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Retour dans mes Souvenirs

Par Said BELFEDHAL

Réjouissances d’autrefois

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     Le Maoulid Ennabaoui est assurément la plus prestigieuse fête de l’Islam. En ce jour-anniversaire de la naissance du vénéré Prophète (que la Prière et le Salut soient sur lui !), et selon les traditions propres à chaque contrée musulmane, diverses activités s’étalent durant toute la semaine. La fête occupe tout le village. On la voit, on la sent, on la touche, elle est dans les étalages des magasins, à chaque coin de rue, dans les regards tranquilles et sereins de nos vieillards, sur les visages ravis des enfants, dans les maisons fumantes d’odeurs et de senteurs hospitalières, dans les mosquées d’où déferlent des versets du saint Coran récités d'une voix sublime qui exhorte l’âme. La nuit, partout sur la terre d’Islam, se lève un autre jour étincelant de lumignons qui commémorent l’avènement d’une naissance, constituant voilà quatorze siècles l’un des décollages épistémologiques les plus marquants de l’histoire de l’humanité !

            Pendant l’occupation française et pour bien affermir notre appartenance religieuse, Mâchou Ahmed, un jeune militant de l’époque, construisit en compagnie d’autres jeunes la maquette d’une jolie mosquée de bois décorée de bâtons d’allumettes. Cet homme est devenu par la suite un grand comédien dans une troupe de théâtre qu’il avait lui-même montée, surnommée de manière facétieuse « L’arbi mghendef » (l’arabe le buté), une appellation révélatrice d’une image trop longtemps entretenue par l’idéologie coloniale aux fins de justifier sa longue présence et asseoir sa prééminence dans ce pays. Quelques-uns des compagnons de ce pionnier des planches, se rappellent encore du texte repris en chœur par l’ensemble des interprètes à l’ouverture du rideau.

            Dès la nuit tombante, devenant une tradition au fil des années, cette mosquée montée sur un support et soulevée à même les épaules par un groupe de jeunes, faisait le tour du village et devant, derrière, de tous les cotés, une foule joyeuse et délirante suivait le cortège lumineux ! On éteignait l’éclairage public et seules, les illuminations des feux d’artifice et la lueur des bougies attisaient cette solennelle parade ! La « ghaïta » de si Abdelkader et le « tbal », jusqu’aux années 70, sont devenus les instruments fétiches de cette manifestation. Ils sonnent encore à mon oreille les sons gutturaux et rauques que le caractériel « el ghaïatte » laissait échapper de sa « zorna », sous la cadence frénétique des coups récursifs du tbal porté en bandoulière par l’autre…si Abdelkader (il y en avait deux !). Ses mains tiennent chacune une baguette dont l’une finissant en boule frappe lourdement le cuir souple dans un rythme persévérant qui incitait aux transes collectives ! Ce duo de choc avait fait les belles nuits du mawlid ennabawi. Partout où il passait, des jeunes, des moins jeunes, sensibles à cette invite nous épataient de leurs tours de danse ; les pétards criblaient le ciel de Trézel (actuellement Sougueur) soudain éclairé d’étincelles ! La fête battait son plein !  « C’était la balade des gens heureux »

 

             Le groupe « Touat » des gouraras - dynamiques fils du bled et originaires d’Adrar- a toujours su apporter une touche pittoresque à cette commémoration ! Armés de leurs fusils chargés de poudre noire, ornés en la circonstance de leurs tenues bleu azur, les jeunes de Si Rachdi incarnent à eux seuls la grande liesse populaire des sougris ! Avançant au rythme élaboré et combiné de plusieurs derboukas de différentes tailles, ils exécutent, la carabine à la main des danses et des airs vieux de mille ans. Au fur et à mesure de leur progression, le taux d’adrénaline montant, le refrain si bien connu de la population est repris par tout le monde et l’on sent l’aboutissement vers quelque chose, vers l’osmose, vers la déflagration. Le rythme s’accentue, la tension augmente, ils se constituent en halka, redressent les fusils vers le ciel plusieurs fois et subitement un nuage de poussière s’est levé devancé par un bruit de tonnerre : la foudre est tombée ! Les gouarirs encore pleins de poussière qui colle à leur sueur viennent de tirer… Les esprits, réjouis, se calment et c’est le relâchement !

La « retraite au flambeau », ça vous dit quelque chose ? Évidemment, je m’adresse aux plus jeunes ! C’est un langage propre au S.M.A (Scout Musulman Algérien). Les Regad, les Aisset, les Belkhadem et bien d’autres noms peuvent vous conter la belle aventure de ce mouvement qui s’est fortement implanté dans notre village ! J’admirais leur jolie tenue, leur dur et utile apprentissage du « compter sur soi » se traduisant dans la pratique du bivouac, leur fidélité au maintien de la discipline et cette bande d'étoffe large et souple, qui se noue autour du cou, sur la chemise, en formant deux étuis, aux couleurs nationales. A partir d’un manche à balai autour duquel s’appliquent des restes de sacs de blé usés, le tout ficelé, ensuite imbibé de liquide inflammable et incandescent, le scout prépare son flambeau. Tel ce légendaire sportif qui parcourt les contrées, à la main, la flamme olympienne, il court à travers les grands axes du village, éclairant de son chandelier cette nuit bénie !

Spectacle très symbolique que ces multitudes de maisons qui font brûler des milliers de bougies pour accueillir la naissance du Prophète !

La Grande Maison

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« La grande maison »

  Notre chère maison me manque. J’y ai vécu des années d’insouciance et de joie. Elle possède deux entrées singulièrement contrastées, l’une donnant sur une rue qui porte un nom prestigieux et l’autre la date d’un avènement historique ! Celle d'Ibn Badis nous replonge au cœur du quartier, où vous pouvez trouver l’épicier du coin et tous les petits métiers avec leurs parfums qui font le charme d’un quartier. L’autre s’ouvre sur un vaste boulevard, celui du 1er novembre 1954 menant au centre-ville. Notre maison a son coté jardin et son coté cour. MaisonSi vous entrez par la porte du hangar, un terrain vague vous conduit droit vers une grange qui respire la campagne : une vache flegmatique y rumine toute la nuit, des poules somnolentes caquettent à la recherche de leurs poussins dispersés et bien sûr un coq agité chante dès le petit matin ! Cette « bédouinité » si assortie à la citadinité a engendré un lignage de villageois qui tanguent aisément entre deux modes de vie. Ils participent des deux, ce qui les dote de cette spécificité « rurbaine »….Jugez-en ! Dès l’aurore, la plupart des gens lâchaient leurs vaches pour pâturer hors du village et le soir, ces dociles bêtes rejoignaient toutes seules leurs étables ! Ces mêmes éleveurs se permettaient en d’autres circonstances d’aller au cinéma ou de voir un match de football et de faire la fête !

  J’avais un voisin, El Hadj Ahmed, tanneur de métier et grand supporter de l’équipe locale. Chaque dimanche, ce mordu du football prenait sa chaise pour aller de sa voix de basse et de ses commentaires pertinents soutenir une équipe qu’il portait bien haut dans son cœur. Le soir, s’en retournant, sa chaise à l’épaule, son éventail à la main et…l’air radieux (surtout quand son équipe gagnait) il vous surprenait par ses connaissances sportives !

  Avant d’atteindre l’écurie, à votre droite une petite porte en bois vous permet d’accéder à la cour. Vous entrez et vous vous trouvez nez à nez devant une bien triste cave en rupture d’activité. Une légère pente vous mène au cœur de la cour longée d’allées fleuries. Une robuste treille étire ses tentacules un peu partout et étreint le mur de la salle de bain et de la cuisine. Une fenêtre, donnant sur le jardin, diffuse les fumets d’une chorba embaumée d’épices, d’ail et d’oignon dont ma mère sait absolument les tenants et les aboutissants. Ah, je la vois d’ici, affairée et plongée dans ses dosages savamment combinés, ouvrir ses précieux bocaux et une pincée par ci, une autre par là, nous préparer l’insaisissable mixture que tout à l’heure nous dégusterons en nous mordant les doigts ! Et ces arômes ! Intacts jusqu’à aujourd’hui dans ma tête et dans mon nez ! Il en est de légers, de fins, de subtils, mais aussi de pesants, de forts, d'enivrants…A deux ou trois mètres de cette fenêtre, les feuilles d’un gros arbre se mêlent à celles du raisin et regardez-moi ce jeune figuier planté il y a peu de temps, qui se met lui aussi de la partie ! Figurez-vous qu’il nous donne déjà ses premières figues ! Pendant l’été, le panachage de ce feuillage est si épais qu’on passerait la nuit à la belle étoile sans aucun frisson.

  Toute la famille se regroupait pendant les grandes vacances, et on s’éclatait à fond ! L’été, c’était aussi la saison des récoltes et le blé, principale céréale de la région ne nous manquait presque jamais. On le stockait dans une pièce jusqu’à toucher le plafond. Après le déjeuner, selon un adage populaire bien avéré « quand le ventre est rassasié, la tête doit fredonner » mon frère Abderrahmane se découvrit subitement des talents non de chanteur comme le prescrit le dicton mais plus laborieux encore, ceux…d’instituteur ! Il rassemblait pendant la sieste toute la ribambelle de nièces et de neveux et leur enseignait sur un tableau noir, épinglé au mur de la cour, les précieuses prémices de l’éducation culturale ! Rapportés en français, ces cours perdraient leur âme cocasse. Nos petits diables reprenaient en chœur et à gorge déployée les fantaisies de ce pédagogue zélé. Une branchette aménagée en bâton lui servait à indiquer des mots transcrits en dialecte et quelques fois pour faire sérieux, il punissait en frappant leurs petits doigts réunis, ces chenapans qui jouaient la comédie. Ainsi leur nommait-il toutes les graines nuisibles qu’on retrouvait mêlées au blé ! D’ailleurs tantes et cousines, aidées de nos voisines, dans les mains tamis et cribles, se tapaient l’été entier à séparer le bon grain de l’ivraie ! …

  Cette après-midi-là, mon père procédant à ses ablutions dans la salle de bain, eut fortuitement vent de ces « perles rares » que notre érudit professeur dispensait sans compter à cette assourdissante génération ! Il ouvrit en même temps que la fenêtre une longue parenthèse de sermons interminables à l’encontre de ce maître qui, avec ses élèves, prenaient la poudre d’escampette abandonnant un tableau assailli d’écriture et de caricature obscures. L’inspecteur venait de fermer les portes de cette classe pionnière ! Ce fut le premier et dernier cours d’initiation à l’agronomie…   

  Si vous préférez entrer par la porte qui donne sur le boulevard de 1954, la maison vous séduit de son allure citadine. Une belle façade avec de longs barreaux appliqués aux fenêtres par lesquelles le soleil entre et séjourne une bonne partie de la journée. La porte s’ouvre, un grand couloir vous accueille. A votre droite, la pièce que mon père a longtemps occupée : c’est là où il recevait ses plus grand amis, dans l’intimité du soir. Beaucoup de mes souvenirs personnels sont entachés de son empreinte. A votre gauche, c’est le salon. Un petit bijou architectural. Il est scindé en sa moitié par des portes-fenêtres lui offrant l’opportunité de se transformer en deux pièces. Les vitres prennent le dessus sur le bois le subdivisant en petits carreaux dont les éclats bleus, jaunes et verts dessinent sur les murs des arabesques excitées. Deux cheminées agrémentent le salon, une au coin et l’autre plus loin, large et admirable, occupe le milieu du mur frontal. Son marbre est de très bonne teneur. Quand elle n’est pas fonctionnelle, le rideau de fer se baisse et la voilà métamorphosée en mobilier ! Vous devez surtout lever la tête car le plafond est sans conteste un ouvrage d’art ! Soigneusement exécutés, des anges ailés jaillissent du plâtre, ceinturés de fruits exotiques, bien beaux et exubérants de santé. Il m’arrivait de contempler ces chérubins planant au-dessus de ma tête et souvent celle-ci, servie d’une imagination prolifique, s’affranchit et se met du voyage dans un univers fait d’élévation et de félicité ! J’aimais à penser que ces adorables séraphins étaient là pour veiller sur nous et de temps à autre, je leur souriais !

  Au fond du couloir, trois portes vous apparaissent : celle de droite donne sur une autre pièce, celle de gauche sur la cuisine et en face de vous, c’est la salle de bain. Vous y entrez et à sa fenêtre, le lierre grimpant, le tournesol et d’autres ramures se disputent l’espace : une bonne bouffée de chlorophylle vous bourre les poumons d’oxygène !

  La cuisine est certainement la pièce la plus chaleureuse et la plus sollicitée. Toute la famille puise ici des forces chaque jour. Il fait bon vivre, on y mange, on y boit et on y discute. Le blanc de la faïence est partout, sur les murs, au potager et jusqu’au fond des placards. Avant de vous retrouver dans la cour, vous traversez une buanderie avec ses deux bassins et notez que même là, une cheminée occupe un coin ! C’est pour avoir de l’eau chaude pendant le rinçage. Maintenant, vous êtes dans la cour que vous avez visitée tout à l’heure à partir de l’autre entrée mais avant de sortir, jetez un dernier regard du coté d’un mur de séparation, vous remarquerez une porte avec sa fenêtre. C’est une grande pièce un peu à l’écart bien que faisant partie de l’ensemble de la maison. Un endroit de détente, de retraite pour celui qui veut se retirer. Mais c’est aussi pour nous les enfants, pendant ces années de récoltes exceptionnelles l’endroit favori pour faire de la glisse. Il nous arrivait même de nous ensevelir dans ce grain et sentir nos corps fourmiller dans le ventre de cette noble nourriture …

Je vous ai fait le tour du propriétaire, merci de votre patience et de votre visite !

  Aujourd’hui, cette agréable maison n’est plus ! On vient de la terrasser, de la mettre à terre ! Evanouie et sans elle ma souffrance est celle d’un individu qui perd ses repères. Adieu enfance, adolescence, adieu cheminées, cour, jardin, treille, figuier, lierre. Adieu, maison paternelle, maison maternelle, adieu, moments fraternels, joies amicales, adieu, salon de nos rencontres plurielles, de nos controverses acharnées entre famille et amis sur des thèmes polémiques et philosophiques. Adieu, veillées hivernales aux interminables contes auprès du feu de la cave. Adieu, mille et une prières de mon père adressées au Seigneur durant des nuits entières, retiré dans sa pièce plongée dans le noir ! Adieu, buffet de ma mère où elle avait le pli d’enfermer les petites gourmandises et que nous dégustions à coup de larcins coquins ! Adieu, nos fêtes, nos aïds, nos « ramadhans » ! Adieu, réveils et cafés matinaux pris ensemble dans l’enceinte de la cour arrosée de fraîcheur ! Adieu, ininterrompus instants de musique, de chansons et de peinture que j’appréciais dans cette maison, enfermé du matin au soir.

  Les choses inanimées n’ont pas d’âme parait-il, mais une maison, c’est mieux qu’une chose, c’est comme on dit chez nous le tombeau de la vie, c’est un être et quand il vous manque, tout est dépeuplé ! J’ai ressenti dans ma chair cet anéantissement. Désormais, ce grand boulevard sans notre maison est devenu insignifiant. Souvent, j’évite cet endroit car je ne voudrai pas voir cette effrontée de parvenue, cette rivale toute zélée de piliers, au cœur scellé de fer et de dalle qui s’installe en toute impunité, enterrant des années de joie et de bonheur écoulées dans la douceur de cette vieille demeure. Même complètement rasée, sous tes décombres, des souvenirs éternels se lèveront dans mon esprit et ma tête en sera toujours éprise !  

Le jour se lève

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Le jour se lève 

Un matin délavé se lève difficilement sur une ville qui se dépoussière comme un chien crasseux et insomniaque, au sortir d’une nuit d’errance. Recouvrant mes esprits, j’essaye tant bien que mal de mettre un peu d’ordre dans ma tête et dans mon bureau. Mais, voyant ma feuille, maintenant débarrassée de sa poudre, j’ai pu observer toute sa blancheur occupée d’une frugale esquisse. Et point d’écrit ! M’éternisant dans mes mirages, j’étais parvenu machinalement à crayonner sur cette feuille un arbre vidé de toutes ses feuilles ! Un arbre dont les branches sèches priaient le ciel, seul au milieu d’une surface polie et plate…Je me rendais compte de la force pernicieuse du vent de sable et que celle-ci pouvait atteindre même les cibles les plus abstraites ! Décidément, elle s’infiltrait partout. Ce serait alors lui, ce vent de poussière qui avait ôté les verdures à mon arbre ?  Et les mots à mon récit ? Lui qui nous rend la vie si grise et nos paysages si affectés ? Lui à l’origine de tout ce bouleversement ? Lui qui… ?

Mais en a-t-il été toujours ainsi ? Ah, si les sapins, les cyprès, les platanes, les pins et les vignes de mon village pouvaient renaître ! Ils vous conteraient leurs innombrables triomphes sur l'austérité du sol et de sa caillasse. Derrière ces arbres vieillis qui disparaissent, il y avait toujours pour eux des hommes aux petits soins, à la main verte et au cœur blanc…des hommes qui avaient sué toute leur vie pour imposer un instant, dans la fragilité du printemps, le doux plaisir de l’œil à contempler l’éphémère envol du papillon dans une contrée tourmentée d’hivers envahissants et d’étés harassants !

Où sont donc les neiges d'autrefois, lesquelles neiges nous charmant d’enchantement, ont le don de purifier logis et vallons ? Qui font mouvoir les primes gestations des entrailles de la terre dissimulant une nature bienveillante sous de froides apparences ? Quand le matin au réveil, ces paysages coiffés d’un soudain manteau blanc nickel emplissaient de bonheur nos yeux et encore écoliers, nous allions le cœur en fête, chacun son petit bonhomme de neige en tête, le matérialiser dans la grande cour de l’école ? Ces êtres blancs si purement tendres, au cœur éphémère, prêts à fondre en larmes aux premiers miroitements de l’aube printanière nous manquent tellement ! Que sont donc devenus l’hiver et sa froidure franche mais féconde ? Ces ruissellements que la sévérité glaciale du thermomètre pétrifie, surpris comme sous l’effet d’un arrêt sur image dans leurs trajectoires inachevées descendant des toits des maisons, capturés en stalactites aux frasques du temps dans l’espoir qu’un meilleur avril puisse leur consentir le couronnement en fleurs d’une renaissance ? Nos randonnées expéditives marquées de nos pas dans la neige cotonneuse, à la recherche de quelque malheureux passereau figé au piège du froid ? Et cette saison, du solstice de décembre à l'équinoxe de mars ?…Revivra-t-on cela un jour ?

Reverra-t-on alors les rassemblements imposants de ce régiment d’oiseaux, en file indienne, alignés sur les fils des poteaux électriques, prêts pour la grande migration vers des zones plus clémentes ? Cette messagère du printemps, l’hirondelle des cheminées, des fenêtres et des balcons, prédisant l’alternance pacifique des saisons n’enchante plus notre quotidien. Elle qui, seule, faisait le printemps ! (N’en déplaise à un certain dicton !) Et la cigogne aux longues pattes, au bec rouge, long et droit, qui claquette, toute blanche sur un ciel redevenu bleu, surplombant de ses ailes ébènes les tuiles vermeilles des paisibles maisons, regagnant au pic du minaret son nid de toujours !

Ces deux éclaireuses nous retourneront-elles ?

Nous serait-il donc possible - hélas au moins une fois - de surprendre au vol les gangas au noir plumage à la recherche de points d’eau, l’horizon se rembrunissant à leur passage ? Ou de croiser ce chasseur d’autrefois, l’œil à l'affût, le seize millimètres Robust aux mains, tirant au poser et à l’envol, puis la gibecière en bandoulière accueillant, une fois les plumes sommairement nettoyées, les pièces de ce tableau de chasse ?               

S’envoleraient alors, en s’évadant de nos souvenirs si longtemps incarcérés, une population de volatiles aux mœurs éparses en direction de la nature qui se languit de son petit peuple de bêtes bien-aimées. Tout renaîtrait : les cris de la bartavelle au duvet rouge cendré, l’outarde au corps massif et aux pattes lourdes, très appréciée pour sa chair, la bécassine au bec incurvé, le canard sauvage aux ailes longues et pointues, au repos, flottant dans les mares, la caille qui cacabe hantant les prairies et les champs et dont la prise s’effectue à la tirasse, le roucoulement de la tourterelle au rostre écarlate côtoyant les planchers d’écuries, disputant aux chevaux et aux ânes leur ration de grains et d’avoine, les sauts répétés du craintif lièvre au regard tourmenté ralliant le terrier au moindre zéphyr, la gerboise, ce « kangourou en miniature des hauts plateaux » qui creuse des tunnels, aux pattes postérieures très longues lui favorisant la posture debout et la progression par bonds rapides quand le salut est dans la fuite

Et Dieu du ciel ! Dites-le moi, serait-il encore possible de parcourir le printemps vert émeraude des champs ? De délecter sous la chaleur de l’été azur la fraîcheur d’un étang ? De savourer aussi au travers de pistes jonchées de feuilles colorées d’automne les joies et les senteurs d’une escapade champêtre ? De contempler enfin l’hiver enneigé au regard blanc et immaculé ?

Drôle de pays où les saisons se désaxent, perdent le nord et s’entremêlent face à ce désert intrépide qui s’avance à grandes foulées, soulevant à son passage une armada de poussière où désormais une plante pour pousser et une bête se maintenir doivent faire de la résistance. Je ne puis rester insensible aux effrois des lendemains arides que nos paysages auront à endurer si rien ne se fait dès aujourd’hui pour barrer la route à cette horde de sable pillard décimant par son avancée faucheuse toute tentative d’opposition à la mort, à la finitude !

Dehors le long calvaire se continue dans une ville encore ténébreuse et endormie, mordant de la poussière, entièrement aux mains d’un envahisseur lointain venu en conquérant annexer de nouvelles parcelles dans chacune de ses progressions. Le sable se lassant de son lit naturel, a décidé de découcher, s’implantant confortablement sur nos hauts plateaux pour mieux cracher sur nos paysages et nos visages la toute puissance de sa poussière…

Quand le chemin du présent qui conduit à l’avenir est obstrué, il m’arrive souvent de trouver en ce salutaire rétroviseur, une espèce d’apaisement inouï !

Une odeur divine de terre à peine mouillée envahit la maison. J’écoute enfin le doux bruit de la pluie qui tombe sur la ville. Je l’entends crépiter au sol et de la pièce où je suis, j’ouvre la fenêtre et regarde ces gouttes d’eau chuter d’un ciel basané que la timide clarté du demi-jour tente d’éclaircir. Cet instant est beau, magique, irremplaçable ! J’ai toujours aimé la pluie d’une passion profonde. Muse inspiratrice, elle donne libre cours à mes captives pensées et me réconcilie avec moi-même !

Je voudrais que mes mots deviennent pluie ! Pluie salvatrice, libératrice, généreuse ! Giboulée qui fait germer le bien nourricier lui faisant découvrir la lumière, le soleil, l’espoir : Vous êtes cette pluie, mes mots !

Saâdia, «Haïzana mart - ellouci »

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Saâdia, baptisée « Haïzana », est une femme éternelle. Ni le temps ni les précarités de la vie n’ont rien pu faire contre elle. Elle est restée indigente au plan vestimentaire. Son vétuste haïk, une véritable pièce de musée, qu’elle porte à contre courant fait d’elle un loup blanc qui surprend le regard par sa rareté. Son apparence me fait regretter nos villageoises, ces gardiennes de valeurs bien enfermées dans leur voile. Embusquée et pudique, Saâdia promène sur le village son œil de sous marin et gentiment quémande auprès des marchands quelque légume afin d’apaiser sa faim. Quoique la gente masculine ne soit pas toujours très tendre avec elle, cette brave femme parvient quand même à emplir son sac et sa journée. Il arrive qu’on la taquine, et même si elle s’arrête pour une pause et un brin de causerie, elle ne se laisse pas impressionner car la misère l’a aguerrie !

 

Des enfants de bas âge lui compliquent la vie – J’ai même surpris un jour ma propre fille de deux ans s’initier à ce baptême de feu en la fustigeant de propos hérités de mon enfance et j’ai eu cette contenance de la prendre dans mes bras en tentant de lui expliquer avec des mots primaires la profonde souffrance de cette femme. Elle a cessé de le faire…surtout quand elle s’est aperçue que cela me m’exaspérait ! Mais la trame demeure inchangée : Ces mauvais galopins depuis l’indépendance, de père en fils, lui larguent des pierres et la harcèlent par cette inépuisable formule d’accueil « Haïzana mart-el-louci ! » Et elle tout ce que sa langue de femme continue de leur proférer comme sorts et malédictions au fil des descendances !

 

Jusqu’à maintenant, je la vois emprunter le même chemin. Sa régularité et sa ponctualité réglées à l’heure juste trottent comme les aiguilles du Big Ben. De bon matin, vous pouvez la voir remonter le village par la route de Bouchekif et le soir la redescendre avec l’allure appesantie d’une fourmi laborieuse poussant au trou une nourriture vivrière ! Franchement, je n’ai aucune idée de l’endroit où elle gîte. Saâdia continue de durer au tic tac de sa formidable mécanique et ressemble à un air de papier à musique qui ronronne dans nos consciences ankylosées…
 

(Elle est décédée récemment, qu’Allah l’accueille en son vaste paradis !)

Le télégramme bleu

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Le télégramme bleu

 

  Quatre cents kilomètres plus loin au nord, quelques parts dans la cité universitaire du Vieux Kouba, de jeunes étudiantes et étudiants s’apprêtent à célébrer l’anniversaire d’un de leurs amis. C’est le 08 avril, la fête est pour demain ! On prend le bus qui descend sur Alger, traversant Kouba, Ruisseau, Hussein Dey puis Belcourt et enfin, on arrive aux environs de la Grande Poste. C’est à partir de là que chacun vaque à ses occupations. On « se rince les yeux » du coté de la fac centrale, on s’attarde un peu à feuilleter quelques livres dans l’austère salle de la bibliothèque universitaire, guettant du regard un éventuel signe de ces demoiselles apparemment absorbées dans leurs abusives lectures ! On longe le tunnel des facs, direction : Le cercle Taleb abderrahmane où un phénoménal serveur se distinguait par ses tours d’adresse.

 

  C’était un petit homme plein de tact, au visage à moitié englouti dans sa tignasse touffue et bien noire, d’une agilité et d’une souplesse dignes d’un acrobate, capable de retenir de mémoire une bonne douzaine de commandes mais surtout de la servir d’un seul trait. Il fallait le voir à l’œuvre avec ses deux mains maîtrisant tasse de café, bouteille de limonades et toute autre boisson ! Toujours aux lèvres le sourire et jonglant avec son plateau, il vous apportait votre consommation intacte avec ce luxe de faire de l’esprit ; ce qui est tout à fait valorisant dans un endroit fréquenté par des étudiants ! Rien que pour ça, il méritait amplement son pourboire. Dommage que de pareilles prestations ne soient plus de mise !

 

  Nous commandons de grands-crèmes accompagnés de sandwichs bourrés de camembert, les filles prennent congé de nous, prétextant l’urgence de faire des emplettes !

 J’aimais déjà avril, et j’étais ravi d’être né un jour de printemps, synonyme de germination, d’effloraison, d’amour et de lumière ! Revenu au Vieux Kouba, je me dirigeai vers le restaurant de l’E.N.S (Ecole Normale Supérieure) quand M. Méziane me tendit un télégramme parvenu depuis ce matin. Avant de l’ouvrir, des choses déplaisantes avaient effleuré mon esprit mais ma tête éprise de joie les repoussa tout de suite ! Je pris congé de mon ami et allai m’enfermer dans ma chambre d’étudiant, le télégramme dans ma poche. J’ai toujours eu une peur bleue de ce papier bleu. En général, dans le « conscient collectif des étudiants », ce genre de messagerie est rarement apprécié : C’est un oiseau de mauvais augure. Demain, c’est ma fête, mon anniversaire !  Tout à l’heure j’ai vu le déploiement de mes amis et leur coquin plaisir à peaufiner la surprise qu’ils comptaient me faire dans les heures imminentes. Cette seule réflexion m’insuffla une soudaine détermination et j’ouvris le télégramme :

 

  « Mère décédée. Venir vite assister à l’enterrement »

                                                                                         Khaled                                                                                               

  La terrible machette qui sectionne les feuillages luxuriants de la forêt amazonienne n’aurait pas fait mieux ! Coupée, votre tête, vous ne l’avez plus et votre corps déambule tel un attelage déboîté dont les vis de serrage viennent de lâcher ! J’eus l’impression que toute la terre se dérobait sous mes pieds. J’étais dans un état second et sans savoir en combien de temps ni comment, je me retrouvais dans le train de nuit Alger/Oran. Le visage de ma mère avec son sourire impérissable, sa dernière accolade scandée de recommandations habituelles qu’elle me glissait à l’oreille avant que je ne la quitte pour la fac, me hantèrent dans ce train nocturne qui me ramenait chez nous. J’étais atrocement seul dans la foule qui arpentait le couloir interminable des compartiments. Ce voyage-là me parut une éternelle descente aux enfers et je sombrais dans un épais brouillard de tabac.

 

  La vie sans cette femme formidable à mes cotés avait perdu tout attrait. Une bonne part de ma chair et de mes ambitions s’en allait…Dire que dans quelques heures, j’étais supposé être l’homme le plus heureux, le plus important, le plus entouré d’attentions, de gâteaux et de cadeaux ! J’imaginais ma grande émotion devant cette succulente tarte de l’amitié que je m’apprêtais à couper sous l’hymne de l’universel « Joyeux anniversaire ! » (Vous devinez un peu l’ambiance hippie des années 70 et des belles folies estudiantines !)…Et j’eus terriblement honte de penser à moi, à ma vie ! Je m’en voulais à mort d’avoir eu ce moment de faiblesse et de m’être permis de pareilles pensées. Ma mère, mon meilleur cadeau, ma meilleure chanson, ma seule amie n’étant plus de ce monde, je ne devais donc plus avoir envie de vivre ! C’est vrai, le télégramme le dit cruellement bien ! Je le repris et relis un nombre incalculable de fois cette sentence énoncée en une phrase simple et à la fois meurtrière ! Plus aucun doute, on ne badine pas avec ça et enfin libre et lucide, tout mon corps pleurait jusqu’à la dernière larme de son cœur.

 

  J’arrivais à l’aurore d’une horrible nuit blanche, les yeux rougis de pleurs solitaires et obscurs. On m’emmena tout de suite dans ma famille et c’est autour d’une multitude de bras anonymes que je dus vider à sang mon entier désespoir ! Mon martyre s’aggrava davantage quand je sus que la mise en terre du corps de ma mère fut décidée illico presto sur avis médical le jour même de sa mort ! Et moi qui échouais un 09 avril ! Quoi ? Je n’avais même plus ce triste privilège d’embrasser une ultime fois sa précieuse dépouille, le jour où je suis né ?

   Ma mère venait de mourir une deuxième fois !

  Dès le lendemain au petit matin à l’heure où blanchit le patelin, je suis déjà parti seul au cimetière, rien dans les mains et le cœur lourd de mon immense chagrin, me recueillir auprès de sa sépulture où désormais elle se repose sous la bonne odeur d’une terre de l’avant veille encore fraîche et tendre. J’aurais aimé couvrir sa tombe de toutes les fleurs du printemps mais cette femme n’en avait cure car son âme sentait si bon. De son vivant, elle avait embaumé une multitude de pauvres gens par les arômes de sa générosité et de sa charité ! Elle avait cette légèreté déconcertante de leur offrir tout ce que sa main pouvait au passage saisir sans jamais rechigner ou sentir un quelconque remord. Son altruisme était sa première qualité. Subitement, je m’entends dire ces paroles qui vous vont droit au cœur « Maman, je garde de toi une image poignante : celle d’une mère au seuil de la porte faisant ses adieux à un fils dont elle était fière » ! C’est désormais ce souvenir d’elle vivante et bien debout, qui peuple mon esprit chaque fois que je l’évoque.

 

  Aujourd’hui, mon père et ma mère reposent à l’ombre d’un figuier pas loin d’un mausolée, si près l’un de l’autre comme ils l’ont toujours été, à la vie comme à la mort !

    Éternellement…

Un personnage désarmant

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Un personnage désarmant

 

  Comme en témoignent tous ceux qui l’ont côtoyé de près, c’est quelqu’un d’une simplicité désarmante et humble. De contact et d’abord commodes, il gagne naturellement la sympathie des gens et sait la préserver dans le temps et dans l’espace : ses relations sont durables et de tout horizon. D’une mobilité étonnante, il est capable de sillonner le pays en toutes circonstances pour saluer des amis et discuter avec eux autour de thèmes variés et passionnants !

 Si vous voulez vraiment lui faire plaisir, invitez-le à prendre le thé à la menthe de l’après-midi accompagné de chaudes galettes aromatisées au sanouj, cuites au feu languissant d’une bonne vieille cheminée, le tout rehaussé de ce succulent « robb* » et attendez-vous à d’intarissables discussions tant sur le « profane que sur le sacré » ! Pour vous détendre, il irait jusqu’à vous raconter de burlesques anecdotes vécues dont il détient le secret et la manière de les narrer. Le coté « bon vivant » qu’il a, nul doute insoupçonnable pour beaucoup de gens parce qu’il le cache si bien, vous surprend et avec le temps vous vous rendez compte de votre carence à cerner les facettes encore inexplorées de ce personnage impromptu ! Modeste jusqu’à l’effacement, pudique tel un adolescent introverti découvrant ses premiers fantasmes, il n’a jamais voulu voir grand, se contentant de ce qui est à portée de main et tout consacré qu’il est au moment présent, s’est peu préoccupé de ce que sera demain !

Robb : une sorte de confiture préparée à base de beurre de brebis et de dattes.

 Sa disponibilité d’esprit fait de lui un homme de communication, son savoir, un homme apprécié et recherché. Sa maison désemplit rarement : il n’y a presque pas un jour qui passe sans qu’il y ait des invités rencontrés parfois au hasard d’une discussion ou d’une entrevue fortuite ! Et le moindre prétexte crée chez lui ce besoin de faire la fête, il aime bien s’entourer de gens et de victuailles. Cet homme adore partager avec les gens ce qui appartient à Dieu ! Plusieurs anecdotes sur lui m’ont été rapportées, je vous en confierai deux qui pourraient contribuer à mettre un peu de lumière sur ce personnage ombragé et fuyant.

 Du temps de l’occupation, alors que le soir tombait, lui et son frère aîné de retour au village en carrosse, ils ont été interceptés par un groupe de soldats français à la recherche de « fellagas », il commença à louer les mérites de la France et de son génie ! Cela leur valut leur libération. Une fois loin du barrage, son frère, manifestement en colère lui reprochait cette façon de se comporter et celui-là de lui lancer cette répartie : « Mon pays est dans mon essence, le reste n’est qu’apparence ! » Un peu plus tard, on découvrit que cet homme faisait partie du réseau qui s’activait à collecter de l’argent et des biens pour aider le front de résistance !

 Quant à la deuxième anecdote, elle est plus récente. Un notable du village qui avait organisé un somptueux déjeuner et l’ayant invité, lui demanda en fin de repas, d’invoquer Allah à dessein de lui accorder ses grâces. La réplique ne se fit pas attendre : « Je le ferai volontiers pour un pauvre malheureux, quant à vous, contentez-vous de remercier le bon Dieu en distribuant un peu de sa richesse à ceux qui en manquent terriblement ! »

 

 J’ai vécu vingt-sept ans de ma vie avec cet homme. Et bientôt quarante ans après qu’il eût rejoint l’Eternel, je reste toujours convaincu qu’il est demeuré pour moi une énigme. Loin de vous le cacher, bien que vivant tous les jours sous le même toit, il a fallu que je décèle des échos me parvenant de l’extérieur pour sonder la richesse intérieure qui le motivait ! C’est vous dire à quel point on peut passer à coté de ce qui vous côtoie, si près de l’essentiel ! Sans doute parce qu’il était naturellement là, le plus normalement du monde à faire son devoir de chef de famille et moi d’user de mon droit légitime d’être un enfant…Et entre temps le reste, tout le reste s’accomplissait imperceptiblement dehors ! Alors lui de son coté, pris dans l’engrenage des relations externes, abusivement sollicité, accaparé par tant d’égards, il s’est donné corps et âme à cet élan d’attente sociale ! Moi, pendant ce temps, comme tous les enfants qui grandissent, je mûrissais…mais encore insuffisamment prêt pour comprendre que la mission de cet homme devançait largement le seuil de sa maison et qu’ailleurs, il fallait qu’il portât secours à une humanité quoique savourant enfin les premières allégresses légitimes de l’indépendance mais en majorité encore sous le joug de l’ignorance et de l’obscurantisme.

 Beaucoup de choses scindées restaient à ressouder. D’innombrables insuffisances, héritées de l’histoire éprouvante d’un peuple lacéré par tant d’envahissements incisifs, se devaient d’être comblées afin d’accéder au droit du savoir et ainsi rendre justice à la connaissance en s’astreignant au devoir de connaître…En fait, il y avait trop de pain sur la planche ! J’embrassais alors, avec l’âge et la fierté toute contenue d’un fils envers son père, l’étendue de l’intérêt sacro-saint qu’il assignait à l’instruction et à la formation ! Et lorsque je le compris franchement, il me fut éventuel de mesurer la passion et l’emportement qui animaient cet homme, habituellement tranquille et serein !

 On lui concède le mérite incontestable d’avoir laissé une œuvre indélébile, authentique legs qui se mesure au nombre de demandeurs de savoir venus par vagues incessantes le solliciter tout au long de sa vie ! Ai-je besoin, à présent, de vous dire à quel point je déplore mes nombreuses années d’égarements et d’errements pseudo-existentiels à la recherche d’une lueur illusoire et lointaine alors que la lumière était là, toute rayonnante, à ma portée ? Il me suffisait, afin de m’en imprégner, de tendre l’oreille…et la main pour l’intercepter de cet homme si humble qu’était mon père ! Chose que malheureusement je ne fis que trop tard,…à son chevet de mort. Ma main moite et tremblante cherchait sa main immobile et sans vie. Je l’ai tenue, je l’ai caressée, je l’avais enfin pour moi tout seul, je l’ai couverte de baisers et de larmes chaudes dans un fol espoir de la rendre à la vie mais elle demeurait froide ! J’ai pu rester ainsi à l’observer à ma guise, cette main qui a tant prié Allah, tant séché mes larmes d’enfant et guidé avec sagesse mes premiers pas dans la vie !

 Je ne saurai vous dire qu’elles fussent les vraies raisons d’un tel agissement !…Mais une soudaine quiétude envahit mon cœur quand je vis mon père étendu là devant moi, les yeux fermés, le visage impassible : La paix avait recouvré nos deux âmes ! J’étais heureux dans ce tête à tête et j’ai parlé pour moi, pour lui, pour deux. Je lui ai parlé comme je ne l’ai jamais fait, calmement, sereinement et sincèrement ; j’ai donné libre cours à mon effusion longtemps punie du syndrome du mâle qui, toujours fort, doit endiguer ses déficiences. Je me suis laissé aller à caresser tout son corps de ma main, la tête tapie à son cœur, un réflexe si réconfortant dans la relation père/enfant que je retrouve enfin. Hélas j’avais fortement préféré que mon père, revenu à la vie, pût apprécier l’infini élan de tendresse que j’ai tout le temps éprouvé pour lui ! Je le serrais contre moi de toute la force de ma culpabilité. Je l’aimais, je le chérissais et l’admirais, cet homme ! Et j’ai amèrement regretté de ne pas avoir manifesté plus tôt mon affection à cet être que tout le monde voulait approcher. En un temps éclair, je revoyais toute ma vie se défiler puis s’écrouler en château de cartes…

 Je me revoyais enfant, accompagnant mon père quand souvent il lui arrivait d’être invité. Et comme d’habitude, malgré sa réticence du début, il cédait à la fin devant l’expression infaillible de mon air abattu de chien battu. Il grognait des mots sourds, me regardant avec ses deux yeux d’azur d’un air qu’il voulait grave mais je parvenais à percevoir au coin de ses lèvres, enfouie sous sa barbe noire, une imperceptible esquisse de sourire. Il finissait toujours par m’ordonner d’aller me laver la figure et d’enfiler des habits plus convenables. Je détalais comme un levraut et revenais blanchi et fin prêt ! Souvent, après le dîner, pour remercier celui qui les a rassemblés autour de ce savoureux couscous bien garni de viande de mouton et de légumes variés, mon père et les autres invités se mettaient à psalmodier de larges extraits du saint Coran. J’appréciais beaucoup l'inflexion de leurs voix qui récitaient les paroles sacrées et bientôt, mes paupières ne tenant plus, je m’assoupissais, m’engouffrant dans le monde magique de Morphée, encore à l’oreille leur harmonie mélodique qui déclamait des sourates sans trêve !

 El hadj Tayeb, un ami à mon père me rappelait plus tard quand je devins adulte l’anecdote du couscous que j’aimais sucrer excessivement le mélangeant à la sauce de viande ! Il en riait de toutes ses dents et en évoquant le bon vieux temps et tous ses amis qui ont disparu, une pointe de tristesse dans son regard laissait parfois s’échapper une larme qu’il tentait maladroitement de camoufler en s’essuyant avec grand bruit le nez à l’aide d’un gros mouchoir pendu à son gilet…

 Ma colère s’éleva contre mon père, contre moi, contre l’absurdité de la vie ! Il gisait là et je m’accrochais à cet impossible espoir de croire qu’il vivrait un instant encore pour m’écouter. Je parlais. Inlassablement je parlais…Cette conversation d’un vivant à un mort dura des minutes éternelles durant lesquelles moi je mourrais dans ma détresse et lui, il renaissait dans son intense sommeil ! Se dégageait alors de ce corps raidi par la mort une lueur d’exaltation qui vous prend exceptionnellement quand les allées de l’éden, vous accueillant, s’offrent à vos pieds !

 L’âme de mon père avait entamé son voyage de l’au-delà, escortée des anges du ciel qui lui souriaient ! 

Soleil usurpé...

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Que voulez-vous que je vous dise de mon pays ?  Qu’il est très grand, très beau, assez beau pour faire rêver des tas de gens ? Que quelques millions d’âmes sur une piste vaste de plus de deux millions de km2 cavalent tout le temps, en quête d’une plausible place au soleil ? Que les trois quarts de ces millions se bousculent au seuil de la pauvreté, pendant que le soleil, lui, brille de tout son éclat sur un autre coté de la piste ? Que voulez-vous que je vous dise encore de mon pays ? Que des valeurs telles que le labeur de la sueur, la droiture, la loyauté ne nourrissent plus leur bonhomme et ne méritent guère, dans ce parcours du résistant, qu’on crève pour elles ? Vous enchanterait-il de savoir que mon pays possède pourtant un immense ciel d’azur éclatant, souriant à un littoral d’une interminable majesté, bardé çà et là de corniches et de forets à charmer plus d’un ? Un océan de sables fins et de dunes dorées aux couchers de soleil fabuleux ? Que sous ces dunes reposent des trésors insoupçonnés de substances minières ? Que cette mosaїque de paysages si vastes, de cultures et de traditions millénaires nous font presque oublier le reste du monde ? Que pourrais-je vous en dire encore ?

      Certes, on peut taire l’accablant réquisitoire de ce préambule et ne retenir que l’élogieuse plaidoirie qui le termine, caressant mon pays d’une infinie douceur dans le sens complaisant de nos poils blancs mais l’embêtant est que toutes ces richesses – cette rare et belle collection de cartes postales – nous demeurent inaccessibles !

            Cela vous surprendrait-il si les hommes de l’ombre de ce pays vous disaient qu’ils ont trimé durant leur vie intégrale pour satisfaire un tant soit peu leur misère toute physiologique ? Que de la naissance à la mort, bon an mal an, ils ne sont même pas parvenus à se débarrasser des contraintes de leur estomac, condamnés à le remplir vainement, ce tonneau des Danaïdes lui consacrant toutes leurs têtes de bêtes de peines et leur génie escarpé brûlant ses derniers neurones ? Et qu’ils n’ont jamais soupçonné, ne serait-ce qu’en rêve, l’accession aux plaisirs supérieurs de cette belle et vaste nation ? 

      Les projets d’un avenir meilleur ? Vous plaisantez ! Ça, c’est pour les gens qui réfléchissent, qui, tout le temps le ventre farci ont la tête à ceci ! Eux ne savent même pas rêver car ils n’ont pas ce privilège, tout préoccupés qu’ils sont par leurs têtes enfoncées dans leurs entrailles !

     Qu’en est-il du coté des hommes de la lumière ? Vous hésitez à y aller ? Ah ! Il vous faut peut-être un « visa d’entrée » au pays de leur soleil qui rayonne par tous les temps, de tous les rêves, de tous les excès, de toutes les arrogances et les suffisances ! Ils vous confirmeront (en aparté, n’est-ce pas ?) tout leur enthousiasme et leur joie de vivre dans ce pays si agréable et si irradiant de lumière ! Ceux-là n’ont pas besoin, pour arriver, de courir. Ils y parviennent d’office et sans coup férir. Ils sont nés sous le soleil, ayant toujours lui pour eux et avec ou sans efforts, ces fils de l’astre vont à la rencontre de leur avenir, naturellement éclairé devant eux par la grâce des seigneurs du beau temps : Un tapis roulant et lacté les y conduit. Rien à voir avec ces dératés qui courent depuis leurs lointaines et sombres naissances, cumulant coups durs du destin sur fond de traversées interminables de désert ! Rien à voir avec ces hommes de l’obscurité qui persévèrent à tatillonner de toute la force de leurs volontés, à la recherche d’une vie moins rude, plus clémente pour déceler en vain l’anfractuosité du tunnel qui ouvrirait sur la vie enfin…ou sur la mort ! La tête encore gavée de rêves interdits et inutiles sur lesquels ils n’ont jamais fantasmés, hantés du spectre de leur échec  majuscule, ils s’essoufflent et s’épuisent sans jamais avoir eu le temps d’apprendre à sourire. Que voulez-vous que je vous dise enfin de ces « damnés de mon pays ? »

      Que valent les splendeurs de ce littoral, l’immensité de ce désert, cette diversité de cultures, de langues et de traditions face à leur regard dégarni et impuissant qui n’a jamais outrepassé son champ de vision, réduit à la limite de l’horizon ? Dans leurs yeux éteints, se déchiffre la détresse surhumaine, se devine aisément sur leurs visages émaciés, en se confirmant, l’éternelle peine. Parce que ce soleil-là leur est dispendieux, puissent-ils, mon Dieu, prétendre à un peu de chaleur humaine ?

      Il faudra qu’un jour, ils commencent par relever cette tête enracinée dans les méandres dédaléens de leurs insatiables viscères et affronter ces « intouchables » qui vivent au-dessus de leurs épaules, avec tous les moyens du pays, devenant invincibles et invisibles ! 

      Ça, c’est tout mon pays ! Pourrais-je espérer, encore de mon vivant, pour une fois, voir l’Histoire, éclairée de son impartialité, réhabiliter ses hommes oubliés, égarés dans leurs contrées ténébreuses, exclus de leur propre et vaillante guerre si lumineuse ! Ils souffrirent, moururent, consumant toute la lumière de leur cœur et de leur foi pour que cessât, un jour, la longue nuit expansionniste, que leur pays existât, inondé partout du soleil de la liberté !

      Et l’indépendance, bien après, demeure pour eux, pour leurs enfants, une bien autre sombre intrigue ! Censés vivre debout et fiers, encore une fois, ils s'inclinent, tête baissée, prenant conscience trop tard que le pays a créé ses propres colons, produits chez nous, de notre sang et de notre chair, tout comme nous, mais…avec ce signe particulier : Le soleil ne rayonne que par et pour eux ! 
Que voulez-vous que je vous en dise de plus ?

Les aléas d'une pension...

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( Voici ici la mésaventure vécue d un vieux retraité s en allant toucher sa maigre pension le jour de la paie. )

« Tout travail mérite salaire » c'est un droit - ce qu’on ne cesse de nous l’affirmer tout le temps - mais…de là à percevoir sa maigre pension en espèce sonnante et trébuchante, il vous faut passer par des épreuves sans lesquelles vous risquez avec certitude de rentrer chez vous, anéanti et sans le sou ! Une fois à la maison, vous vous surprenez souvent à remettre en cause tous les « bons principes » ingurgités à fortes doses par tant d'années d'instruction et d'éducation. Se sont-ils flétris eux aussi comme le bon vieux temps ? Faut-il s'en rappeler, l'on se faisait un plaisir de vous payer…à domicile même ! Avec le « merci » et le sourire en plus ! Ah, que ne donnerais-je pour revenir à la pratique des « vieux mandats » ! Autre époque, autres mœurs, me diriez-vous !…Oui, je veux bien mais de grâce, réconfortez-moi ! Avec tous ces progrès, y a-t-il eu meilleures mœurs ? Et votre colère, longtemps introvertie, vous la broyez, progressivement et contre vous-même, vous la retournez puis…les contraintes de toutes sortes accomplissant leur travail de sape en parachevant les derniers îlots de votre résistance, vous perdez lentement votre propre estime…Alors, un jour, le plus mauvais et le plus triste sans doute, baissant les bras, vous confiez votre destin, celui de vos enfants et votre paie aux « aléas d'un jeu forcené » en vous courbant à ses humiliantes épreuves : 

            1ère épreuve : Faites la « chaîne » quelle qu’en soit la durée (des heures, des journées) sachant en plus d'un départ matinal, qu'il vous faut un corps d'hercule à l'ouverture des guichets pour se tailler la ou les première(s) place(s) et une super endurance morale pour arriver à bon port car le parcours est semé d'imprévus routiniers : Pas d'argent, panne d'ordinateur ! (Trop fier, trop délicat, "grande gueule", s'abstenir !)

 

            2ème épreuve : Si ce qui précède ne vous convient pas, et à la condition de mettre entre parenthèses tout scrupule, alors, sans avoir froid aux yeux, ni à la tête ni au dos ni ailleurs, sans qu'aucun atome de pudeur ne vous retienne, faites ce qui vous semble expéditif. « Brûlez » la chaîne et soyez-en presque rassuré – à l'exception tout de même d’un hochement de tête et haussement de ton de quelque audacieux « chaînard » au sang anormalement chaud - Vous l'empocherez finalement, cette fichue paie, mais à quel prix ? Il faut avoir vendu son âme…Conséquence intrinsèque : la chaîne s'échine et se « déchaîne » (dans les deux sens !)  Ce qui explique sans le justifier ce cas de figure.

 

            3ème épreuve : Si aucune des deux épreuves ne vous sied parce que la chaîne vous enchaîne et la « griller » vous gêne, par cette troisième, avec un peu de « veine » et un précieux « lien », tirez-vous de ce pétrin ! Et c'n'est pas rien, admirez-moi cette prestation à saisir ses relations ! Au vol, à plat ventre, en apnée, à l'arraché, à coups de « lamento », de mises en scène, en venir « au malade imaginaire », au pire s'il le faut et qu'en sais-je encore ? Pas de répit, pas de paix pour la bonne cause ! Aussi, le spectre d'investigation est large, à vous de miser sur le « tuyau salvateur » : Cela s'étend du simple agent au plus complexe responsable ! Sinon…tel « l'aigle baissant sa tête »…en piètre philosophe, en faux sage, en donneur de sermons, la rage au cœur, confiez votre frêle corps, avec l'énergie du désespoir qui en reste, à l'épreuve (1), celle du parcours du combattant et dégoulinez-vous de patience car il vous en faudra beaucoup ! (C'est d'ailleurs l'épreuve où se côtoient en gros deux catégories : la plus large, celle des « bras cassés sans épaules », et la plus bizarre parce que rare et en voie d'extinction par défaut de « candidature », celle des gens de caractère qui aiment leur souveraineté par respect à leur humanité, même au prix d'exclusion et de marginalité !).  A méditer ! 

                                            

           4ème épreuve : Répandue pour son pragmatisme concluant, loin d'être la solution, cette épreuve est la plus dévalorisante, la plus abjecte, la plus destructrice qui soit car elle vous érode, vous délabre, vous avilit de l'intérieur ! Elle vous met en condition de dépendance et en pareil cas, vous n'avez plus le droit de parler de justice et de droit. Vous êtes en défaut, car ce qui vous revient de droit, vous l'avez souillé en le négociant, en l'achetant sachant qu'on vous remet seulement ce que vous gagnez à la sueur de votre front ! Et en citoyen bien poli un « merci » aurait largement suffi ! Protéger ses droits est certainement la meilleure chose que puisse faire un homme normalement constitué. Personne ne le fera à votre place. Tout d'abord, avec du recul et du détachement, prenez beaucoup de souffle et commencez par donner un peu de considération à votre individualité et à ce qui vous appartient ! Ensuite, tous les points bien mis sur les « j », sur les « i » et les barres sur les « t » aussi, revendiquez vos droits bafoués et eux (pas tous, Dieu merci !) sinon la plupart qui sont derrière les guichets, sont tenus de s'acquitter enfin de leurs devoirs ! Ce n'est pas l'inverse ! 

 

Depuis la nuit des temps, de l'homme le plus primaire à celui qui nous ébahit aujourd'hui, un réflexe simple mais vital, civilisateur, lui a permis de réaliser de considérables progrès. Condensé en trois mots, le secret de cette émancipation que nous envions tellement aux autres, donne cette phrase simple mais en or : Faire son boulot ! Est-ce un miracle que de faire son travail ? On devrait là, remettre sur sa tête, la notion érigée en début pour réhabiliter le mot ultime : « tout salaire mérite travail ». Il nous importe d'être capables de mériter un travail, le salaire n'étant que le moyen d'y parvenir. La fin est dans l’œuvre d'abord accomplie, seul garant d'une réelle émulation ! Serait-ce trop demander si l'on devait retourner au banc de « l'école de la civilité » et réapprendre sans complexe aucun l'abécédaire du comportement en société, du respect de la citoyenneté, du sens de l'urbanité, du devoir, du droit, du labeur, qu'aucun diplôme si prestigieux soit-il ne pourra nous en faire bénéficier ?

Nous devons et sans plus tarder, dos à dos nous ressourcer auprès de nos bonnes vieilles racines, jadis universelles…

Mon ange

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Mon ange.

( l'enfant qui est en nous ne meurt jamais )

Tout à mon périple intérieur, je n’ai pas remarqué la présence depuis un temps de cet ange qui vient à moi et me sourit, que j’ai le bonheur d’avoir à la maison et qui enflamme toute ma raison de vivre ! « Elle me dit des mots d’amour » et c’est ce pouvoir qu’elle a de débiter la magie des mots, qui m’ensorcelle ! La moindre expression de sa bouche ingénue, prononcée, devient poésie. Mieux qu’un livre, elle m’apprend à vivre, mieux que le temps, elle me réconcilie avec l’enfant que mon image d’adulte tient en otage. Seuls, elle et moi, deux gavroches complices qui s’éclatent, nous mordons l’instant à pleines dents si voracement qu’il devient superflu de distinguer l’enfant de l’adulte…le présent du passé. Quand elle est là, le temps fait sa révérence et se retire sur la pointe des pieds ; il sait que la vie aux mains de ce chérubin n’a pas le temps de s’ennuyer ! On y rit, on y danse, on devient humain. Quoi de plus naturel chez des gamins !

 

J’aperçois dans ses yeux ce regard malicieux qu’elle tient de moi, et que je n’ai plus parce que l’âge vous l’effrite à force de se prendre trop au sérieux ! J’écoute le rire franc et sonore, qui émane de son cœur et une foule de situations fourbes dont les adultes ont le secret et le monopole me fouettent l’esprit et me font honte ! Ma fille m’enseigne chaque jour les leçons de la vie, simplement, naturellement. Elle m’apprend que tout acte sensé se construit de sa spontanéité et de son ingénuité, prédisant par là les préjudices immenses qu’on lui fait subir tôt ou tard par nos ingérences musclées et traumatisantes ! Elle va jusqu’au bout de ses rêves, jusqu’où peuvent l’entraîner ses jeux et ses désirs : voilà un joli exemple d’émulation dont malheureusement nous brisons l’élan ! De ses frêles bras, elle m’enlace et me réchauffe d’un grand amour qui ne triche jamais, si sincère qu’il vous charme et vous désarme jusqu’aux larmes. Sa chevelure frisée et rebelle ne supporte aucun accessoire ni aucun chignon, elle est, comme ses cheveux sauvages, avide de liberté et de contestation. Chez elle tout est petit : ses yeux, son nez, sa bouche mais ce corps en miniature porte un immense cœur dans ses menues mains et sème sans compter dans chaque moment qu'Allah fait une multitude de grains de bonheur.

 

                    A la voir courir dans tous les sens, rire à gorge déployée, faire « la folle » embaume tous mes sens et la fête, l’entière, la vraie est en moi ! Cette fée possède ce don envoûtant de faire éclipser mes peines et mes tourments, de faire fuir par le soleil de son sourire les gros nuages sombres de mes soucis, me rappelant quand elle m’embrasse à quel point la vie est fugace et que le propre de l’homme depuis l’éternité est dans le rire. Alors les profondes retenues de mes captives privations se déversent à flots telle une averse sur les rides taries et creuses de mon âme qui régénère le cours de sa source asséchée ! Avec elle à mes cotés, les ultimes ressources renaissent et les verrous de tous les tabous se brisent. Son irrésistible « sésame » fait des siennes : il m’emmène par le chemin le plus extravagant qui conduit au carrefour de son éden et là, en ce jardin, de fleur en fleur, cette abeille abuse de tous les nectars de la vie. La voyant ainsi irradiée de bonheur, j’ai envie d’être la rose de toutes ses fleurs préférées ! D’être, mieux que son père, le compagnon sincère de ses multiples fantaisies, l’oreille vigilante de ses francs étonnements, les jumelles par lesquelles elle se représente les choses et, plus que tout, l’ami de ses jeux et de toujours.

   Toute la vie « m’est en elle » et toute sa vie est en moi ! 

                     Même si l’homme rationnel que je suis tenu d’être fait beaucoup d’ombre à l’enfant lunatique que je suis resté, même si j’assume assez péniblement ma destinée d’adulte et que les aléas de la vie me privent souvent de cette fugue enfantine, il y a enfin une chose qui me fait plaisir, me rend le sourire, conforte mon avenir, c’est que mon ange, que j’aime à en mourir, me procure ce précieux pouvoir de me défaire du temps ! Les anges sont intemporels et le mien me rend si léger que parfois il me semble voir pousser des ailes dans mon corps qui s’élance au septième ciel, au hasard de ses pérégrinations ! Pour comprendre un ange il faut de l’altitude, de l’élévation et des quantités d’amour. Là où c’est pur, limpide et spontané, où c’est accessible par une vue supérieure du cœur. Aussi quand je m’amuse avec ma petite fille, nous sommes sur un nuage et rien n’a plus de valeur à nos yeux que ces instants d'immortalité !

Réjouissances d’autrefois

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Bonjour à toutes et à tous
De prime abord je souhaite à tout le monde de fêter comme il se doit le Mawlid ennabaoui echarif
Le texte qui suit tente de vous rapporter un tant soit peu comment on accueillait autrefois cette journée si bénie !


 

Réjouissances d’autrefois.

 

            Le Maoulid Ennabaoui est assurément la plus prestigieuse fête de l’Islam. En ce jour-anniversaire de la naissance du vénéré Prophète (que la Prière et le Salut soient sur lui !), et selon les traditions propres à chaque contrée musulmane, diverses activités s’étalent durant toute la semaine. La fête occupe tout le village. On la voit, on la sent, on la touche, elle est dans les étalages des magasins, à chaque coin de rue, dans les regards tranquilles et sereins de nos vieillards, sur les visages ravis des enfants, dans les maisons fumantes d’odeurs et de senteurs hospitalières, dans les mosquées d’où déferlent des versets du saint Coran récités d'une voix sublime qui exhorte l’âme. La nuit, partout sur la terre d’Islam, se lève un autre jour étincelant de lumignons qui commémorent l’avènement d’une naissance, constituant voilà quatorze siècles l’un des décollages épistémologiques les plus marquants de l’histoire de l’humanité !

 

            Pendant l’occupation et pour bien affermir notre appartenance religieuse, Mâchou Ahmed, un jeune militant de l’époque, construit en compagnie d’autres jeunes la maquette d’une jolie mosquée de bois décorée de bâtons d’allumettes. Cet homme est devenu par la suite un grand comédien dans une troupe de théâtre qu’il avait lui-même montée, surnommée de manière facétieuse « L’arbi mghendef » (l’arabe le buté), une appellation révélatrice d’une image trop longtemps entretenue par l’idéologie coloniale aux fins de justifier sa longue présence et asseoir sa prééminence dans ce pays. 

 

            Dès la nuit tombante, devenant une tradition au fil des années, cette mosquée montée sur un support et soulevée à même les épaules par un groupe de jeunes, faisait le tour du village et devant, derrière, de tous les cotés, une foule joyeuse et délirante suivait le cortège lumineux ! On éteignait l’éclairage public et seules, les illuminations des feux d’artifice et la lueur des bougies attisaient cette solennelle parade ! La « ghaïta » de si Abdelkader et le « tbal », jusqu’aux années 70, sont devenus les instruments fétiches de cette manifestation. Ils sonnent encore à mon oreille les sons gutturaux et rauques que le caractériel « el ghaïatte » laissait échapper de son instrument, sous la cadence frénétique des coups récursifs du "tbal" porté en bandoulière par l’autre…si Abdelkader (il y en avait deux !). Ses mains tiennent chacune une baguette dont l’une finissant en boule frappe lourdement le cuir souple dans un rythme persévérant qui incitait aux transes collectives ! Ce duo de choc avait fait les belles nuits du mawlid ennabawi. Partout où il passait, des jeunes, des moins jeunes, sensibles à cette invite nous épataient de leurs tours de danse ; les pétards criblaient le ciel de Trézel soudain éclairé d’étincelles ! La fête battait son plein !  « C’était la balade des gens heureux »

 

             Le groupe « Touat » des gouraras - dynamiques fils du bled et originaires d’Adrar- a toujours su apporter une touche pittoresque à cette commémoration ! Armés de leurs fusils chargés de poudre noire, ornés en la circonstance de leurs tenues bleu azur, les jeunes de Si Rachdi incarnent à eux seuls la grande liesse populaire des sougris ! Avançant au rythme élaboré et combiné de plusieurs derboukas de différentes tailles, ils exécutent, la carabine à la main des danses et des airs vieux de mille ans. Au fur et à mesure de leur progression, le taux d’adrénaline montant, le refrain si bien connu de la population est repris par tout le monde et l’on sent l’aboutissement vers quelque chose, vers l’osmose, vers la déflagration. Le rythme s’accentue, la tension augmente, ils se constituent en halka, redressent les fusils vers le ciel plusieurs fois et subitement un nuage de poussière s’est levé devancé par un bruit de tonnerre : la foudre est tombée ! Les gouarirs encore pleins de poussière qui colle à leur sueur viennent de tirer… Les esprits, réjouis, se calment et c’est le relâchement !

 

La « retraite au flambeau », ça vous dit quelque chose ? Évidemment, je m’adresse aux plus jeunes ! C’est un langage propre au S.M.A (Scout Musulman Algérien). Les Regad, les Aisset, les Belkhadem et bien d’autres noms peuvent vous conter la belle aventure de ce mouvement qui s’est fortement implanté dans notre village ! J’admirais leur jolie tenue, leur dur et utile apprentissage du « compter sur soi » se traduisant dans la pratique du bivouac, leur fidélité au maintien de la discipline et cette bande d'étoffe large et souple, qui se noue autour du cou, sur la chemise, en formant deux étuis, aux couleurs nationales. A partir d’un manche à balai autour duquel s’appliquent des restes de sacs de blé usés, le tout ficelé, ensuite imbibé de liquide inflammable et incandescent, le scout prépare son flambeau. Tel ce légendaire sportif qui parcourt les contrées, à la main, la flamme olympienne, il court à travers les grands axes du village, éclairant de son chandelier cette nuit bénie !

 

Spectacle très symbolique que ces multitudes de maisons qui font brûler des milliers de bougies pour accueillir la naissance du Prophète ! (  Que la Prière et le Salut soient sur Lui )