Tournoyer dans un autre bal

    A celles qui sont déjà prises
    Et qui, vivant des heures grises
    Près d'un être trop différent
    Vous ont, inutile folie,
    Laissé voir la mélancolie
    D'un avenir désespérant

    Chères images aperçues
    Espérances d'un jour déçues
    Vous serez dans l'oubli demain
    Pour peu que le bonheur survienne
    Il est rare qu'on se souvienne
    Des épisodes du chemin

    Mais si l'on a manqué sa vie
    On songe avec un peu d'envie
    A tous ces bonheurs entrevus
    Aux baisers qu'on n'osa pas prendre
    Aux cœurs qui doivent vous attendre
    Aux yeux qu'on n'a jamais revus

    Alors, aux soirs de lassitude
    Tout en peuplant sa solitude
    Des fantômes du souvenir
    On pleure les lèvres absentes
    De toutes ces belles passantes
    Que l'on n'a pas su retenir

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