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De Bab-El-Oued @ Miliana

Dialogue des cultures et des civilisations

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  Mustapha CHERIF

La voie du juste milieu, pour sortir des extrémismes

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Entretien réalisé par Mokhtar Benzaki
Mustapha Cherif, penseur algérien de réputation internationale, à la pointe du dialogue des civilisations, lauréat du prix Unesco pour le dialogue interculturel et du prix italien Ducci de la paix, est auteur d’une quinzaine d’ouvrages traduits dans plusieurs langues.

Le Soir d’Algérie : Vous avez publié chez Casbah Éditions un ouvrage portant sur un sujet d’actualité : sortir des extrêmes. Comment expliquez-vous la montée des extrémismes et de l’intolérance dans le monde ? Notre pays peut-il résister et ouvrir la voie du renouveau ?

Mustapha Cherif : La crise mondiale actuelle est celle d’une fin de civilisation. Elle affecte les fondements de l’humanité. Aucune société n’échappe aux extrémismes. Des tendances sectaires, xénophobes et dogmatiques perturbent la cohésion sociale et le vivre-ensemble. Des forces malveillantes divisent pour régner. Expliquer l’extrémisme par la religion est un contre-sens, même si cette dernière, incomprise, peut devenir un frein. La variable culturelle n’est qu’un aspect. La mondialisation est ambivalente et s’impose comme «occidentalisation». Cela suscite des réactions. Dans le monde musulman, deux extrémismes sont visibles, ceux qui imitent un Orient figé et ceux qui singent un Occident arrogant. L’Algérie, terre du juste milieu, est capable de résilience. Sa formation historique est le résultat de mouvements complémentaires. S’y conjuguent l’islamité, l'amazighité, l’arabité, la méditerranéité, l'africanité, la citadinité, la ruralité... La résistance de nos ancêtres et aînés aux invasions, agressions et extrémismes a coûté à notre pays des millions de martyrs, tombés pour l'honneur, la liberté et la culture de la paix.
La nation algérienne progresse chaque fois qu’elle met stratégiquement l’accent sur al wassatiya, la voie du juste milieu, qui est la recherche de la cité juste et de l’excellence, al ihsan.
Dans le monde, la tentation extrémiste relève d'une vision néfaste qu'il faut désavouer. Sortir des extrêmes signifie aussi reconnaître les failles et réfuter le dénigrement de nos valeurs. Les matérialistes permissifs, d’un côté, et les rigoristes politico-religieux, de l’autre, déforment le juste milieu. Ils agissent en termes de fonds de commerce et d’infantilisme. Les uns portent atteinte à la raison et idolâtrent des postures fermées, les autres marginalisent la religion et idolâtrent toutes les formes de transgression, à commencer par les plus vulgaires et provocatrices.

D’où viennent les extrémismes ?

L’extrémisme est injustifiable. Cependant, la première cause de ce problème est géopolitique. Des puissances n’utilisent pas seulement leur soldatesque et leurs multinationales, elles fabriquent ou favorisent des sectes, des supplétifs, des ONG, pour s’ingérer, décrédibiliser, détruire toute résistance à l’hégémonie, contrôler les ressources et affaiblir les sociétés musulmanes perçues comme le dernier rempart à l’hégémonie planétaire. La deuxième cause est interne. L’ignorance, l’indigence et les lectures arbitraires de la religion ou de la modernité ont produit des courants simplistes, mortifères et polémistes. La troisième cause est économique et sociale. Les injustices secrètent du désespoir et du repli suicidaires.

Quels sont les extrémismes ?

Deux extrêmes, deux contre-sens, deux nihilismes, s’alimentent. Les intégristes pseudo-religieux et les intégristes pseudos-modernes libertaires. Les premiers, réactionnaires, tentent de nous isoler par rapport à la marche du monde et à l’universel. La religion est parfois utilisée comme un masque, pour parvenir à des buts politiciens, mercantiles, voire criminels. L’Émir Abdelkader disait : «Le musulman est parfois une manifestation contre sa religion.» Les autres, aveuglés par leur ego, aliénés par l’esprit antireligieux, scientistes et simplistes, en mal de notoriété, cherchent à se faire valoir, et à nous couper de la question des finalités et des valeurs éthiques. Les droits de l’Homme sont utilisés parfois comme un masque, pour affaiblir le droit des peuples. La voie juste est celle qui réfute les deux extrêmes et articule l’ancien et le nouveau, l’unité et la pluralité, la foi et la raison. Aucune modernité ne peut se construire contre la Tradition, encore moins en l’absence de savoirs complémentaires. La démocratisation, la sécularisation, l’économie de marché et la techno-science, valeurs universelles, peuvent être façonnées selon nos propres contextes et fins. Il est temps de multiplier les réflexions et les actions constructives, afin de réinventer la ligne médiane. Voie attaquée par les extrêmes. La pensée politique s‘est appauvrie. Une partie des élites modernistes a contribué à l’essor des rigoristes. Par leur rationalisme étroit, leur mépris de la religion et le suivisme du modèle matérialiste néolibéral, ils ont créé un vide. Portés par les pulsions de l’exhibitionnisme et de la jouissance à tout prix, ils ont des difficultés à faire leur autocritique et à s’arracher aux pesanteurs de l’idéologie marchande et historiciste, considérée comme la seule voie pour accéder à la modernité, alors qu’il faut discerner entre les échecs et les réussites du monde dominant et cerner les lignes de fractures Nord-Sud.

Les extrémistes sont-ils dominants ?

Les extrêmes occupent les espaces médiatiques, mais ils ne sont pas dominants. Imiter un Orient sclérosé ou un Occident aliénant est voué à l’échec. Les discours qui dénigrent la spiritualité mohammadienne, la voie du juste milieu, sombrent dans la dépersonnalisation et la haine de soi. Ils doivent être réfutés par le débat d’idées. Tout en discernant entre ceux qui, de bonne intention, cherchent à rénover la pratique des musulmans et ceux qui versent dans le dénigrement.
Des apprentis sorciers appellent à imiter aveuglément le monde dominant néolibéral, qui oppose les dimensions essentielles de l’existence et bascule dans l’athéisme dogmatique et l’économisme. Ils sombrent dans l’islamophobie et les violences verbales indignes. De manière paranoïaque et alarmiste, ils mettent l’accent sur «l’islamisation» de la société et appellent à rendre caducs des textes fondateurs, à réduire l’islam, au lieu d’éduquer le musulman. Ils vident de son sens la spiritualité pour la troquer contre le libéralisme sauvage. Dans Peau noire, masques blancs, Frantz Fanon décrivait déjà les formes de l’aliénation, du complexe d’infériorité et de la haine de soi. Sous prétexte de sortir de l’intégrisme, ce courant appelle insidieusement à sortir du religieux. Avec condescendance est pratiqué l’amalgame. Ce que des penseurs, comme Edward Saïd, Jacques Derrida et Jacques Berque, pourtant tous non musulmans, dénoncent à juste titre.

Que faire pour faire reculer les extrêmes ?

Il faut discerner, éduquer et informer. Nous devons rompre avec les cadres de l’intellectuel excessif, formaté, qui vocifère, s’agite au sein de clôtures vouées à l’échec. Articuler le spécifique et l’universel est une tâche de toujours. Travail qui doit débuter par la déconstruction des extrêmes qui polluent le monde des idées. Nous avons besoin d’une nouvelle «Maison de la sagesse», de la médianité, pour échanger, sans brouillage polémiste, ni concession gratuite, où chacun, avec probité, présente ses arguments et prend en compte ceux des autres.
Se tenir à distance des extrêmes et s’inscrire dans le contemporain fidèle à des racines est le début de la voie salutaire. Sous prétexte de combattre le fanatisme, des modernistes mettent l’accent sur les normes issues des seules lumières européennes, qui ont produit du progrès, mais aussi mené dans certains cas à la déshumanisation et à la prédation.
Ces pamphlétaires prétendent que les musulmans n’ont d’autre solution que de suivre ce modèle. Pendant que les politico-religieux prétendent ne rien apprendre de la modernité européenne et que le retour du passé serait la solution pour régler les problèmes. Tous pensent que la civilisation musulmane est à part, incompatible avec la modernité. Pourtant, sans l’islam, il n’y aurait pas eu, dès le XVIIe siècle, de sciences et de philosophies modernes. Nul n’a le monopole de la rationalité. Méthode qui a été généralisée en Occident pour maîtriser le monde. Mais cela n’est pas suffisant ; l’instrumentalisation de la raison couplée au culte du veau d’or et à l’exclusion de l’éthique conduit à des impasses.

D’où vient le retard actuel du monde musulman ?

Le monde musulman n’est pas uniforme. Il y a des orients et des occidents. Les problèmes sont multiples et avant tout politiques, sociaux et économiques. Dans les sociétés musulmanes actuelles, la faiblesse réside surtout dans le politique et la rupture entre raison et foi. Depuis la destruction de Baghdad par les Mongols en 1258, puis la sortie de l’Andalousie en 1492 et plus encore depuis la révolution industrielle, la civilisation musulmane a décliné. Faute de priorité donnée à la science et à la juste répartition des richesses, la décadence économique et politique s’est installée.
Les tentatives volontaristes et autoritaires de modernisation n’ont pas changé la situation. Malgré des avancées, le juste milieu et le développement durable, sauf exceptions, n’ont pas été atteints. Les espaces de socialisation qui forgent des citoyens aptes au vivre ensemble, la famille, la religion, l’école, l’entreprise et l’Etat sont en crise. La responsabilité est d’abord interne. Alors que l’islam n’est ni théocratique, ni totalitaire, et se veut paix, le radicalisme est devenu visible suite à plusieurs phénomènes : l’instrumentalisation de la religion par des régimes archaïques ; les intrigues et les manipulations de puissances qui divisent pour régner ; et les échecs des nationalismes autoritaires. L’idéologie obscurantiste a une histoire. Avec la duplicité de puissances occidentales et les pétrodollars, ce courant se répand, sous des prétextes comme la restauration de la stricte tradition. Les sociétés musulmanes sont fragilisées, soumises aux manipulations.
Plus de 90% des victimes du terrorisme dans le monde sont des musulmans, un tiers des pays d’islam sont déstabilisés et la plupart apparaissent comme les derniers sous-développés politiques de la planète. Au vu du déclin politique et scientifique et de la profusion de sectes, des établissements de renom comme Al Azhar et des intellectuels de la tradition, ont des difficultés à freiner le dévoiement, résultat de la conjonction funeste de l’idéologie rigoriste et de la politique impériale de division et de domination de puissances. Faute de pouvoir agir du dehors sur l’islam, la stratégie des chevaux de Troie, par la création des extrêmes, de faux islams et des courants anti-islam, prévaut. C’est voué à l’échec, car l’immense majorité des musulmans, par bon sens, reste attachée à l’islam de toujours et est assoiffée de justice. Mais des dégâts sont causés.

Quelles sont les solutions possibles pour sortir des extrêmes et de la dépendance ?

Il y a lieu de mettre l’accent sur trois volets. Le premier, celui de la réforme politique, afin de traduire la volonté populaire, selon des règles conformes aux contextes historiques. Le deuxième est le volet éducatif, fondé sur la qualité, la cohérence des savoirs et la formation ouverte.
Le troisième volet est l’économique, afin d’allier productivité et justice sociale, culture du mérite et éthique. C’est possible. Du dialogue et de la coopération entre le monde occidental et le monde musulman imbriqués et liés dépend en partie l’avenir de l’humanité.
Les problèmes sont globaux, la solution ne peut être que mondiale. Par le passé, la civilisation commune était judéo-islamo-chrétienne. La diabolisation, l’invention de boucs émissaires et le choc des ignorances mènent à l’abîme. Nulle force au monde ne peut réduire au silence un habitant sur quatre de notre planète que sont les musulmans, de toutes nationalités, races et cultures. Les musulmans sont près de deux milliards, présents partout et pour toujours. L’immense majorité aspire à vivre en paix et en bonne intelligence. Tous les hommes et femmes de bonne volonté, de toutes cultures, philosophies et religions, ont pour devoir de travailler ensemble afin que les extrémismes ne perturbent pas la cohésion. Préconisé par la tradition prophétique, il est possible de reconstruire, par le tajdid et l’ijtihad, un corpus basé sur les valeurs fondamentales, en prenant en compte la modernité et les aspirations des peuples. Cela passe par l’alliance des institutions et des penseurs et l’alliance des civilisations. Il s’agit de corriger les dérives par le dialogue, la démocratisation et l’éducation, comprendre que la culture de l’islam est celle du juste milieu, du vivre ensemble, de la liberté réfléchie, de la reconnaissance du pluralisme. Elle n’exclut personne et responsabilise l’humain. La liberté de conscience est garantie : «nulle contrainte en religion» (2- 256).
La dimension d’universalité, de fraternité, de respect de la dignité humaine, que le Prophète symbolise n’est comprise ni par les modernistes ni par les politico-religieux. La Tradition déformée et la contre-tradition représentent une diversion. Durant plus de mille ans, la forme d'existence de l’islam n’était pas l’extrémisme, mais la civilisation lucide, du juste milieu, du bel-agir et du savoir.

Parution

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Dd

 

 Chers amis

 Parution aux éditions Les Points sur les i  ce 21 Novembre 2016, d'un ouvrage collectif, que j'ai eu l'honneur de diriger, intitulé "Education et vivre ensemble".  

 Sujet d'actualité. Couverture ci jointe

 _____Bonne lecture______

Ils trahissent l’Islam

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Mustapha Cherif, philosophe, cofondateur du Groupe d’Amitié Islamo-Chrétienne,

Il s’exprime aujourd’hui en tant que musulman, à la suite de l’assassinat du Père Jacques Hamel à Saint-Etienne-du-Rouvray.

Les musulmans commune saint etienne rouvray pris part hommage pere hamel donne eglise commune 0 730 486

Les musulmans sont choqués par l’assassinat sauvage d’un vieux prêtre dans son église, artisan de l’amitié islamo-chrétienne. Nous disons avec force notre indignation et compassion, horrifiés lorsque des meurtres abominables sont commis au nom de la religion par des voyous, souvent délinquants et déséquilibrés, devenus assassins. Il est absurde de parler de guerre de religion.

Du discernement

Incultes, ignorants et pervers, ils ne sont pas nourris de culture religieuse. Vils, ils trahissent l’islam. Ils sont le produit des contradictions de notre époque et manipulés par des discours de haine. C’est le moment de discerner, de faire bloc, confiants, pour refuser les extrémismes.

Depuis l’apparition de ce phénomène monstrueux, qu’est le terrorisme politico-religieux sectaire, fabriqué après la guerre froide, près de trois millions de musulmans ont été tués, 10 millions de citoyens musulmans déplacés, une dizaine de pays musulmans livrés à la destruction. En Occident, un tiers des victimes sont des citoyens de confession musulmane.

Utilisée comme un masque, la religion est innocente. L’islam sacralise la vie humaine et anoblit les autres religions. Il ne peut être souillé. Les religions prônent la miséricorde, le respect fraternel et l’émulation, jamais le meurtre, l’agression et la sauvagerie. Incomprises, elles peuvent devenir un mal.

L’instrumentalisation

L’Émir Abdelkader l’Algérien, qui a inspiré Mandela, fondé le droit humanitaire moderne en fidélité aux préceptes du Prophète et sauvé des milliers de chrétiens à Damas en 1860, disait : « Le musulman est parfois une manifestation contre sa propre religion ». Le terreau idéologique obscurantiste qui instrumentalise des versets coupés de leur contexte et de leur sens profond est l’anti-islam. Il est une contrefaçon innommable.

Quinze siècles d’histoire et l’économie du texte fondateur du troisième rameau monothéiste sont limpides. Rendre caduques les approches intégristes et arbitraires est urgent. Il nous faut donner à penser, renforcer l’interconnaissance et l’amitié. La haine et l’ignorance sont vouées à l’échec.

Remobiliser

Par-delà les dénonciations, que faire ? Tout a-t-il été dit sur la violence aveugle injustifiable et les remèdes à y apporter ? Les préjugés, les politiques de diversion et la surenchère démagogique de politiciens, de médias et d’intellectuels supplétifs qui accablent les musulmans, empêchent de s’attaquer aux causes multiples de ce malheur. Chacun doit pourtant assumer ses responsabilités : les institutions et associations musulmanes, les responsables des autres cultes, les institutions publiques et la société civile.

Ce chantier nécessite de sortir des anathèmes, des amalgames et de la victimisation. Cinq domaines sont prioritaires : l’égalité des chances et le décloisonnement des quartiers défavorisés ; l’éducation au fait religieux et à l’interculturel ; repenser l’islam en Europe débarrassé de la dérive sectaire et redonner leur place aux valeurs de l’esprit ; la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et l’islamophobie ; et la démocratisation des relations internationales.

Il faut remobiliser autour des valeurs communes et faire confiance à la sagesse et résilience du peuple, dans l’union et l’espérance. Il n’y a pas d’alternative sage au vivre ensemble démocratique et à la paix. Les extrémistes de tous bords veulent diviser, nous sommes unis. Le vouloir vivre ensemble est plus fort.

Des pays d’islam doivent prendre conscience que leur système politique est révolu et le monde entier doit se rendre à l’évidence que la marchandisation du monde et la loi du plus fort mènent à l’impasse. Nous vivons une fin de civilisation. Les tenants du système mondial trahissent l’humanisme universel et les terroristes trahissent l’islam. Ensemble l’on pourra faire face à ces défis.

Mustapha Cherif, est auteur notamment de « Sortir des extrêmes » Éditions Les points sur Les I, et « l’Émir Abdelkader, apôtre de la fraternité », Odile Jacob.

L’émir Abdelkader, philosophe de l’empathie

Article du Monde 10 Mars (daté du 11 Mars)

L’émir Abdelkader, philosophe de l’empathie
LIVRE DU JOUR
philippe-jean catinchi

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Entretien avec Mustapha Cherif

Entretien avec Mustapha Cherif, auteur de "L'Emir Abdelkader, apôtre de la fraternité".
L'Algérie considère l'Emir Abdelkader comme un héros de la résistance à la colonisation française. Il a lutté contre les armées de Napoléon III pendant 15 ans. Mais c'était aussi un savant, un poète, le défenseur ardent d'un islam moderne, l'initiateur du droit humanitaire qui protégea les chrétiens de Syrie ! Le philosophe et islamologue Mustapha Cherif, lauréat du prix UNESCO pour le dialogue des cultures, voit même en lui un apôtre de la fraternité ! Il nous en parle dans notre Grand Angle.

Réponse à Rémi Brague

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Paru sur Mediapart 18 février 2016

Dans un article incendiaire, paru le 07/01/2016 dans le magazine La Vie, Rémi Brague dénigre et caricature violemment l'islam, avec des jugements de valeur et un parti pris idéologique. Mon droit de réponse n’a pas été publié. Je le fais ici, en développant point par point.Irresponsable.
 Premièrement, Brague affirme "Le Coran contient tout et le contraire de tout".  C'est un aveu d'impuissance et un aveuglement. Le Coran n'est pas un fourre tout. Il faut savoir lire et discerner. Sous le masque de l’expert du moyen-âge,ce polémiste ajoute à la confusion et aux préjugés. Il reprend les clichés islamophobes et alimente la machine à haïr et les fantasmes d’une partie de l’opinion.
 C'est une approche irrésponsable. Il ne cherche pas à comprendre de l'intérieur et fait dans le dénigrement blessant. Nul ne nie que la religion peut mener à la violence, à l’aliénation et au fanatisme. Mais de là  laisser croire que ces maux concernent uniquement l’islam et sont consubstantiels au Coran il y a un pas que ne franchissent pas les penseurs sérieux.
 Stigmatisant
Deuxiemement, contrairement à ce qu'affirme Brague qui stigmatise, la majorité des musulmans par bon sens n'ignore pas le sens de l'islam, qui est inépuisable. Ce polémiste jette la suspicion sur tous les musulmans:« Il est difficile, faute d'enquête sérieuse, de savoir quelle proportion exacte des musulmans, et dans quels pays, sympathise avec les terroristes, les comprend, ou au contraire les rejette ».Le discours de Brague participe au processus de culpabilisation et de l’assignation identitaire des musulmans.
Chacun des pays musulmans montre au contraire que l'immense majorité des  citoyens est vigilante. Ils combattent les fanatiques qui dénaturent leur religion. Hier les Algériens ont résisté avec force et actuellement les Tunisiens, les Égyptiens, les Syriens, etc. Fait significatif, 90%  des victimes sont des musulmans.
Troisièmement, Brague, à propos de l’expansion de l’islam à ses débuts, se fait réducteur. Alors que la plupart des historiens, y compris le sévère Bernard Lewis et les éminents Louis Massignon, Jacques Berque et André Miquel, reconnaissent que l’islam a progressé rapidement sans violence majeure et parfois a paru libérateur aux populations.  
Brague, avec simplisme, falsifie l’histoire et la théologie musulmanes : « l'islam a dû poser que les versets révélés plus tard abrogeaient les dispositions des versets plus anciens… Il abroge tous les versets « dialoguants » antérieurs ». Ni l’islam, ni la tradition musulmane ne rendent caduc tel ou tel verset. La théorie des versets abrogeants-abrogés n’est pas de cet ordre. Brague pêche en eau trouble, il utilise des arguments fallacieux des extrémistes fondamentalistes. 
 L’économie du Coran
Quatriemement, il occulte le fait que pour l’islam sans le respect de la vie humaine et de la liberté d’autrui la foi n'est pas valide, la vie n'a pas de sens. Le Coran dit clairement: «Que celui qui veut, croit et celui qui veut, mécroit». Il rappelle en synthèse que: «Point de contrainte en religion.» (Coran II, 256...). C’est un verset capital, révélé à Médine et qui n’a jamais été abrogé, contrairement à l’allégation de Brague, qui de surcroît le traite « d’ambiguë ». 
 L'islam, de la même racine que le mot salam, paix,  vise à maitriser les pulsions de violence et d'idolâtrie, et non point à les nier, ou à les débrider. D’où le caractère stratégique des injonctions coraniques pour contenir la violence, se connaître et pratiquer la justice.Brague necite pas les nombreux versets du Coran qui fondent la sacralité de la vie humaine, plus sacrée encore que le temple saint qu'est la Kaaba.
Il ne saisit pas l’économie du Coran. Le Texte est un Tout. Il y a lieu de le saisir dans sa ligne principale. De par le nombre dominant de versets pacifiques, la pratique du Prophète, définit comme Envoyé pour la miséricorde, et celle de la majorité des musulmans depuis 15 siècles, sa ligne principale est celle de la non-violence. Ce n’est pas un  hasard que les chapitres du Coran commencent par les termes Miséricorde et Miséricordieux. L’usage de la force est autorisé, mais à des conditions très strictes. 
Il s’agit de la contre-violence, de la légitime défense en islam, et non pas de la violence aveugle, de la loi du plus fort ou de la vengeance. Le Coran proclame que la miséricorde est la vertu première, proche de la piété. Mais il est possible en dernier recours à un peuple de se défendre et de demander réparation à autrui quand il fait subir un dommage. Les esprits étroits, comme les obscurantistes, font une fixation sur l’exception. 
La préférence est sans ambiguïté pour la paix, le pardon, la justice: «Vous qui croyez témoigner de l'équité, que la rancune contre un autre peuple ne vous vaille pas de tomber dans l'injustice. Soyez justes.» Si, à certaines conditions, le Coran n'exclut pas la légitime défense, cela concerne la collectivité en respectant une éthique universelle. Le pluriel est visé, pas le singulier. Le Coran ordonne: «Combattez sur le chemin de Dieu ceux qui vous combattent, sans pour autant commettre d'agression. Dieu déteste les agresseurs- transgresseurs.» (II, 190).  
Sinon, le pot de terre se heurtera éternellement au pot de fer et l'agneau au loup. Se défendre selon la justice, ne pas se laisser prendre en otage par l’ego ou par l'autre, voilà comment répondre aux orientations du Coran. Ni angélisme, ni violence aveugle. L'épreuve consiste à surmonter la difficulté et à tout faire pour que la paix triomphe, « S’ils penchent pour la paix, fais de même» (8, 61)
Le Coran responsabilise l'être humain: «qui aura fait un atome de bien le verra, qui aura fait un atome de mal le verra» (CIX, 7-8) pour construire le vivre ensemble. Le Coran ce sont 90% de versets sur le respect de la liberté humaine et 10% de limites, 90% d’appels à la miséricorde et 10% d’autorisations à la fermeté et à l’usage de la force légale.  
 qui profitent les crimes ?
Cinquièmement, une question fondamentale, que les polémistes comme Brague ne posent pas: à qui profitent les crimes?  La réponse est claire: aux ennemis du vivre ensemble et de l’islam. Ce dernier est miséricorde, paix et dignité. Cela est vérifiable sur les plans théorique et historique, malgré aujourd’hui les violences injustifiables commises en son nom. 
Brague crée le doute, alors qu’affirmer que l'islam n’a rien à voir avec la violence aveugle est la moindre des choses. Aucune religion ou communauté ne peut se dérober à la critique. Mais amalgamer l’islam et la violence est absurde. Heureusement que de nombreux auteurs occidentaux sérieux analysent les causes des dérives, des problèmes, des crises de notre temps et réfutent l’amalgame. Cela signifie qu’il n’y a pas d’islamophobie intrinsèque à la culture moderne. 
Les islamophobes publient des opinions dignes des années trente, en tenant des propos fondés sur la manipulation des peurs, jadis propagande des fascistes. Par l’amalgame, le musulman, comme le juif hier, est présenté comme une menace. Cela signe l’ignorance, la désinformation et la provocation, comme diversion à l’ambition d’hégémonie totale. 
 Certes, le monde entier constate à quels extrémismes peut conduire la dérive fanatique de sectaires manipulés, qui usurpent  le nom de l'islam. Cependant il s'agit non pas de religion mais de pratiques mafieuses transfrontalières. Phénomènes injustifiables, qu’il faut combattre dans le cadre de l’État de droit, en s’attaquant aux multiples causes.
 Pour faire diversion et discréditer le droit à la légitime défense et la version spirituelle du sens de l’existence, des sectes qui usurpent le nom de l’islam, sont fabriquées. A contrario, réguler les tensions, dialoguer, patienter, pour assurer la cohésion du Moi et de la société est vital en islam. Ce qui explique que la patience active soit la vertu la plus louée par le Coran.
La violence est partout
Sixièmement, Brague ne parle pas des violences du monde dominant actuel. Il occulte les agressions brutales et le fait que la dictature du Marché considère le monde non comme lieu de valeurs hétérogènes, mais comme un globe terrestre qu’il faut niveler à tout prix, la puissance technoscientifique aidant. 
Il ne parle pas non plus des textes violents des autres religions. Des passages dans l’ancien Testament et  du nouveau Testament peuvent aussi  choquer: «N'allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais bien le glaive.» (Mt, 10, 34-37) et «Quant à mes ennemis, ces gens qui ne voulaient pas que je règne sur eux, amenez-les ici et égorgez-les devant moi.» (Luc, 19, 26-27). Cela et les guerres de religions chrétiennes n’autorisent pas à traiter Jésus de violent.
J’appelle au discernement. La contre-violence, telle que l'autorise l'islam à titre exceptionnel et dans des conditions strictes – car la fin ne justifie jamais les moyens – a pour but d'éviter que la violence destructive ne dégénère. L'idéologie, que Brague semble épouser, refuse le droit à la résistance. Elle a inventé l'idée perverse que toute sorte d'usage de la force, pour empêcher le règne des loups, est condamnable. 
Cette approche, qui culpabilise, refuse la possibilité de se défendre dignement et loyalement pour continuer d'exister, alors qu’il est vital de se protéger pour empêcher les injustices et le nihilisme: « Si Dieu ne repoussait pas certains hommes en leur opposant d’autres hommes, des monastères seraient détruits, ainsi que des synagogues, des oratoires et des mosquées où le Nom de Dieu est beaucoup invoqué. » (22, 39)
Le Coran appelle à la civilité: «Une seule parole de convenance ou de clémence vaut mieux qu'une aumône que suivrait la vexation. Dieu est Suffisant à soi, Longanime» (II, 263). Les actions de légitime défense sont l'exception. Elles ne se substituent pas à la résistance quotidienne pacifique, le bel-agir qui sont la règle, en termes de vigilance intériorisée pour le vivre ensemble et contre la remise en cause de la dignité humaine. La culture de la résistance  se couple à celle de la bonté.
Les sages et les non-violents de l'histoire de l'humanité savaient que la contre- violence est préférable à l'indignité. L'islam est dans cette ligne. Il refuse la violence aveugle, le pur affrontement, la guerre indéfinie, perpétuelle et totale. 
 Septièmement, contrairement à ce qu’avance Brague, il est logique de contextualiser.  Il se perd en explications alambiquées et refuse aux musulmans d’interpréter et de contextualiser : «  Dieu est éternel et au-dessus du temps, et Il sait toutes choses. Il n'a pas de contexte. Une injonction claire vaut donc pour toujours. » Affirmation fausse.
 Il y a des causes précises pour nombre de versets. « Dieu » tient compte de la réalité concrète et historique et favorise l’évolution et le changement. La demande de contextualisation n'est pas une tactique, elle est d'un enjeu fondamental  pour les sociétés musulmanes.
 Huitièmement, Brague utilise des constructions humaines, des fables négatives et des textes douteux. Il falsifie les faits et l’histoire du Prophète. En contradiction avec les versets du Coran à propos de l'Envoyé, les témoignages et la vérité historique, qui démontrent la magnanimité et l'humanisme du Prophète, Brague, avec une violence inouïe, le traite  d'assassin : « il a fait assassiner des personnes de tout âge et sexe qui se moquaient de lui … égorger des centaines de prisonniers; torturer…». Près de deux milliards d’êtres humains, de toutes races, nationalités et cultures, et d’horizons divers auraient pour guide un assassin ! Brague délire.
Jamais le Sceau des prophètes n’a porté la main sur quiconque, ni utilisé la moindre violence pour obtenir quelque chose. Sa mansuétude a donné une lumineuse civilisation et une tradition spirituelle universelle. Il n'y a aucun doute que le Coran et le Prophète interdisent les violences, l’injustice, les barbaries, l'atteinte aux non-belligérants, aux civils, la torture. L’islam, ce méconnu, n’aime pas la guerre, mais la paix, comme il est clairement écrit: « Toutes les fois qu’ils allument un feu pour la guerre, Dieu l’éteint. Et ils s’efforcent de semer le désordre sur la terre, alors que Dieu n’aime pas les semeurs de désordre. »(5: 64).
 L'adversaire, dans la perspective mohammadienne doit relever du combat loyal, il n'est pas un non-humain ou un ennemi pour toujours. Le vivre ensemble et la concorde en sont l’horizon indépassable. L’extrémisme est l’anti-islam. La propagande islamophobe, pyromanie, est vouée à l’échec.    

Émir Abdelkader. Apôtre de la fraternité

 

J'ai le plaisir de vous annoncer la sortie de mon dernier ouvrage ce jour, portant sur l'Emir Abdelkader.

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La crise du monde moderne

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La crise du monde moderne, l’islam et les intellectuels fourvoyés

Des chercheurs tentent de répondre à la crise du monde moderne, en multipliant les concepts : « postmodernité »,  « transmodernité », « deuxième modernité», «hyper-modernité ».  Nous vivons une fin de civilisation. Pour pouvoir identifier et relever les défis complexes de notre temps, il faut dialoguer. Une nouvelle modernité est le défi pour les intellectuels d’Orient et d’Occident.

Qu’appelle t-on modernité ? Telle qu’elle existe, elle est ambivalente. Elle produit du progrès, de l’efficience, de l’émancipation, mais favorise des iniquités, des déséquilibres et des violences. La modernité depuis trois siècles se fonde principalement sur trois critères : la raison instrumentale, pratiquée comme technoscience, le capitalisme mis en œuvre comme libéralisme et la sécularisation, areligieuse, voire antireligieuse.

Le choc des civilisations, une diversion

 Alors que les civilisations sont liées et que le dialogue est la voie pour faire lien et relever les défis, il y a un quart de siècle, Francis Fukuyama dans « La fin de l’histoire » décrivait cyniquement l’islam comme un « grain de sable » qui empêche l’hégémonie du libéralisme marchand et Samuel Huntington parlait de « Choc des civilisations ».  Pourquoi cet acharnement ?

L’islam représente la version du monde qui résiste à la sortie de la religion de la vie et à la marchandisation du monde ; même si des régimes «islamiques» s’engouffrent dans le libéralisme sauvage et que des dérives dramatiques, fabriquées et amplifiées, le fondamentalisme violent, prolifèrent. Comme l’a dénoncé L’Émir Abdelkader l’Algérien : «Le musulman est parfois une manifestation contre sa religion. » Les pays musulmans doivent se remettre en cause et assumer leurs responsabilités pour reprendre une place digne dans le monde. 

 Les principes bien compris de l’islam peuvent contribuer à faire face aux défis et non à susciter le désordre et l’obscurantisme. A juste titre, Jacques Derrida écrit : « L’islamisme n’est pas l’islam, ne jamais l’oublier » et Jacques Berque « L’islamisme est contre l’islam ». Le dénigrement de l’islam est une diversion et un fonds de commerce. C’est une islamophobie ancienne, un orientalisme débridé, comme l’a démontré Edward Saïd.  L’islam a orienté vers le vrai, dialogué avec les civilisations de l’antiquité, produit une civilisation universelle et contribué à la renaissance européenne. Notre temps actuel obscur ne peut occulter mille ans de luminosité et de scientificité.

 Alors que nous avons besoin les uns des autres pour rouvrir l’horizon, préserver les acquis, corriger les dérives et rechercher une civilisation universelle, l’islamophobie, diversion aux impasses de notre temps, bat son plein. De nombreux pouvoirs détournent le mécontentement de leurs populations contre d’autres. Diviser pour régner est une vielle recette.  La fabrique de l’ennemi interne ou externe, le bouc-émissaire, a toujours fait des ravages.

 Aujourd’hui, au cœur de la crise permanente et du non règlement de la question palestinienne symbole du recul du droit et des murs érigés, la politique islamophobe en est le prolongement. Des intellectuels, sans certification en matière de théologie musulmane, prétendent parler en islamologues. Ils tentent de faire croire que le Coran et le Prophète sont antimodernes.

 Combattre le fanatisme, critiquer la religion en elle-même et passer au crible la tradition pour chercher à comprendre, ou réformer, est légitime. Cependant, sciemment, les islamophobes ne discernent pas entre les sources fondatrices et les lectures arbitraires, entre la révélation et les constructions humaines.

 Le Coran appelle à penser et à s’opposer à son instrumentalisation : « Ne réfléchissez-vous donc pas? » (6-122.) Cela implique de ne pas l’aborder comme une archive morte, ni de voir en lui, de façon choquante, contre toute vérité historique et scripturaire, une essence du fanatisme. Ni Descartes, ni Voltaire, ni Marx n’ont  cultivé cet amalgame, tout en sachant que la religion peut devenir une borne.

 Lire le Coran à la lumière de l’évolution, énoncer et renouer avec la pensée libre est vital. D’autant que l’instrumentalisation arbitraire de versets, qui appellent à l’effort, à l’usage de la force et à la légitime défense, induit des contre-sens et des comportements déviants. Cela a pour conséquence des tragédies.

Des adresses au monde entier, par des savants musulmans, existent pour contrebalancer la  propagande des fondamentalistes et celle des islamophobes. Mais leur visibilité est faible.La propagande islamophobe, expression d’un vide de la pensée et d’une stratégie de diversion, cache les impasses politiques, les situations critiques, les dysfonctionnement du vivre ensemble national et mondial, qui suscitent l’exacerbation des extrêmes et des folies de tous bords.

 Rien ne peut justifier l’extrémisme. La religion est un masque. Pourtant, une frange d’intellectuels nie le caractère nouveau du phénomène transnational et hybride de l’extrémisme violent et la complexité des causes. Elle prétend que le fanatisme est dans l’essence de la religion. Elle accable les musulmans et exonère l’hégémonie des puissants des souffrances, humiliations, discriminations. La stigmatisation des musulmans est flagrante. 

 C’est du délire que d’affirmer que l’extrémisme est un islam contre un autre islam, une guerre de l’islam avec lui-même, un conflit entre deux lectures du Coran. Par-delà la pluralité des écoles théologiques et l’inépuisabilité du sens, notamment de par la spécificité et la richesse de la langue arabe, une lecture attentive du texte et quinze siècles d’histoire prouvent que la ligne du Coran est celle de la mesure, du juste milieu, de la contre-violence.

 La confusion absurde entre islam et extrémisme occulte les causes géopolitiques, mafieuses, socio-économiques, psychiques, l’ignorance, le «malaise dans la civilisation » dont parlait déjà Freud. Comment imaginer que la propagande qui met l’accent sur le culturalisme soit encore crédible ?D’autant qu’existe des travaux sérieux, de penseurs qui analysent du dedans les causes du désordre et les impasses de l’histoire des Occidentaux, dominants depuis trois siècles, en tant qu'elle nous a tous conduits à une situation préoccupante.

 La critique des politiques, des forces économiques occidentales et de l’état de l’Orient, occupe une place importante dans les textes, si peu dans les médias. Des intellectuels conséquents s’interrogent sur les causes des malheurs de notre temps, récusent les attaques islamophobes et les approches culturalistes. Le souligner c’est en tenir compte et redonner espoir.

 Le Coran, livre ouvert par excellence, qui exige le respect du pluralisme, a été source d’une civilisation fraternelle. Il est une guidance, pour ceux qui ne sont ni sourds, ni aveugles. Il responsabilise. Inépuisable, il finalise l’histoire du salut, éveille et vise l’existence. Bien reçu, il permet de sortir de toutes les formes d’idolâtries, d’illusions, et de maîtriser les pulsions négatives. Nul n’est immunisé contre l’égoïsme, les troubles psychiques, et les déviances. La lucidité n’est pas donnée d’avance, mais l’islam, par les repères qu’il donne et les liens qu’il crée, permet de prévenir, de guérir, de se dépasser.

 Il ouvre aussi la possibilité de percevoir l’unité de l’humanité, au-delà de la multiplicité, ainsi que l’accord universel par-delà les divergences. Il appelle à distinguer, à discerner et à articuler la foi et la raison, le permanent et l’évolutif, l’un et le multiple. Ce n’est pas un hasard que le premier mot révélé soit « Lis » !  Pour le Coran, le cosmos et l’homme sont aussi des livres.

 Notre civilisation commune est judéo-islamo-chrétienne et gréco-arabe. Nul n'est monolithique, ni n’a le monopole de la vérité. En islam il y a une pensée de l’être capable de forger des êtres équilibrés, de la modernité et de l’authenticité, d’honorer la vie, de surmonter l’épreuve de l’existence,  apte à la sécularisation, qui ne soit ni deshumanisation, ni désignification.

 Les intellectuels fourvoyés perpétuent les préjugés. Ils ne discernent pas entre les sources fondatrices de l’islam et les lectures arbitraires, entre la révélation et les constructions humaines. Dans un monde en crise permanente, qui accuse à tort la religion d’être fondée sur le sacrificiel, l’idéologie fondamentaliste piège ses adeptes. Ce n’est point un retour aux sources.

 Par l’amalgame, les islamophobes diabolisent l’islam. Ils perturbent le rapprochement entre les peuples et cherchent à empêcher que les êtres épris de paix, de justice et de sens tissent des liens et énoncent un autre projet pour le monde. Ils n’endiguent pas le désordre et les sectes. Ils ne résistent pas aux extrémismes. Ils les propagent. La diversion ne peut occulter le fait que du dialogue entre l’Occident et l’Islam, imbriqués, entremêlés, dépend l’avenir.

 Trois défis

 Les trois dimensions de la modernité, la technoscience, la démocratie et la sécularité sont des valeurs universelles qui peuvent êtres adaptées à une autre discipline de vie, en vue d’aboutir à une société véritablement humaine. Le temps n’est plus d’imiter un modèle hégémonique qui donne priorité à l’économisme. Il faut réinventer une civilisation de l’homme total. Le progrès sera plénier, ou ne sera pas.

 La difficulté du savoir moderne à favoriser un monde juste et équilibré, est flagrante, au moment où la mondialisation se présente comme un monopole qui impose ses divisions, ses prédicats, ses concepts et ses catégories, et au moment où l’Orient a des difficultés à bien résister, faute de pensée politique nouvelle et de créativité suffisante, malgré des atouts.

 La révolution scientifique, la sécularité et la démocratie sont bénéfiques. Ils peuvent êtres refaçonnées selon les fins de chaque peuple. Chacun peut s’affirmer tels qu’il se sent et se veut. Or, l’essence de la modernité occidentale, de la mondialisation, suscite trois contradictions :

 1.    La tension entre science et conscience. Le concept d’infinité de la recherche est problématique. Il est légitime de chercher à poser des limites éthiques au déchaînement de toutes les exploitations. Il ne faut pas avoir peur de la science, nul ne peut arrêter le progrès scientifique, mais pour quelles finalités ?  Plus que jamais, s’offre la maxime «Science sans conscience n’est que ruine de l’âme». 

2.    La tension entre individu et le vivre-ensemble. Le monde est moderne parce qu’il a atteint un niveau élevé dans sa recherche d’un individu autodéterminé. L’individu au centre, montre au reste du monde la voie de l’émancipation. Pourtant l’enjeu n’est pas seulement l’autonomie de l’individu mais aussi le commun, le vivre ensemble.

  3.La tension entre la raison et le sensible. Il y a une disjonction entre la logique et le sens. Les trois caractéristiques – l’infinité de la recherche, l’individualisme et la raison coupée du sens– posent problème pour les peuples qui recherchent la cohérence et l’être, pas seulement l’avoir. Des problèmes de fond.

 Sur le plan du sens de la vie, le problème est d’ordre éthique. Qui adhère à une grille de lecture faisant place à une pensée de l’être, aux valeurs de l’esprit, au sens religieux, voit marginaliser le sens éthique et spirituel de la vie. Aujourd’hui, la réalité, ce n’est pas simplement la sécularisation, mouvement libérateur, mais son corollaire, la désignification éthique du monde et le refus qu’une Norme supérieure puisse éclairer la vie humaine. L’invention d’une « religion civile », en la figure de la « République » et le mythe du progrès n’ont pas répondu à toutes les attentes.

 Sur le plan politique, le problème réside dans le fait que la démocratie en vigueur est plus que perfectible et les relations internationales ne sont pas démocratiques. Des puissants cherchent à asseoir leur totale domination. Le  corps social est réduit à un corps productif, soumis aux intérêts des détenteurs de capitaux et spéculateurs. Le pouvoir des monopoles économiques et la course au consumérisme sont valorisés. Cette dépolitisation de la vie et sa marchandisation remet en cause la possibilité de faire l’histoire, d’être un peuple responsable, capable de décider, de résister au nom de la liberté, d’avoir ses raisons et d’avoir raison, de donner réalité à un projet de société choisi après débat.

  En dépit de la généralisation des progrès de la science, de la légitimité des institutions, de la prédominance des droits de l’homme, de la libre entreprise, des normes juridiques, la possibilité d’exister en tant que peuples et citoyens responsables, participant à la recherche collective et publique du juste, du beau et du vrai, est hypothéquée. L’avenir dépend moins de la décision de chaque citoyen que de systèmes hégémoniques.

 Le désordre du monde moderne est aveuglant. On va dans une mauvaise direction. Le système dominant demande une mobilisation totale, même si cela ne se présente plus sous sa forme brutale de naguère. Il s’agit pour lui de modeler tous les systèmes – scientifiques, éducatifs, culturels, sociaux – sur les besoins de leurs entreprises. Produire de la richesse est légitime, reste à respecter des normes éthiques et écologiques.

 Le processus infini d’accroissement de la production a franchi la limite au-delà de laquelle il ne lui est plus possible de dissimuler le besoin de totalité qui lui est inhérent. Mondialisation, totalisation, clôture: le monde est engagé dans ce processus. L’individu jouit de bienfaits, mais ne sait plus comment fonder la validité de ses actes et de ses projets. Les revendications écologiques et sociales vont au-delà des problèmes immédiats, un désir d’existence veut être entendue.

 Sur le plan du savoir et de la connaissance, le troisième problème est la remise en cause de la possibilité de penser et de penser autrement. Le cloisonnement et la technicité l’emportent sur la transversalité, la diversité et le partage. La mondialisation vise à maîtriser toutes les choses de la vie par l’exploitation des résultats des sciences exactes, appréhendées comme les seules qui soient pertinentes pour la logique du développement. Malgré le travail des sciences humaines et sociales, la modernité privilégie les sciences exactes et leurs applications, soumises à la logique du marché. Pourtant la philosophie, la culture, les arts, les valeurs de l’esprit et la théologie sont aussi au cœur de la civilisation humaine.

 Il est vital de donner la priorité aux savoirs ouverts, de réexaminer les incohérences, pour décider librement des objectifs de la recherche et réinventer d’autres formes  à donner à l’existence. Ne rien céder quant à l’attachement au dialogue entre les mondes et à l’interdisciplinarité. Mettre fin à tous les dogmatismes et réhabiliter l’interculturel, l’interreligieux, l’éducation et les sciences, au centre des préoccupations. Réinventer une modernité alliée à l’authenticité. Un nouvel humanisme, universel, qui fonde le respect du droit à la différence et reste attentif à ce qui dépasse infiniment l’homme.

Sans les citoyens de confession musulmane, la ...

Sans les citoyens de confession musulmane, la France ne serait plus la France

8773624 13871918  Un an après les premiers attentats qui ont bouleversé la société française, que faut-il retenir de ces funestes événements et de leurs conséquences ? Quels messages promouvoir et que préconiser pour construire une société meilleure ? Le point sur Saphirnews avec Mustapha Cherif, philosophe et islamologue, professeur des universités, lauréat du prix Unesco du dialogue des cultures, auteur de quinze ouvrages, dont « Sortir des extrêmes », (Point sur les i, 2015), et « L’Émir Abdelkader apôtre de la fraternité » (Odile Jacob, 2016).

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Sauvons le vivre-ensemble

 

Sauvons le vivre-ensemble

 L a montée du populisme, l’intolérance, la crise du monde moderne et la mondialisation de l’insécurité sont dramatiques. La responsabilité est partagée. Nous devons nous interroger sur notre part de responsabilité. Le recul de la démocratie et la propagande infondée du choc des civilisations sont flagrants. Pourtant les citoyens du monde, de toutes convictions, aspirent à la paix et à la modernité. Malgré les discours xénophobes et ceux fanatiques qui cherchent à susciter des fractures, la majorité des citoyens n’est pas dupe. Mais le bon sens est perturbé. Le doute s’installe au sujet du vivre ensemble à cause de l’idéologie mortifère, pseudo-religieuse et totalitaire qui se réclame de l’islam. Les sombres vingt-cinq dernières années, depuis la guerre d’Afghanistan en 1989 qui a produit des mercenaires fanatisés, l’espoir déçu après les accords d’Oslo en 1993 de la question palestinienne, l’invasion de l’Irak en 2003 et la déstabilisation de pays arabes depuis 2011, ont des conséquences désastreuses. Mais elles ne devraient pas faire oublier mille ans de civilisation arabo-musulmane, judéo-islamo-chrétienne et gréco arabe, et la convivialité aujourd’hui entre les citoyens de confession musulmane et le reste de la société en Europe. Malgré des difficultés, il reste un avenir commun, si nous dépassons le stade de la défiance. Une partie de l’opinion, troublée par les violences commises au nom de l’islam, le condamne, ce qui est injuste ; d’autres s’interrogent, ce qui est compréhensible. Jeter le soupçon sur l’ensemble de la communauté musulmane à cause de mauvais adeptes marginaux est irrationnel. Le troisième monothéisme, pris comme bouc émissaire, apparaît comme réfractaire à la modernité, à la sécularisation et à la démocratie. Pourtant un islam républicain est possible. Il ne s’agit pas de répondre à des injonctions cyniques qui culpabilisent les musulmans en leur demandant sans cesse de condamner des actes barbares commis par des délinquants devenus criminels, mais de délégitimer les références religieuses des violences fondamentalistes et de parler haut et fort pour expliquer que le fanatisme est injustifiable. Tout le monde pressent que la religion est innocente, utilisée comme un masque par les extrémistes, mais en même temps, de par la cruauté des mises en scène, l’histoire des guerres de religion et les préjugés vis-à-vis de l’islam méconnu, dans un monde hypersécularisé les confusions opèrent des ravages. Les intégristes radicaux sont les premiers responsables des amalgames infamants. Cependant, l’invention d’un nouvel ennemi, depuis la chute du mur de Berlin, par des centres de décision, et les ruses pour faire diversion à l’ambition d’hégémonie et empêcher la manifestation de la vérité dans tous les domaines érigent des murs. Il est urgent d’empêcher que l’horizon se ferme. Le « djihadisme », terme venimeux, qui n’existe pas dans le Coran, n’est pas une religion, mais une imposture produite par des échecs politiques et une idéologie extrémiste. Cette dérive montre que l’époque favorise les sectes politiciennes, comme pour discréditer la version spirituelle du sens du monde et les résistances à l’oppression. Les sectes qui se réclament des religions ou d’idéologies séculières prolifèrent, de par la marginalisation du sens de l’existence, la dictature du libéralisme sauvage et le recul de la démocratie. Politico-mafieuses, elles n’ont rien de religieux. De par les manipulations, les enjeux géopolitiques au Moyen-Orient et les méthodes macabres, les sectes usurpatrices du nom de l’islam occupent le devant de la scène, mais sont vouées à l’échec. Pour les vaincre, il faut mettre fin aux discriminations internes et aux ingérences externes, marquées par la politique funeste des deux poids et deux mesures. Et en Orient se réformer, liquider les lectures archaïques des textes fondateurs et bâtir une société éclairée du juste milieu. Le devenir est commun. Arrêtons les contresens qui affirment que l’islam a à voir avec le fondamentalisme, parce que ce dernier serait soi-disant prégnant. Qu’appelle- t-on «islam » est la question. Si c’est la jurisprudence produite par des hommes, oui l’on est responsable, l’on peut faire le lien et exiger de tarir le terreau idéologique. Mais si par « islam » on entend le Coran et la pratique du Prophète, la réponse est non. L’inquisition n’est pas dans l’Évangile, le terrorisme n’est pas dans le Coran. La responsabilité est celle des hommes. Sauvons le vivre-ensemble.