Lecture et Musique

1958

Lecture et Musique

C'

C’était une époque de nos jours presque inconcevable, sans tablette électronique, sans Internet, sans téléphone mobile, sans même de télévision (celle-ci  apparut très timidement à Miliana, un an seulement avant  notre départ, mais pas chez nous). Il en résulte que nous disposions de beaucoup plus de temps pour jouer  ensemble, pour écouter des histoires (et les adultes pour  nous en raconter), plus tard pour lire, ou pour de la musique.

Dans nos premières années Papa ou Maman nous disaient ou nous lisaient chaque soir quelque chose. Pour Maman c’était souvent un conte, ou encore une des «  Histoires comme ça » de Kipling — notamment sa préférée,  celle du chat qui s’en va tout seul. Papa, lui, évoquait plutôt ses propres souvenirs, presque aussi légendaires.

   Un peu plus tard, dès que je fus capable de déchiffrer les mots, j’accédai à la bibliothèque, vaste meuble vitré qui tapissait un des murs du bureau médical de Maman, d’abord pour essayer de lire les titres inscrits au dos des livres, puis en les ouvrant l’un après l’autre pour voir s’ils contenaient des images. Il en était notamment ainsi d’un ouvrage au statut pour moi unique. Il s’agissait du tome deux d’un livre ancien (il remontait aux environs de 1850), dans la collection dite du « Panthéon populaire », consacré aux mémorialistes de Napoléon pendant son exil à Sainte- Hélène, que Papa tenait de son père. Ce livre, précieusement conservé (et providentiellement complété du premier tome, que Rose-Marie m’a offert sans savoir il n’y a pas si longtemps), était enrichi de gravures qui s’agrémentaient d’une brève citation tirée du texte (le texte lui-même, sur deux colonnes en caractères minuscules, m’était totalement inaccessible). Ces quelques lignes sous les images contenaient souvent des mots inconnus. En outre, le fait qu’elles ne se suivaient pas et qu’elles apparaissaient pour moi hors de tout contexte libérait merveilleusement mon imagination. Peut-être est-ce en partie de ce souvenir qu’est mon désir, bien plus tard, d’aller moi aussi à Sainte-Hélène — voyage que j’eus la joie de réaliser, à la fin de 2011, en compagnie d’Albert.

Cette bibliothèque ne contenait pas d’ouvrages de prix : elle était faite pour l’essentiel de plusieurs séries contemporaines, probablement acquises en bloc quand nos parents se sont installés à Miliana — un peu comme des provisions pour l’hiver culturel à quoi on s’attendait. Aucun des sommets de la littérature n’y figurait, mais des écrivains français de moyenne altitude qui avaient ou avaient eu leur heure de renommée. Anatole France, Pierre Loti, Roland Dorgelès, André Maurois, Pierre Benoît, sont des noms qui me reviennent. La peste, de Camus, chez moi aujourd’hui, était probablement le plus récent de ces livres. Curieusement il est orné des initiales manuscrites entrelacées de Papa et Maman et de l’année, 1946 — alors qu’il n’est sorti qu’en 1947. C’est donc plus  tard que Maman a apposé la date, en l’associant à leurs tout débuts à Miliana.

Papa et Maman avaient fait relier et marquer de leurs initiales leurs bouquins de médecine, notamment les gros Testud d’anatomie avec leur dos rouge. Maman avait apporté d’Alger une belle Histoire de l’Art en plusieurs grands volumes, et il y avait des ouvrages dépareillés, dont La légende des siècles et Les Châtiments, de Hugo, que Papa me lisait ou me récitait. Il connaissait également d’immenses tirades de L’Aiglon, de Rostand, tirées d’un livre tout déficelé ayant lui aussi appartenu à  Grand-père. Avec le « Sainte-Hélène » déjà cité, c’était un  des trois seuls objets venus de notre aïeul (le dernier, soigneusement caché au fond de l’armoire de nos parents, était un énorme revolver modèle 1892 qui avait été son arme de service).

Voilà donc ce que furent mes premiers contacts avec les livres. Je me rappelle en outre une ancienne édition reliée de L’Iliade (L’Odyssée manquait), d’origine incertaine,  qui me faisait horreur tout en me fascinant à cause de la description affreusement précise des blessures que s’infligeaient les héros.

Outre les livres disponibles sur les rayons de la bibliothèque il y en avait d’autres que nos parents avaient aimés,  et dont ils parlaient avec émotion. Ils avaient toujours adoré lire (curieusement, ce penchant semble n’avoir été partagé par aucune de leurs quatre sœurs), même s’ils en avaient moins le temps maintenant.

Depuis l’enfance Maman gardait ainsi un faible pour Stalky et Cie, dans lequel Kipling a évoqué, à peine romancées, ses années de jeunesse dans un pensionnat de la côte du Devon. Elle aimait en dire la phrase initiale, symbole pour elle d’une  liberté inimaginable par rapport au souvenir de contrainte et d’ennui qu’elle gardait du lycée : « En été, tous les garçons avisés se construisaient des huttes dans les broussailles de la colline derrière le collège. »

En poésie sa prédilection allait à Baudelaire et à Verlaine, qu’elle nous récitait volontiers, et qui emplissent les pages de l’album illustré qu’elle s’était constitué dans son adolescence. Cet album, pieusement  conservé, représente pour nous un trésor qu’il nous appartient de léguer à nos successeurs.

Papa, lui, aimait les alexandrins bien alignés en ordre de bataille, et les rimes sonores. Le vague et le vaporeux semblaient étrangers à sa nature. Il avait adoré dans sa jeunesse les romans pleins d’aventures de Dumas ou de Hugo, et j’entends encore sa voix scander avec délectation les premiers mots fameux (à juste titre) de Salammbô : « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar. »

Je note aujourd’hui qu’il n’y avait ni Bible ni missel à la maison, et que personne n’évoquait jamais l’Ancien Testament ou le Nouveau, tous deux étrangers à la culture familiale. Le peu que j’en ai su provenait des cours de catéchisme du jeudi, mais l’obligation qui s’y attachait leur faisait perdre tout attrait.

    À l’occasion des fêtes, anniversaires et distributions des  prix, on nous offrait des livres reliés, tirés de la « Collection des contes et légendes de tous les pays » (les deux qui m’ont le plus inspiré étaient les Contes et légendes du monde grec et barbare, et les Contes et récits d’outre-Manche, dont les titres mystérieux suffisaient à me faire rêver), ou de la « Bibliothèque Rouge et Or », qui contenaient souvent sous leur jaquette illustrée des œuvres classiques d’auteurs français et étrangers, abrégées et adaptées à un  public juvénile. Je les dévorais aussitôt. Certains donateurs  avaient leurs habitudes : de notre voisin et ancien maire de la ville nous recevions chaque année pour Noël un gros livre sur un chapitre marquant de l’Histoire de France, et Monsieur Jurain, directeur des Mines et ami de Papa, lors de sa visite du premier de l’an, apportait toujours le dernier ouvrage de la série de Walt Disney sur les animaux sauvages. Quant au « cousin Lucien » (cousin de Grand- papa), il partageait entre nos cousines de Saint-Eugène et nous deux les titres semi-éducatifs qu’en tant qu’inspecteur de l’enseignement primaire il recevait gracieusement des éditeurs.

Quand j’eus fini de lire, ou au moins de feuilleter, tous  les livres disponibles ou reçus en cadeau, le goût dut me venir de m’en procurer d’autres auprès du pourvoyeur en journaux et illustrés, la librairie-imprimerie locale de la famille Ben-Tabak (ce nom mérite de passer à la postérité pour les innombrables moments de bonheur qui lui sont rattachés), sur la Place de l’horloge.

On était à l’époque des débuts du Livre de poche, bien meilleur marché que les éditions classiques et d’un format si pratique, qui, trimestre après trimestre, offrait un choix inépuisable, et en version intégrale. Le libraire les présentait non pas sur d’inaccessibles rayonnages mais dans des bacs placés à bonne hauteur, même pour un enfant. Je ne tenterai pas de me rappeler ces livres, je lisais un peu au hasard, en me laissant guider par l’image de couverture, le titre, ou l’idée que je me faisais du thème. Je me rappelle même avoir tenté Proust, vers treize ans, en choisissant «  Un amour de Swann » à cause de sa minceur, mais je fus découragé dès les toutes premières pages. Comment aurais-je pu croire que ce qui me parut alors si ennuyeux me serait source un jour de tant de joies ?

 C’est aussi dans cette librairie qu’en 1959 j’achetai pour l’anniversaire d’Albert un livre au format plutôt enfantin me sembla-t-il, d’une collection dite Marabout junior, qui  offrait des images de couverture vives et attrayantes (contrairement à celles du Livre de Poche, plutôt mornes). Jusque-là Albert avait très peu lu mais ce livre  lui donna envie d’en découvrir d’autres. La collection en sortait deux par mois, dans une gamme très variée, et  toujours sous de jolies couvertures. Nous n’aurions pu  imaginer que ce premier petit livre déclencherait chez Albert le plaisir de la lecture, et moins encore, son tempérament de collectionneur aidant, qu’il finirait par rassembler au fil du temps la totalité des 352 Marabout junior !

     Pour moi, je continuais de lire, soir après soir. J’avais alors à la tête de mon lit, pour éclairer le livre du moment, une toute petite lampe au chapeau de plastique fixé par une pince sur l’ampoule elle-même. Quand je l’allumais en étendant le bras c’était le signal d’heures d’absolue quiétude, enclos dans le cercle de lumière projeté par la lampe, au milieu de l’ombre et du silence de la maison.

***

Dans le courant de l’année 1953 notre famille peut s’honorer d’avoir compté parmi les premiers souscripteurs à la future édition du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, le monumental « Robert », qui devait profondément renouveler la lexicographie française.

Il était l’œuvre d’un homme qu’aucun de nous n’a jamais rencontré mais dont le nom nous était déjà familier, Paul Robert. En effet, son oncle, du même nom, influent  homme politique algérien, avait été tué en duel en 1910 ; sa mort, puis le procès qui s’ensuivit avaient défrayé la  chronique, et Papa m’en avait parlé.

Son nom fut même  donné à un petit village. L’auteur du dictionnaire, de cinq ans l’aîné de Papa, était né comme lui à Orléansville, et anecdotiquement, le prénom qu’ils partageaient venait donc pour eux deux d’un oncle disparu tragiquement peu avant leur naissance !

Robert, pour lancer l’ouvrage de sa vie, avait d’abord approché ses anciens camarades de l’université d’Alger, et plus généralement « les notables », en commençant par ceux de sa région d’origine, dont Miliana faisait partie.

Je me souviens du jour où nous reçûmes l’extraordinaire premier volume (d’autant plus qu’il n’y avait pas d’autre grand dictionnaire à la maison), lequel, malgré ses mille et quelque pages sans une seule illustration, ne couvrait que les trois premières lettres de l’alphabet ! Il nous faudra longtemps patienter avant d’atteindre enfin la lettre Z : des trois volumes initialement prévus on passa à quatre, puis à cinq, et le sixième et dernier n’apparut qu’en 1964. Pendant toutes ces années Papa répondit fidèlement aux nouveaux appels de fonds.

     En 1970 sortira encore un Supplément, où apparaît le mot « pied-noir », avec une très brève définition dont on devine que le fondateur a dû peser chaque mot : « Français vivant en Algérie (et considérant l’Algérie française comme sa patrie) ».

Notre départ d’Algérie, en 1962, s’accompagna de la disparition de plusieurs volumes entre Miliana et la France. Albert se trouve posséder un des livres survivants, que personne n’ouvre plus mais auquel se rattachent le souvenir de nos parents, celui de mes dissertations de philo à cause des citations autour desquelles il ne me restait plus qu’à broder, et jusqu’au petit village de Paul- Robert, aujourd’hui Taougrite, que nous nous trouvons avoir un jour visité.

***

C’était une chance d’avoir des livres à la maison, mais une plus grande encore d’y baigner dans un climat musical.

    Maman  était à son piano dès qu’elle avait un instant libre, entre  son métier, ses enfants, l’organisation de la maison, la cuisine… Elle jouait et rejouait avec le même plaisir le  répertoire qu’elle s’était constitué dès sa jeunesse, riche en  valses de Strauss, morceaux du folklore d’Europe centrale, airs d’opérette, et, pour le classique, Chopin, Mozart, Schubert et d’autres, dans leurs compositions les plus aimables, les plus entraînantes. Maman, d’oreille, pouvait  jouer aussi, presque instantanément, tous les airs du moment qui passaient à la radio. Nous entendions sa musique en fond sonore, ou, à sa grande joie, nous nous  tirions un siège près du piano pour l’écouter.

     Le plus ancien morceau que j’ai aimé était la nostalgique valse N°15 de Brahms, si simple, si douce, qui résonne encore en moi profondément. Je me rappelle que pour Albert c’était une autre pièce facile, la bagatelle de Beethoven connue sous le nom de Lettre à Élise, qu’il ne se lassait pas de réclamer à Maman.

Celle-ci mettait beaucoup d’expression dans tout ce qu’elle jouait, et même de la flamme quand le morceau s’y prêtait, comme une Polonaise de Chopin, une danse hongroise de Brahms, ou une czardas (qu’on prononçait «   tchardache », à la hongroise), sans oublier, en des occasions  solennelles, le noble hymne croate, Lijepa naša domovino (Notre belle patrie).

À notre regret, et un peu à notre honte, les cours de piano que nous avons pris Albert et moi chez un professeur à la belle moustache blanche, monsieur Gérard, n’ont pas porté leurs fruits, parce que nous n’avons pas su dépasser le stade rebutant de l’initiation au solfège et des gammes.

J’ai déjà évoqué ces soirées, tout petits, où Maman, avant de nous mettre au lit, nous faisait asseoir auprès d’elle dans un coin du salon pour écouter ensemble des disques 78 tours sur un phono à aiguilles.

Plus tard, avec l’arrivée de l’électrophone (le tout premier fut un cadeau de notre tante Anitsa, assorti de quelques disques microsillons longue durée), ces moments intimes avec Maman se sont transformés en soirées musicales tous ensemble dans notre pièce à vivre — sans raison particulière je les associe à l’hiver, quand  les bûches craquent dans la cheminée et que dans l’air flotte l’odeur de laine mouillée de nos affaires qui sèchent près du foyer. Je garde en tête les airs qu’affectionnaient  nos parents, par exemple les chansons les plus célèbres de Vincent Scotto (qui avaient bercé leur jeunesse) ou des extraits d’opérettes viennoises telles que La veuve joyeuse ou Rêve de valse.

Vers notre douzième année nous commençâmes à nous offrir un disque de temps en temps, un petit 45 tours avec deux morceaux sur chaque face — le plus souvent nous avions repéré l’air vedette à la radio.

Je ne crois pas que nous ayons jamais reçu d’argent de poche de façon régulière, ceci était sans doute une idée trop moderne. Il nous fallait donc utiliser la petite cagnotte de Noël ou du dernier anniversaire, ou bien solliciter Maman.

On était au tout début de l’explosion du rock’n roll, et le film « Rock around the clock » centré sur Bill Haley et ses «  Comets », qui fut projeté en 1956 ou 57, souleva l’enthousiasme de la jeunesse à Miliana comme ailleurs. On notera au passage qu’il s’agissait, sauf exception, de la seule jeunesse européenne.

Certains des morceaux de cette époque ont gardé pour nous une intensité d’émotion particulière, qui semble même s’être accrue avec le temps ; nous l’éprouvons ainsi, par exemple, dès les toutes premières notes de la chanson « Only you » par les Platters.

Albert garde le souvenir du salon de musique qu’il s’était aménagé au bas de l’escalier intérieur en bois qui menait au réseau de caves. C’était un endroit  mystérieux, à peine éclairé par une ampoule solitaire, dans lequel, poussée à fond, la musique (américaine) sonnait magnifiquement, mais, une fois refermée la trappe qui donnait accès à son escalier, aucun bruit n’en filtrait dans la maison.

En même temps que nous étions électrisés par le rock (sans toutefois l’avoir dansé) nous découvrîmes que notre famille recélait, dans un tout autre genre, un chanteur remarquable, Jean-Paul Martini. C’était un cousin germain de notre oncle Lucien Saladini, le père de Pierre-Louis. Je me rappelle qu’il était venu à Miliana avec son épouse pour ma communion solennelle. Originaire de Bastia, il était alors instituteur à Alger ou  dans les environs d’Alger. Il était surtout doté d’une splendide voix de baryton, vibrante et profonde. C’est grâce au seul disque de chansons corses qu’il a laissé que nous avons découvert qu’elles ne se limitaient pas aux ritournelles de Tino Rossi. Jean-Paul est malheureusement décédé, jeune encore, sans avoir été totalement reconnu.

C’est aussi pendant ces étés de la fin des années cinquante que nous sommes allés, sept jours sur sept, à la Piscine Saint-Antoine, à la lisière de la ville, sur les premières  pentes du Zaccar. Le soir les soldats français du contingent venaient s’y détendre autour d’un verre ou danser sur les airs à la mode avec les jeunes Milianaises.  Assis au bord de la piscine, les jambes dans l’eau, ou allongés sur les plongeoirs, nous partagions de loin ces moments de bonheur. La piscine a été le seul endroit, hors de la maison, où nous avons régulièrement entendu de la musique. De façon épisodique il y eut aussi les marches militaires qui accompagnaient défilés ou cérémonies, les airs de l’entracte au cinéma en plein air de notre petite enfance (avant «  les évènements »), et enfin quelques séances de musique classique organisées par les Jeunesses musicales de France dans la salle du Variétés. La présence des élèves des écoles y était, me semble-t-il obligatoire, et peut-être pour cela je n’en ai conservé qu’un souvenir de contrainte.

 

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