On abordait la deuxième année avec le sourire et un grand espoir : le stage de deux mois, Décembre et Janvier, à l’école ménagère et agricole du Jardin d’Essai, à Alger. Cette école de renom formait ses propres élèves, souvent filles de familles riches ; mais elle avait de plus une convention avec les trois départements d’Algérie pour y recevoir leurs normaliennes. Les récits de nos « mères » qui nous avaient précédées, nous mettaient l’eau à la bouche. Les cours : cuisine, ménage, couture, ferme etc…étaient plaisants, la discipline discrète et fort douce ; on allait assez facilement à Alger pour des concerts, expositions,…bref, on pouvait, sortant du provincial Miliana, profiter des charmes de la capitale.
Cet établissement avait été construit dans l’enceinte même du Jardin d’Essai. De l’autre côté de la route, face à l’entrée, sur la colline, le Musée National dominait le vaste parc, et dans son prolongement, s’étendait la mer. Sur l’esplanade d’entrée, la grande statue de Bourdelle, la France, main au-dessus de ses yeux, regardait au nord…Je suppose qu’elle n’y est plus…Mais au Musée ont été laissées après l’indépendance les remarquables collections, en particulier celles des Orientalistes.
Près du Musée, dans la verdure, l’Institut Pasteur, qui avait compétence sur toute l’Algérie. A l’Institut Pasteur, nous avons eu des cours sur les maladies exotiques, le paludisme en particulier.
Quand on rentrait dans le Jardin d’Essai, on voyait se déployer d’un coup la perspective du parc à la française.
De part et d’autre, masses plus sombres, les jardins exotiques aux nombreuses espèces de palmiers dont Gide parle dans « Les nourritures terrestres », et Montherlant dans « Il y a encore des Paradis » ; les jardins anglais, l’île, dans les fleurs, puis le zoo, et enfin, la mer, la plage des Sablettes.
Nous pouvions, dans certaines conditions d’horaire et de sécurité, parcourir ce paradis. Et nous disposions à notre gré du propre jardin de l’école.
Pour les études et travaux, nous formions trois équipes. Par roulement, la première à la cuisine, la deuxième au ménage, la troisième à la ferme, sous la direction de professeurs spécialisés ; un surtout nous intéressait particulièrement : c’était M. Castet, Directeur général du Jardin d’Essai. Il enseignait l’esthétique des jardins et des parcs. A ses côtés, nous parcourions les allées découvrant les perspectives. Il aimait l’harmonie des massifs fleuris, les larges bassins aux lignes pures, sans surcharges, reflétant le ciel et les ombrages.
Le stage à la cuisine était très apprécié aussi, mais d’une autre façon. Nous mangions nos préparations très variées, excellentes. On apprenait à confectionner des confitures, fruits confits, dattes fourrées, truffes au chocolat, pâtisseries raffinées.
A la ferme, la couvaison des poussins, en couveuses artificielles, exigeait de la vigilance : les pâtées, les pesées, et du soin.
La maturation de certains fromages demande plusieurs mois : par exemple, nous mangions les « Pont l’Évêque » fabriqués par les Oranaises du stage précédent et à leur tour, les Constantinoises mangeaient les nôtres. La fabrication de la pâte exige des calculs précis de présure. Nous nous sommes trompées une fois (ou deux ?). Cela a donné des « petits suisses » dont nous nous sommes régalées. Les quelques photos que j’ai gardées montrent à quel point nous avions bonne mine à ce régime.
Nous avons eu, à l’hôpital de Mustapha, deux (ou trois ?) fois, un cours d’obstétrique à la section des sages-femmes. C’était la première fois que nous avions accès à ce genre d’enseignement. Il n’était pas question d’éducation sexuelle en ce temps-là.
La plupart d’entre nous mettaient beaucoup de zèle et d’application dans tous nos cours. La plupart de leurs diplômes de sortie portaient la mention B ou TB. Flamboyant, le coq Yokohama était parmi les plus belles et les plus rares espèces exposées. Fabienne lui a tiré deux plumes de la queue pour orner son bonnet de troubadour dans la Chanson de Roland que nous allions interpréter pour la fête de Noël. Horrifiée, le lendemain Melle B .a découvert l’oiseau cachant frileusement son croupion dans un coin de la cage.
Certains travaux me semblaient farfelus : par exemple, le dessin minutieux de l’armoire aux balais surtout, ou du « nid-trappe » destiné à comptabiliser la ponte de certaines catégories de volailles.
Nous nous moquions sottement parfois de quelques maximes, telles que « à cabinet propre, maison propre », ou de la réflexion de Melle A., professeur de coupe et couture : « N’oubliez pas, Mesdemoiselles, que le meilleur parfum, c’est la propreté ».
Ainsi, agréablement occupées, nous vivions là des jours heureux, assombris cependant à l’idée du retour, car nous devions régulièrement nous mettre à jour pour les cours de maths et envoyer nos exercices au professeur.
Au retour, la réception à Miliana n’a pas été chaleureuse, le professeur, mécontent de nos devoirs, l’économe critiquant notre tenue et nos bagages. Les « premières années », frustrées et indignées, venaient d’apprendre que le séjour à l’école ménagère, trop coûteux paraît-il, serait supprimé l’an prochain, et définitivement…