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Le coin de Said BELFEDHAL

Les voleurs de Bagdad

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  Les voleurs de Bagdad

Ils viennent du Nord…en conquérants du Sud. Eux dont les ancêtres il n y a pas très longtemps, en mal de fortune et la tête grossie de rêves se ruaient vers une nouvelle terre promise, toute vierge encore et tellement vaste. Ils y restèrent et fondèrent le Nouveau Continent…

         Les autochtones se défendirent tant bien que mal, eurent leurs moments de gloire mais les grosses richesses d’ici-bas grisèrent les esprits, et les intérêts se dessinant à l’horizon et se concrétisant chaque jour, moult batailles rangées s’ensuivirent expédiant « ces fils du ciel dans leurs prairies célestes », réduisant ainsi, l’espace d’un temps record, la race rouge aux derniers retranchements de leurs réserves. Cet ethnocide a peu dérangé la conscience collective de ce que sont devenus aujourd’hui les Etats-Unis, terre peuplée de citoyens si épars et si unis !

         Les petits indiens de la Grande Amérique font partie du décor : réduits en peuplades, amoindris, ces vétérans de l’humanité se folklorisent et ne constituent en fait que la cinquième roue de l’histoire juvénile de ce pays ! Leurs épopées ont fait les beaux jours des requins du film hollywoodien, diffusant à outrance l’idéologie positiviste, imbue du pragmatique « idéal américain » face à « l’animosité et à la sauvagerie » de ces peaux rouges.

         La majorité écrasante de leurs films distillent ce leitmotiv mettant en présence les forces du Bien contre celles du Mal. Il devient tout à fait aisé de cerner le bon du mauvais…de séparer le grain de l’ivraie, puisque évidemment c’est toujours l’autre, celui qui ne leur ressemble pas qui est suspecté de malignité !

         « L’axe du mal » est depuis, un concept opératoire dans la politique américaine.

         Ils viennent donc ces boys du Nord, rassurés de leur super puissance technologique et militaire, avec leurs lunettes « Ray ban » de soleil et le sourire suffisant au coin des lèvres, corriger tous les voyous du Sud. S’autoproclamant fervents défenseurs des principes de la Démocratie, brandissant l’étendard aux énièmes étoiles, drapant le ciel de la planète entière de leur bénédiction tel un messie qui parcourt le monde, entre les mains, à la place du vénérable bâton de pèlerin, un gros joujou qui crache  du feu, ils prêchent et sèment à tout vent les vertus de la sagesse de l’oncle Sam ! ( ça ravive tristement les douloureux souvenirs des expéditions coloniales imprégnées de missions civilisatrices d’une époque lourde de siècles éhontés que la sénile Europe traine comme un boulet de canon dans sa mauvaise conscience)

         Ils bombardent de son firmament, illuminée de mille et une nuits, une ville-empire, berceau de la civilisation planétaire, mémoire de la race humaine, consacrée d’histoire et de vénusté. Bien avant eux, les Tartares et les Mongols sont passés par là et l’herbe a continué de pousser sur les rives du Tigre. Bagdad l’éternelle est restée toujours debout et avenante ! L’Amérique de Montesquieu – hier seulement ! – veut punir Babylone et sa tour de Babel…et ses jardins suspendus…Haroun el Rachid et toute la descendance de Salah Eddine en exportant de la démocratie, chargée de ce pouvoir exécutif de gendarmes de la planète dont elle détient le monopole exclusif ! Glorieuse Amérique, tu nous sauves, comme toujours ! Le plan de Marshall tendant la main à une Europe dévastée…pour son redressement ! Sacrée Amérique, toujours aux rendez-vous décisifs de l’Histoire ! Mieux encore, tu modèles l’Histoire…à ton image ! Ici, tu la précipites, ailleurs, tu la laisses traîner, et entre les deux, tu te réjouis à inventer l’Avenir « made in USA » au reste du monde… !

         Aujourd’hui ton divin sens du devoir citoyen et universel guide ton flair vers ce gigantesque baril de pétrole explosif qu’ est le Monde arabe. Le postulat de la « raison stratégique » coûte cher en vies humaines et se paye en pétrodollars !  Aussi est- il vain de rappeler que tous les procédés sont bons afin d’asseoir sa prééminence sur cette partie ainsi que sur toutes les autres si inestimables du globe utile.

         Une guerre – les innombrables conflits qui essaiment un peu partout à travers le monde le confirment chaque jour – est la continuation de la sacro-sainte politique. Le sang (pétrole oblige) doit couler lui aussi à flots ! La violence est érigée en véritable dogme prétextant la « raison d’Etat », une illumination du génie humain ! Les continuelles atrocités que certains chasseurs d’images montrent, pratiquées sur les corps de femmes et d’enfants qui périssent parce que Dame politique l’exige, parce qu’ une poignée d’hommes l’ont décidé, nous édifient sur ce que nous nous complaisons à appeler « village planétaire !»

         Les habitants d’un même village sont censés posséder le bon sens du voisinage. En cas de litige, la raison dont ils sont en principe dotés les oblige à se comporter en citoyens sages et avertis…S ils s entretuent pour tout et pour rien, pour un dollar ou un dinar, voire un dirham, une lire….et j’en passe, cela veut dire que notre espèce n’a pas évolué, que la science, la technologie, l’informatique, la politique ne sont que du lustrage. Une couche si mince qui, à la moindre exacerbation se met à nu et nous fait découvrir toute la primarité de l’homme moderne  :  un individu impondérable qui accuse un terrible manque de jugement et de philosophie.

         Quand le droit à la vie, le droit à la différence et à la tolérance sont bafoués, que doit- on espérer ?

Elle et moi, on ne s’est jamais quitté…

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« Elle et moi, on ne s’est jamais quitté… »

 

   J’ai une guitare à la maison. Son parcours est pathétique. Elle est conçue au pays du flamenco. Un tout jeune homme l’a ramenée au village dans sa valise au milieu de ses bagages. Une vraie gitane, à la fois suave et envoûtante, légère et entraînante, docile et surprenante, elle porte dans ses cordes l’âme d’Andalousie. Dès que je l’ai prise dans mes mains, j’ai eu un coup de cœur pour elle ! Le jeune homme en l’occurrence est mort dans un tragique accident de la circulation et sa guitare, après une longue traversée du désert m’est revenue un jour de hasard, hélas sans sa valise, dévergondée, méconnaissable, éraflée, comme un Mozart à la rue abandonné. Quoiqu’en apparence ébranlée et diminuée par une aventure de bohème passant de mains indélicates en mains négligentes, cette guitare, parce qu’elle est vraie, a su rester fidèle à la noblesse de sa caisse. Je l’ai accueillie avec tout le respect que l’on doit aux dames de bonne souche. Son bois précieux empreint de grâce et de finesse en fait une privilégiée. Ses sons justes, langoureux et tendres confirment la qualité de son identité.
   Et depuis, elle et moi, on ne s est plus jamais quitté...

La gasba des chioukh

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La gasba des chioukh

Mon quartier respirait la joie de vivre. Gorgé d’ambiance joviale, il rassasiait mes yeux affamés de curiosités et de ce fait, me prenait tout mon temps ! Je ne devais pas dépasser les quatorze ans et un jour, mon espace de prospection s’élargissant, je ressentis le besoin de sortir de ma réserve et « voir du monde ». Je me permettais donc de m’aventurer au-delà de la limite imaginaire de mon secteur géographique. Ainsi que ce souriceau de la fable entamant ses initiations de l’environnement extérieur, j’observais les impulsions de « chaque être qui peuplait la terre. » Au fur et à mesure de mes incursions, je découvrais avec enchantement un monde qui m’était insoupçonnable !

   Et c’est tout à fait comme ça que j’ai détecté ce qui allait devenir mon passe-temps favori : les « Meddahas » du souk. Cela prit même et assez vite une allure de passion.

   Dès vendredi soir, la veille du marché hebdomadaire qui coïncidait avec le premier jour du week-end, après la sortie du C.E.G - (collège d’enseignement général) j’étais en classe de 6ème- je me débarrassais de mon cartable et à peine ayant ébréché un morceau de pain trempé dans du café noir que j’étais déjà dehors, en direction du souk ! Les chioukh que je voulais voir et écouter, s’y trouvaient ! Il ne fallait pas rater un spectacle si attendu…et gratuit en plus de ça !

   Des remparts du souk, j’entrevoyais des attroupements circulaires de gens parsemés çà et là dans l’enceinte du marché. Je choisis au hasard une « halka » et m’y faufilai dans l’espoir de trouver un accès au cœur de cette multitude de bras et de coudes. Je voulais voir enfin de mes propres yeux les fameux Meddahas à propos desquels on m’avait raconté tant de choses !  Bon gré, mal gré, j’y suis parvenu !

   Ce qui a tout de suite captivé mon attention c’était le silence religieux qui régnait parmi les spectateurs. On eût dit des élèves épris du talent oratoire d’un maître chevronné narrant une histoire récréative. Effectivement, la comparaison n’est pas volée car j’allais me rendre compte au fil du temps que ces hommes n’étaient pas seulement des « faiseurs de spectacles » et qu’en outre ils avaient aussi l’art et la manière de raconter de merveilleuses et édifiantes aventures. Ce mélange si dosé de la parole « el goul »et de la chanson « el medh » rendit à mes yeux ces chioukh plus nobles et plus relevés !

   La tête emmaillotée dans un turban bien astiqué, le corps drapé à l’intérieur d’une gandoura toute blanche et entre les mains l’inévitable « gasba » engagée dans une bouche rehaussée en sa lèvre supérieure d’une somptueuse paire de moustaches très fournies comme on n’en fait plus, aux extrémités fières et debout, ornant tout le visage, Mansour, l’artiste assis sur un tapis à même la terre exécutait des solos que seule la gasba sait faire ressortir. Il répondait en symbiose à son compagnon qui, tête inclinée et yeux mi-clos, soufflait à pleines joues dans sa flûte d’accompagnement. Tous les deux s’appliquaient à suivre le meddah battant des mains son kallouz au rythme du madih. Ce trio tenait en haleine la foule charmée et acquise !

   Bien au-delà de la naturelle fonction distractive qu’engendre nécessairement une pareille manifestation, il faut y saisir une admirable manière de reconduire une culture ancestrale. La part de l’oralité est de loin celle qui a le plus permis de maintenir en vie le patrimoine légué à travers des siècles par le savoir faire de nos aïeux.

   Qu’on revienne, avec votre permission à cette halka des meddahas ! Une halka renvoie étymologiquement à la représentation de cercle, pratiquement à un espace autour duquel les gens sont placés les uns en face des autres pouvant ainsi s’observer et se parler. C’est un schéma où la communication atteint son paroxysme ! Le spectateur vient de son propre gré, répondant à une offre librement consentie. Le meddah s’installe le plus naturellement du monde sur le terrain vague du souk, dépose son maigre bagage et les gens s’empressent de l’entourer. La contrainte financière est d’emblée écartée. Vous avez donc cette liberté précieuse de vous déplacer d’une halka à une autre, ou de repartir tout simplement.

   Il y a un moment où le meddah interrompt le récital rythmé et entreprend un long « mouel » (complainte sans rythme menée en solo) que j’affectionne particulièrement. Les ondoiements mélodieux de sa voix m’emmènent loin, là où la vie se conjugue tout le temps avec mobilité en quête d’espace constamment renouvelé. Ici, pareille à la voix fuyante et retentissante de ce troubadour des hameaux et des villages, il faut courir après son destin pour exister !

   L’assistance, reconnaissante et satisfaite, gratifie l’artiste de quelques dinars et la représentation reprend de plus belle. L’avantage dans ces rencontres publiques à ciel ouvert, ce n’est pas seulement de se contenter d’écouter mais aussi d’intervenir dans le spectacle. Cette communication directe et verbale transgresse la frontière scène/public. Le meddah est entouré de toute part et se déplace partout où il peut être sollicité. Un contact humain s’installe si naturellement qu’on a du mal à séparer le chantre de l'auditoire. Cette complicité, ces haussements de tête et ces regards approbateurs à chaque citation, à chaque maxime que celui-ci prononce pour illustrer sa quassida prouvent à quel point les gens s’intéressent et participent au fait culturel !

   D’ailleurs, à ce propos une petite anecdote me vient à l’esprit :

   Les curiosités du souk attiraient comme des mouches certains collégiens téméraires qui séchaient les cours du samedi matin ! Avec quelques uns de ses amis de classe, Abderrahmane en fit un jour l’expérience. Nos gais lurons, cartables en mains, appréciaient chaque instant de cette précieuse liberté de bêtes évadées d’une animalerie ! Ils étaient attentifs à la moindre attraction, tout heureux tantôt de prêter l’oreille aux airs bédouins qui se distillaient dans le brouhaha d’une foule de gens affairés, tantôt de vadrouiller au milieu d'étals richement décorés, se faufilant parmi ce dédale de petits commerces dont les propriétaires en blouse grise conviaient tout ce beau monde à la criée, lui proposant des prix alléchants. Nos petits amis se délectaient les yeux à la vue des zarbias (tapis de tissage traditionnel) aux motifs millénaires et didactiques. On ne s’ennuie pas en pareille circonstance surtout quand on voit du haut de ses quinze ans cette magnifique caverne d’Ali Baba s’offrir à vous sans avoir à prononcer le fameux sésame. Etonnante diversité de choses et de bêtes.

   Le souk aux bovins bien connu dans le pays, était l’emblème, l’image de marque de Sougueur ( ex Trezel ) et tous les éleveurs de la région et d’ailleurs viennent ici vendre moutons, bœufs, chevaux ou baudets ! La transaction faite, vendeurs et acheteurs tout heureux de leur journée prennent un thé ou un café, à l’ombre d’une guitoune. Nos « fugueurs en herbe » dont l’emballement immodéré détale, crinière au vent ainsi qu’un étalon indompté, se baladent d’étal en étal et ne voient pas le temps s’écouler. Ce matin-là, nos amis firent la rencontre d’une personne tombée nez à nez avec eux au mauvais moment et au mauvais endroit : Leur propre professeur, coopérant tunisien, les ayant apostrophés, les mena au pas en file indienne comme on fait rentrer dans la bergerie des moutons égarés. Les « évadés » s’attirèrent les foudres des parents venus immédiatement prêter main forte aux professeurs. Il fut même retrouvé une outre* dans les affaires de H.C, un des plus brillants partisans de l’école buissonnière !... 

 On leur administra une correction inoubliable…

   Il nous était formellement interdit de fréquenter les cafés, le cinéma et d’autres endroits susceptibles de porter préjudice à notre scolarité. L’école devait être notre principale préoccupation et tout élève pris en flagrant délit s’attendait dès le lendemain à subir une semaine de remontrances, de sanctions et de garde à vue !

   Mais les privations n’ont pas que des défauts…L’avenir a montré le bien fondé de cette discipline de fer et il faut le dire sans détour : Beaucoup de ces enfants même les moins enthousiastes ont réussi dans leur vie. C’est convenir que tout a un prix !

   Voyons ce qui se dit et se chante dans les halkates. Les quassidates constituent le fleuron de la poésie populaire. Tous les thèmes y sont abordés, du «ghazel » (amour, sentiment envers une personne aimée) au « medh » (apologie) à la satire en passant par l’amour de la patrie, le sens de l’honneur, de la justice, de la bravoure et de l’héroïsme. En fait tous les ingrédients essentiels pour la pérennité d’une nation. Quand le gouel s’enflamme et raconte les épopées du premier siècle de l’Islam et de ses victoires civilisatrices, un seïd Ali symbolisera à lui tout seul dans notre «subconscient collectif » l’esprit de combativité et d’érudition qui lui valurent respect et considération, un Omar ibnou el Khattab si connu et si redouté incarnera quant à lui le sens de la droiture et de l’équité !

 Nos crises existentielles, aujourd’hui s’accentuant, expliqueraient-elles notre syndrome identitaire ?

   Les chioukh s’avèrent à leur manière d’authentiques relais indispensables au prolongement de la chaîne culturelle, un maillon essentiel pour la durabilité des valeurs dans un corps social. Les liens du passé et du présent se rompent et la culture populaire se bazarde, se folklorise, se meurt, déracinée par absence d’entretien et d’inventivité.

   Nous devenons hermétiques et sourds à toute expression véritablement artistique. Que l’on s’ouvre sur les autres cultures, cela est tout à fait enrichissant mais négliger, bafouer sa propre culture, cela relèverait-il, oserons-nous le dire, d’une carence identitaire ? D’une défaillance historique ?

 Outre  nom féminin) peau de bouc en forme de sac pour contenir de l’eau fraîche

La journée de l'enseignant

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À la mémoire de mon ancien maitre d école qui nous a quittés il y a quelques temps 

Je n'ai pas eu envie de dormir cette nuit-là et je me suis affaissé sur la chaise de mon bureau. Un agenda traine. Je le saisis et le parcours. J'en souris, l'air amusé et évasif : des numéros, des adresses, des bribes de mots, des flèches qui s'entrecroisent, des citations rares de penseurs amères, des vers tourmentés de poètes révoltés...Mais dans cet imbroglio de chiffres et de lettres, une date encadrée en rouge indique la journée d'aujourd’hui hui. Aurais-je manqué un rendez-vous important ? Je creuse dans ma mémoire...Ah çà y est, j'y suis !...subitement j entends les efforts essoufflés d'une voix caverneuse m'interrompre et me tenir à peu près ce propos :
- Cette date sur ton agenda que tu as ceinturée en rouge, c'est bien celle d'aujourd’hui mon fils ? ( le vieil homme paraissait intrigué et attendait une réponse)
- Oui, et en plus je viens de m'en souvenir, c'est la journée de l'enseignant ! Vous ne seriez pas au courant ? Voila quelques années qu on a réservé à lui aussi une journée par an.
- Décidément, ces consécrations deviennent, de nos jours, à la mode ! Et qu'a- t - on préparé en cette circonstance ?
- Je suppose comme toujours, d'abord un émouvant discours, ensuite quelques médailles à pendre au cou, assorties de quelques modestes cadeaux en guise de souvenirs, aux plus anciens donneurs d'alphabet, pour avoir à cet effet sacrifié l'essentiel de leur vie...
- Quant à ce qui reste de leurs vieux jours - renchérit mon interlocuteur - ce n'est plus l'affaire des hommes, hein ! c'est celle du bon Dieu qui saura reconnaitre les siens !
- Et enfin ( ou bien ouf..) le moment de la bouffe, le plus important, le plus attendu : limonade, café, thé, gateaux pour terminer cette glorieuse et édifiante journée...( et me coupant une fois encore la parole, il anticipa, martelant ses questions ! )
- Et en fin de collation, le cœur gros, les yeux humides et tristement, on chantera surement * Ce n'est qu'un au revoir *, puis les gens se disperseront, la conscience toute sereine d'avoir marqué l’évènement de l'année, en attendant d'autres play back réchauffés ! C'est bien ça, non ?
- En effet, c'en a tout l'air.
- Et c'est ça la fête de l'enseignant ? Discourir, applaudir, verser une larme, rentrer chez soi et revenir bien plus tard, avec un peu de chance, dans 364 jours au même endroit, dans les mêmes circonstances, assister à la cérémonie des inévitables et sempiternelles médailles à suspendre au cou d'hypothétiques cibles essoufflées, à l'Automne de leurs parcours ! Vous dites que c'est sa journée, n'est ce pas ? Qu'il ait donc l'opportunité de s'exprimer, de vous parler ! Et bien écoutez-le de bonne foi, pour une fois !
( Du regard et le ton solennel, il me signifia d'en faire autant)
Alors tout soupir, tout remords,il vous parlera d'abord d'une époque révolue que les moins de 40 ans n'ont pas vécue, de cette soif d'apprendre quel que fut l'âge, de cette jeunesse fiévreuse de lire, d'écrire, de s'instruire pour comprendre tout ce qui éveille ses sens et sa profonde curiosité ! pour faire toujours reculer un peu plus les ténèbres de l'ignorance. Pour ne pas dépendre d'autrui une autre fois encore.Il vous chuchotera à l'oreille, avec modération et non sans gêne tout le bien qu'on disait de lui, toute l'aura dont il bénéficiait, et toute la considération qu'on avait pour lui : c'était un homme important, le maitre du village, un notable auprès duquel on sollicitait conseil et recommandation ! Il vous révèlera, le sourire aux lèvres, agrémenté d'un soupçon de fierté, qu'il ne touchait certes pas le salaire d'un pacha, mais en l'occurrence, correctement suffisant pour vivre honorablement, loin de la promiscuité, et tellement près des gens,tellement sollicité du petit peuple, si exhorté, si admiré, si craint qu'il devenait un modèle, voire un idéal que toute famille caressait, en secret. Qui ne se souvient de cette période où les parents rêvaient de voir un jour leurs enfants enseigner ? Ils surprenaient dans leurs prunelles scintillantes, cette opiniâtreté d'aller de l'avant qui a permis au soleil du savoir de percer, un jour, les infinies nuits d'obscurantisme et d'ignorance, fléchissant le spectre de l'analphabétisme.
Plus qu'un métier, plus qu'une profession, enseigner était alors une vocation, un art. Il fallait avoir du talent, de la passion et de la patience.
( Le vieillard soupira un long moment, laissant luire dans sa course une perle de larme qu'il n arrivait plus à retenir, échouant vite sur sa joue creuse infestée de rides pour se noyer aussitôt dans les poils échevelés d'une barbe de neige. Il reprit de nouveau son allocution mais avec un bémol dans le ton d'une voix devenue plus amère et de plus en plus essoufflée...)
......et 40 ans plus tard, ce même enseignant est toujours là ou presque. Il faut faire des efforts, des prospections pour le trouver, car on a cultivé avec le temps, ce pli de l'égarer. Effacé, en retrait, en retraite, retiré en ermite, ne parlant plus, il s'est complètement tu. Qui vous parlerait à sa place et mieux que lui de l'enseignant tel qu'il est aujourd’hui  ? Seulement a t il l'envie et surtout la force et le droit de crier sous tous les toits de nos écoles, l'impasse dans laquelle s'est échouée cette profession de foi ? Que dire sinon que le statut du maitre est tombé bien bas. De la cime à l'abime ! Il est devenu un homme quelconque, voire banal. Même si la tête est toujours restée en éveil de par sa fonction, ses poches fréquemment vides, et la perturbant, font pied de nez à cette tache de réflexion ( ce qui confirme que la relation tête-poche rappelle lamentablement le principe des vases communicants )
Réduit au seuil physiologique, il lutte pour la survie, hanté par quarante cinq élèves en classe qui harcèlent ses songes, n'a pas le temps de s intéresser à ses propres enfants et, toujours indisponible, oublie de les voir grandir, additionne les tares et les trous de mémoire, multiplie les dettes et les emprunts, se soustrait de ses rares moments de repos de guerrier à se diviser en quatre pour pourvoir aux besoins grandissants de son foyer.Cet enseignant-là est devenu l'exemple à éviter, le principal fil conducteur de la médiocrité. Partout, accusé de tous les maux, il est traité par tous les mots. Accablé et essoufflé, a-t-il à peine le temps de se donner le temps de panser ses vilaines plaies, jamais fermées et de penser à son destin, miné d'années en années d'ingratitude et de blessures ? L'enseignant saigné à blanc en voit de toutes les couleurs. Aura- t il la résistance suffisante d'honorer son contrat et de mener à destination, saines et sauves, des générations juvéniles entières fantasmant, les mirettes exilées sur un autre ailleurs ? Qui doit-on blâmer ? lui ! et personne d'autre ?
L'enseignant accepte fort mal ce cliché diffamant de bouc émissaire menant à la déroute d'angéliques brebis égarées. Et si cette corporation se laisse bercer par le sclérosé et le stéréotypé - foncièrement mauvais pour des gens dont le métier est de réfléchir pour faire réfléchir - c'est parce que cette mission-là est tellement immense, tellement intense pour le seul enseignant, qu'il faudrait irrémédiablement l'implication de tous les autres acteurs. Ceux-là s'en sont un peu lavés les mains, ne comptant que sur la sainte baraka de l'école. Une seule main ne saurait applaudir. De contenu universellement libérateur et civilisationnel, l'école ( la nôtre), impuissante par manque d'imagination et d'initiative, se trouve restreinte à un pesant et stressant contenant ! Conçue pour instruire nos enfants, elle se voit confier une autre priorité...les retenir !
Combien ce gardiennage va-t-il durer ? Que sera la destinée de l'enseignement dans les 40 années à venir ? Et y aura-t- il encore des enseignants si miséreux ?
...Et quant à cette journée ?
J'ai rouvert les yeux sur l'agenda que ma main a du relâcher, éventré et étendu sur ma poitrine à la même page avec ses adresses, ses mots, la date en rouge et tout le reste...et j ai perdu mon sourire.
Le plus difficile dans la vie d'un enseignant, c'est la fin du parcours. Comme tant d autres, mon maitre d'école était emporté par sa passion et son désir d'apprendre aux petits algériens que le temps était au combat, à la lutte acharnée contre l'ignorance et l'injustice, pour les idées de progrès et de savoir. C'est ce qu'il a fait et il l'a bien fait.


Paix à son âme ! Allah yarhmou !