Je ne vais certes pas tenter de retracer ici le cours long et tumultueux de la guerre d’Algérie qui, pendant huit années (1954-1962), a largement modelé la vie politique française, et plus encore la vie quotidienne des habitants de l’Algérie — dont la nôtre, bien sûr. Je me limiterai à évoquer quelques traces que le passage du temps n’a pas effacées.
Il s’agira d’abord du jour même où le conflit éclata (on ne parla pas d’emblée de guerre, on disait plutôt « les évènements d’Algérie », ce qui était une façon d’en masquer la gravité), dont je garde un souvenir personnel précis. J’avais alors neuf ans et demi. Le 1er novembre 1954, en ce jour de Toussaint, par une après-midi pluvieuse, nous étions allés en famille sur la tombe de Grand-père au cimetière de Saint-Eugène, dans la banlieue d’Alger. À la sortie, près de la grille, un attroupement bruyant s’était formé autour du vendeur de journaux. Papa lui acheta le quotidien du soir, Dernière Heure. Sa première page était barrée de gros titres où il était question d’une série d’attentats et d’actes terroristes, à travers tout le pays. Papa nous en fit la lecture à haute voix, tout en s’efforçant de protéger les feuilles de la bruine. Des nombreuses exactions dont parlait le journal je retins seulement que le matin-même, quelque part dans le sud, un car avait été arrêté par des hommes armés.
Ils avaient fait descendre les voyageurs sur le bord de la route et avaient abattu plusieurs d’entre eux, dont un couple de jeunes instituteurs européens. Je me rappelle aussi que les adultes, dans l’auto qui nous ramenait, parlaient entre eux de façon très vive, très animée, frappés à la fois par la soudaineté des attaques et par leur caractère visiblement organisé.
Depuis ce soir-là et jusqu’à la fin, quoique le plus souvent pour nous en arrière-plan, la guerre devint le personnage dominant de notre histoire.
Si on parcourt aujourd’hui les titres dramatiques des quotidiens que nous lisions à l’époque on en tirera l’image d’un pays à feu et à sang. Toutefois les évènements meurtriers qui se concentraient sur la première page des journaux étaient répartis sur un territoire très étendu, et les affrontements militaires importants se sont le plus souvent produits dans des régions éloignées de la nôtre. Quant aux attentats, on les apprenait un peu comme il en aurait été d’accidents de la route, de ces choses dont on sait qu’elles se produisent sans presque jamais les voir.
Personnellement, je ne me rappelle avoir réellement assisté qu’à une seule scène de relative violence. Je ne saurais en préciser la date, mais un mot d’ordre de grève avait été lancé auprès des commerçants arabes par le Front de libération nationale (le FLN), et de nombreux magasins avaient gardé porte close ce matin-là. Dans la petite rue en face du collège (ce qui explique que j’aie vu la scène) des camions militaires sont venus se disposer, et des hommes armés de masses ont brisé les uns après les autres les panneaux de bois qui verrouillaient les échoppes.
Miliana n’était pas un endroit de passage, et sa configuration de ville un peu close sur elle-même où tout le monde connaissait tout le monde a pu la préserver plus que d’autres. Je tends aussi à croire qu’il y régnait une sorte de micro-climat qui poussait à la tolérance.
En fait, la guerre affleurait à peine dans notre quotidien, parfois une chicane de fûts métalliques pour ralentir les voitures, certains cafés protégés des jets de grenade ou d’une fusillade en passant par un muret de sacs de sable ou un sas grillagé (les cafés formaient des cibles doublement privilégiées, espaces ouverts sur la rue et pleins de gens), la fouille symbolique à l’entrée du cinéma, l’accordéon musette à la piscine pour les appelés métropolitains.
L’arrivée en nombre de ces derniers à partir de 1956 a sans aucun doute contribué à modifier sous plus d’un aspect l’équilibre traditionnel de notre petite ville (elle dut ainsi représenter une manne pour les tenanciers de lieux de distraction, et des opportunités de flirt multipliées pour les jeunes filles européennes). Toutefois les enfants que nous étions ne s’en apercevaient guère. Nous croisions désormais dans les rues, au cinéma ou à la piscine, des jeunes gens venus de France, mais nos contacts avec eux restèrent très limités (chemin faisant, on en évoquera quelques-uns). Il en fut d’ailleurs de même pour nos parents, qui n’eurent jamais de militaires dans leur clientèle puisque ceux-ci disposaient à la caserne de leurs propres médecins.
La vie nocturne à Miliana s’était toujours limitée à quelques cafés qui fermaient un peu tard et aux films en soirée, mais même ces petites distractions disparurent avec l’instauration d’un strict couvre-feu, d’horaire variable au fil des années mais généralement de neuf heures du soir jusqu’à six heures du matin. Seules des patrouilles militaires parcouraient alors les rues. Papa dut plus d’une fois faire appel à l’une d’elles pour pouvoir visiter un de ses patients en pleine nuit. C’en était fini aussi des séances de cinéma en nocturne au jardin public, et, à cause des barbelés, de nos courses folles en compagnie de Maamar sur les sentiers escarpés en contre-bas des remparts.
Ces contraintes étaient d’ailleurs aussitôt intégrées par nous — les enfants ont une capacité d’adaptation extraordinaire aux changements du monde qui les entoure, et aux conditions de vie les plus inhabituelles. Quant aux évènements dramatiques dont nous entendions parler ou qui faisaient les titres des premières pages des journaux, ils nous semblaient refléter l’existence normale puisque nous n’en connaissions pas d’autre.
Nous continuâmes de rendre visite à nos parents d’Alger, quoique sans doute moins souvent, et sans nous écarter de l’axe principal, le plus fréquenté, en évitant les petites routes propices aux embuscades, et nos retours ne se firent plus sous les étoiles. Je ne me rappelle pas avoir eu peur sur cette route, sauf peut-être une fois, en rentrant à Miliana, sur la longue ligne droite entre Oued-Djer et Changarnier, quand le moteur de la voiture se mit à hoqueter puis s’arrêta net. Papa eut juste le temps de ranger l’auto sur le bas-côté. J’étais seul avec lui ce jour-là, au bord de la route déserte. C’était encore l’après-midi mais le jour déclinait vite — sans doute vers la fin de l’automne. Nous mettions notre espoir dans le convoi militaire qui patrouillait parfois cette zone, sans trop savoir ce que nous ferions s’il ne passait pas (j’imagine qu’on se serait enfermés dans la voiture pour la nuit). Évidemment nous ne disposions d’aucun moyen de défense. Quand nous entendîmes au loin un bruit de moteur qui semblait grandir nous étions un peu comme des naufragés sur une île déserte qui croient apercevoir une voile à l’horizon. C’était un car, le dernier du jour sur cette route, à destination d’Affreville (juste en-dessous de Miliana). On lui fit signe et il s’arrêta pour nous prendre. Le conducteur et tous les passagers étaient arabes. Leurs conversations s’interrompirent à peine. Nous nous installâmes silencieusement, Papa et moi, sur la banquette du fond. Plus d’une fois le car fit halte en rase campagne pour laisser descendre quelqu’un. On voyait l’homme (il n’y avait que des hommes) s’en aller vers une destination invisible, maison isolée ou hameau, qu’un repli du paysage nous dissimulait. Je ne me rappelle pas comment nous sommes montés chez nous depuis Affreville, en taxi peut- être, ou bien dans un véhicule militaire ? En parcourant ce dernier tronçon, dans ces années-là, par une montée toute en virages, on ne pouvait échapper, en approchant de notre ville, à une longue inscription en grandes lettres blanches qui courait sur la muraille comme sur un immense tableau d’école. Elle disait « La Méditerranée traverse la France comme la Seine traverse Paris ». Je ne sais qui en avait eu l’idée, ni de quels moyens il avait pu disposer pour l’écrire, mais même au plus fort des moments « patriotiques » sa naïve emphase paraissait un peu ridicule.
À Miliana, l’instauration d’un couvre-feu nocturne, à partir de 1956 je crois, avait rendu les nuits plus mystérieuses encore aux enfants que nous étions. À la maison nous disposions d’un jardin clos et surélevé, donc parfaitement protégé. En été surtout il était de règle de s’y attarder la nuit, dans des chaises-longues. L’ombre ne recelait généralement que de vagues aboiements dans le lointain, les brusques frissons des platanes, le passage inquiétant d’un hibou. Parfois des fusées vertes ou rouges poussées par le vent signalaient d’obscures poursuites à travers la montagne. Je me souviens aussi d’un soir, à la Pointe, au milieu d’un grand concours de population, où nous regardions, fascinés, le spectacle d’incendies qui parsemaient la plaine. C’étaient des fermes qui brûlaient. Quelquefois claquaient de vives fusillades qui nous faisaient tressaillir, mais le silence absolu qui les suivait c’était cela le pire.
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Nous n’appartenions pas à un milieu politisé, et encore moins extrêmiste. Papa considérait d’ailleurs que l’intégration prônée par les ardents défenseurs de l’Algérie française était un objectif irréaliste. Cela dit, nos sentiments nous portaient naturellement vers le camp qui ne menaçait ni notre présence dans le pays, ni ce qui en formait le cadre — légitimé à nos yeux par les villes à l’européenne, les terres mises en valeur, les routes, les ports, les chemins de fer et les infrastructures de toute sorte, barrages, écoles, hôpitaux, dispensaires, institutions culturelles et autres, tous fruits de la souveraineté française, et pour nous source de fierté.
Pendant les huit années que dura la guerre, chacun des évènements politiques ou militaires que nous apprenions par le journal ou à la radio a représenté un moment d’angoisse ou d’espoir (et, à la fin, de désespoir). Il en a surtout été ainsi dans les deux périodes les plus intenses, en mai et juin 1958, dans les semaines qui précédèrent le retour au pouvoir du général De Gaulle (j’y reviendrai), et pendant le bref épisode du putsch militaire d’avril 1961, qui suscita probablement chez nous, en si peu de jours, le plus d’exaltation puis d’abattement. Je me rappelle le coup de fil de Patrick en pleurs, cette nuit fatidique du 25 avril vers onze heures du soir, lorsqu’on en apprit la fin. C’est depuis ce temps que la chanson d’Edith Piaf « Non, je ne regrette rien », connue depuis peu et déjà célèbre, que chantaient paraît-il les légionnaires parachutistes vaincus en s’enfonçant dans la nuit, a acquis pour nous une résonance toute autre que celle d’une simple chanson d’amour, et que nous ne l’entendons pas sans un frisson particulier au souvenir de ces heures de fièvre.
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