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La guerre dans la peau d’un enfant…

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La prime jeunesse a passé. Je me trouvais tout à fait incidemment au 1er collège (L’école Route d’Aflou) au milieu des petits français, parce que notre père porté sur l’instruction et la connaissance, grâce à l’appui d’un ami qui avait ses entrées un peu partout, nous en avait assuré la scolarité. Mais nos études furent vite interrompues en raison des divers déplacements liés à la situation du moment (1958-1959). Mes deux frères, Khaled, Abderrahmane et moi-même allions nous retrouver, cantonnés à Nadhora (Souk erroumia), une bourgade peuplée d’une centaine d’habitants, située à l’est de Sougueur. En allant sur Aïn Dzarit, une déviation en profondeur vers le sud nous fait quitter le goudron laissant place à une piste ennuyeuse et rocailleuse…Au bout du périple, une éolienne, surgie de ce site lunaire, sa roue en mouvement, nous remet enfin sur une empreinte de vie : un petit hameau s’y dévoile, violenté de vents pénétrants.

Même aujourd’hui, les rares fois que j’ai l’occasion de prendre cette route, je me plais à méditer du regard jusqu’à le perdre de vue ce détour indéfectible qui mène là-bas où le ciel et la terre se touchent, vers les djebels, recollant en moi les ultimes fragments de mes beaux souvenirs d’enfant qui prennent instantanément forme et taraudent mes pensées ! Je n’y suis jamais retourné, mais je revois encore notre maison et sa cour extérieure et, en face une grande allée plantée d’arbres. Une aire propice à nos nombreux jeux.

Nous avions des voisins et le mur mitoyen qui nous en séparait constituait en fait une nette frontière entre deux mondes profondément différents ! Tout nous divisait : la langue, la religion, l’histoire, surtout leur statut d’occupants venus s’installer dans nos terres mais ce vieux couple de colons fort sympathiques avait su briser ces barrières. Tout d’abord, ils ont toujours préféré vivre au milieu des arabes malgré les incessantes recommandations de leurs concitoyens. Ensuite, je me rappelle de la générosité si naturelle de leurs enfants : Marie France, Vivette et Jean aimaient bien nous prêter leur bicyclette pour d’interminables randonnées, partager de bon cœur avec nous des gourmandises raffinées. Mille et une complicités nous liaient. Nous aimions agencer des pièges dans la neige pour neutraliser de malheureux volatiles, courir de longues heures derrière un ballon ou jouer à colin-maillard. Et enfin, le plus important de tout : Nous étions des enfants et vivions notre vie d’enfants sans lien conscient avec la guerre que se livraient les adultes. Dans mon puéril univers, la guerre n’avait pas de place. C’est une effroyable chose qui m’empêchait de me distraire, car à cause d’elle, nous étions en perpétuelle cavale. A peine le temps d’affermir une relation amicale que c’est déjà le départ ! Une vie de bohème, un périple de nomade. Cette « douloureuse guerre » dont les tenants et les aboutissants m’échappaient encore me ravissait mon enfance. Je l’abhorrais, je la haïssais pour cette seule privation…

Toute l’école, à quelques mètres seulement de notre habitation, se réduisait à une seule et même salle rassemblant une poignée d’élèves répartis en trois niveaux. Notre maître nous mettait en rang puis deux par deux nous faisait rentrer en classe. Là, en ce lieu, le temps n’a plus la même dimension ni aucune prise sur cet espace de bois, de livres et de cahiers. Le réel cède le pas au fabuleux qui nous mène à travers un univers sans issue. Le tableau noir se bourre de mille mots séducteurs et souvent insaisissables. La voix du maître, rassurante, douce, autoritaire et savante fait rayonner dans nos esprits remplis d’incertitudes la lumière du savoir.  Ici, j’ai envie, sous le sceau du secret de partager avec vous un vieil incident que j’ai traîné longtemps comme un boulet de canon mais n’en soufflez pas un mot ! Entre parenthèses, c’est de vous à moi !

 (J’étais le benjamin de mes frères et tous les trois, par la force des faits, nous nous trouvions au même rang. Monsieur Chachoua notre maitre d'école qui nous venait…. je crois de Sidi Belabbes, dut s’interroger sur ma présence au milieu de ces grands gaillards. Devant son étonnement, mes deux frères s’empressèrent sans aucune réticence, à recommander au maître de me recaler en « classe préparatoire », et c’est ce qu’il fit en m’ordonnant de m’asseoir dans la rangée des débutants ! Par une simple manœuvre, je me retrouvais donc à la case de départ et je dis adieu à deux années de mon pénible actif scolaire ! Il serait inconvenant, moi le petit « Tom le Pouce » de faire partie de la cour des grands ! Je devenais donc par ce décalage de niveau l’élève le plus âgé de ma rangée ! C’était déjà ça ! D’ailleurs, il en sera ainsi durant tous les cycles scolaires : le vétéran sinon l’un des plus vieux dans toutes les promotions que j’ai fréquentées ! Et c’était assez rude à supporter…) 

Notre vie s’écoulait paisiblement entre les jeux et l’école et si l’on m’avait demandé mon avis, j’aurais sans ambiguïté choisi de finir toute ma vie dans ce minuscule faubourg, enfoui discrètement au milieu des monts de Goujila…mais un jour terrible allait sonner le glas de cette belle retraite.

 La guerre était là, toujours présente même si on essayait de nous la cacher en nous entourant de mille attentions rassurantes. Sans doute parce que pour les parents, les enfants, en principe non concernés, devaient en être épargnés ! Seulement, la guerre comme la mort est une grande faucheuse. Elle ne choisit pas, amblyope, ne discerne rien et pareille à une trombe, emporte tout ce qu’elle trouve sur son passage ! Certains, férus d’espace et de mégalomanie la décident et d’autres la font ! Ceux qu’on tue ne sont pas toujours forcément ceux qu’il faut tuer ! La guerre n’entraîne pas uniquement la mort physique. Pire encore et bien avant, elle vous a déjà tué de l’intérieur, infectant votre conscience comme le ferait une opinion sélective. Elle brise dans son élan la joie qui vous emplit le cœur dès que vous rencontrez le regard candide d’un enfant étranger. Elle efface le sourire affable qui illumine habituellement votre visage quand vous côtoyez ce camarade-là dont vous commencez à peine à apprécier la conversation. Elle suscite la peur et sème le doute chez ces petites âmes qui ne demandent qu’à vivre sans restrictions ni discriminations. Elle ensemence dans votre cœur les germes futurs de la haine et du mépris, vous endurcit et ranime en vous la bête primitive qui somnole. Vous apprenez avec le temps à devenir quelqu’un qui dévaste et ôte la vie, à violer ce qu’il y a de plus beau chez un enfant : Son regard vierge et candide posé sur l’existence et sur le monde ! Sa curiosité et son besoin de « créer des liens ». Tous les enfants de la Terre sont prédestinés à aimer la vie, à s’amuser sans démarcations et sans privations. A vivre en paix ! A vivre leur enfance ! Que dire à notre époque de ces petits africains de treize ans, soldats engagés malgré eux dans un « combat adulte », qui manipulent des armes fatales, très lourdes à soutenir sur leur frêle carrure et sur leur molle conscience ?

Ces réflexions sur la guerre ramènent à mon esprit cette éloquente citation de Jean Rostand « On tue un homme, on est un assassin. On tue des millions d’hommes, on est un conquérant. On les tue tous, on est un dieu ». Les dieux de la guerre n’ont pas d’humanité…

La guerre est le pire cauchemar des enfants, leur bête noire. Une endémie qui dissèque les familles, y sème la dissension et fabrique des veuves et des orphelins en série…

Ce matin-là, une lourde atmosphère pèse sur Nadhora. Le moment est grave. Des hommes, à quelques mètres plus loin de moi s’affairent à discuter. Ils portent des tenues militaires et à l’épaule des mitrailleuses ! Je sus plus tard que c’était des gendarmes. Le bruit court qu’on vient d’abattre un vieux couple de colons…Seraient-ce M. et Mme D…? La nouvelle tombe comme un hachoir. Effectivement, c’était bien eux ! La veille, quelqu’un, hébergé et caché par Mr Chachoua… les aurait descendu d’un pistolet, à bout portant ! Je ne comprenais pas, je restais choqué, et de toutes les images que j’ai pu défiler sans cesse dans mes pensées, essayant en vain de déceler une anomalie quelconque dans le comportement de ce couple sénile, pas une seule n’expliquait un tel drame ! Je restais convaincu que mes voisins étaient irréprochables, d’ailleurs tout le faubourg pouvait en témoigner. Je sus plus tard que le vieux colon était un ex-militaire de l’armée française. Cela ne m’a pas empêché de  penser profondément à Marie-France, à Vivette et à Jean ; qu’allaient-ils devenir ? Comment réagiraient-ils face à cette tourmente ? Je ne les ai jamais revus depuis…Mr Chachoua… non plus. Mon maître d’école que toute la classe adorait, mêlé à cette intrigue ? Lui si gentil, si avenant et qui en plus était toujours bien accueilli chez les D…; il lui arrivait même de passer des soirées entières en leur compagnie !

La « culture de la guerre » c’est aussi ça…surtout ça : Vous vous trouvez dans des situations extrêmes où vous devez faire des choix pénibles ! Je mythifiais un peu trop la condition humaine. J’avais beau penser qu’à force de volonté l’Ange sur le Diable finirait par l’emporter seulement l’histoire des hommes m’enseigna que des civilisations entières se fondèrent par le sabre, à l’épée et sous les boulets de canons ! D’autres suivirent et périrent ensuite avec d’autres armes. Les croyances, les frontières, les nationalités, les races, les cultures, le désir de s’octroyer l’espace enrégimentent des peuples entiers. Mais aurait-t-on, de part et d’autre, le droit pour les faire prévaloir de tuer des millions d’hommes ? N’y aurait-il pas d’autres conduites plus dignes de pacifier les relations humaines ? La guerre est depuis la nuit des temps une machination qui décrète le monde ! Elle fait peau neuve à longueur de siècles mais ses desseins n’ont pas chancelé d’un iota… 

Je ne savais pas comment me l’expliquer mais une bonne partie de ma prime scolarité s’affecta d’un personnage insolite que je découvris à la lecture de mon tout premier roman relatant l’histoire extravagante d’un pantin nommé « Pinocchio ». Khaled qui raflait tous les livres en fin d’année l’avait reçu comme premier prix de français. Bien illustrée et agréablement calligraphiée, l’aventure fantastique de cet « être de bois » m’avait vraiment marqué ! A certains moments, je ne parvenais plus à distinguer le tangible du merveilleux. 

Ce pantin se substituait à moi. Mieux, il était moi ! Tantôt, il me faisait de la peine, tantôt, je le trouvais odieux et paresseux. On me disait que si tu mentais ton nez se rallongerait ! Et souvent, dans ce cas de figure, j’examinais sans cesse les proéminences de mon nez.

Je venais de contracter le complexe de Pinocchio…

Ce livre de chevet m’a permis d’appréhender certaines énigmes dans le comportement humain. A force de détermination et de constance on peut évoluer vers le bien. Pinocchio est devenu au bout de son périple un joli garçon en chair et en os, grâce à sa bonne conduite. Je me demandais en ce temps-là pourquoi les adultes qui m’entouraient – ces va-t-en-guerre déjà bien en os et en chair ! - ne parvenaient-ils pas à devenir eux aussi de gentils hommes ? Pourquoi se tiraient-ils des balles alors qu’il y avait de la place pour tout le monde sur la Terre d'Allah ? Hélas, Pinocchio avec tout son bel enseignement n’avait pu mettre fin à la guerre et à la violence. Il restait impuissant devant mon équation ontologique, devant mon effroi face à la hantise des êtres humains ! Ah, (et je me surprenais à le dire) si j’avais cette faculté de les convertir en pantins ! Je mettrais à contribution tout ce beau monde au sort de Pinocchio car j’étais persuadé que « devenir un homme de chair et de sang » se méritait ! 

 

Par Said BELFEDHAL

Commentaires

  • Chantal
    Bonsoir Saïd et merci pour ce partage de souvenirs émouvants qu'il s'agisse de vos relations avec ce couple de français ou des aspects de la vie quotidienne de la guerre d'Algérie que j'ai vécue moi aussi à Miliana et dont je n'ai rien oublié … Dans un article que j'avais écrit sur ce site en 2013 et dans lequel j'avais évoqué, entre autres, mon retour en Algérie après 51 ans d'absence … j'avais cité Paul Valéry qui disait à propos de la guerre : "La guerre, un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas" …

    Bonne fin de journée à toutes et à tous !
  • BELFEDHAL abderrahmane
    • 2. BELFEDHAL abderrahmane Le 23/07/2021
    BONSOIR A TOUTES ET A TOUS
    Les Etoiles sont pour les enfants, des diamants, pour les jeunes, de la romance, pour les anciens, des souvenirs……………………… Citation
    Encore un souvenir brulant qui me renvoie au petit havre des années 1958 1959. Mon cher said, à cette époque, on te surnommait Tom pouce car bien qu’ imbattable dans la course, tu étais à nos yeux ce quelque un de colle au sol. Cet état physique à lui seul expliquait cette appréhension chez Khaled et moi de vouloir enfin s’en débarrasser. Notre école ou plus exactement notre classe qui dispensait des cours repartis en trois niveaux allait enfin réaliser notre plan. Notre cher maitre CHACHOUA KOUIDER de sidi belabbes est à remercier a volonté pour avoir sans perdre de temps procède à l’alignement de tom pouce avec ceux qui avaient a peu près la taille de notre oblige compère. Désormais il devra compléter le décor parmi les élèves du troisième niveau. Nadhora appelé à cette époque souk erroumia en référence à madame FRUGES une vieille femme très dynamique qui animait les fêtes de la noël et participait très positivement à la réussite de la fin de l’année scolaire. Nadhora c’était aussi ces paires de souliers et de sandales que notre brave père nous achetait du marché hebdomadaire de burdeau en relevant les pointures par le biais de la filasse qui a tous les coups donnait pleine satisfaction , on ne se demandait jamais qui qui des deux s’adaptait le mieux est-ce le soulier ou le pied ?Nadhora ce havre perdu dans l’espace c’est aussi un parfum de l’âme selon l’expression de Georges Sand. SI SAID merci pour ce retour dans nos souvenirs et merci pour cet écrit de ta part qui s’ajoute aux nombreux échos d’un super site que je considère personnellement comme étant une bouffée d’oxygène. cher Saïd ta lecture et ton attachement à Pinocchio n’ont pas été vains et tes souvenirs enfouis dans le livre des temps sont là pour le confirmer. Nos voisins les Deering, disposant d’un réfrigérateur ne nous refusaient jamais des glaçons pour étancher la soif des étés arides et par ce geste et autre, tu as raison de croire que l’âge enfantin est un trésor qui ignore les limite ou la restriction car le rêve est le seul royaume digne de vivre sous son toit et apprécier ses secrets les plus doux et les plus profonds.