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Réponse à Rémi Brague

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Paru sur Mediapart 18 février 2016

Dans un article incendiaire, paru le 07/01/2016 dans le magazine La Vie, Rémi Brague dénigre et caricature violemment l'islam, avec des jugements de valeur et un parti pris idéologique. Mon droit de réponse n’a pas été publié. Je le fais ici, en développant point par point.Irresponsable.
 Premièrement, Brague affirme "Le Coran contient tout et le contraire de tout".  C'est un aveu d'impuissance et un aveuglement. Le Coran n'est pas un fourre tout. Il faut savoir lire et discerner. Sous le masque de l’expert du moyen-âge,ce polémiste ajoute à la confusion et aux préjugés. Il reprend les clichés islamophobes et alimente la machine à haïr et les fantasmes d’une partie de l’opinion.
 C'est une approche irrésponsable. Il ne cherche pas à comprendre de l'intérieur et fait dans le dénigrement blessant. Nul ne nie que la religion peut mener à la violence, à l’aliénation et au fanatisme. Mais de là  laisser croire que ces maux concernent uniquement l’islam et sont consubstantiels au Coran il y a un pas que ne franchissent pas les penseurs sérieux.
 Stigmatisant
Deuxiemement, contrairement à ce qu'affirme Brague qui stigmatise, la majorité des musulmans par bon sens n'ignore pas le sens de l'islam, qui est inépuisable. Ce polémiste jette la suspicion sur tous les musulmans:« Il est difficile, faute d'enquête sérieuse, de savoir quelle proportion exacte des musulmans, et dans quels pays, sympathise avec les terroristes, les comprend, ou au contraire les rejette ».Le discours de Brague participe au processus de culpabilisation et de l’assignation identitaire des musulmans.
Chacun des pays musulmans montre au contraire que l'immense majorité des  citoyens est vigilante. Ils combattent les fanatiques qui dénaturent leur religion. Hier les Algériens ont résisté avec force et actuellement les Tunisiens, les Égyptiens, les Syriens, etc. Fait significatif, 90%  des victimes sont des musulmans.
Troisièmement, Brague, à propos de l’expansion de l’islam à ses débuts, se fait réducteur. Alors que la plupart des historiens, y compris le sévère Bernard Lewis et les éminents Louis Massignon, Jacques Berque et André Miquel, reconnaissent que l’islam a progressé rapidement sans violence majeure et parfois a paru libérateur aux populations.  
Brague, avec simplisme, falsifie l’histoire et la théologie musulmanes : « l'islam a dû poser que les versets révélés plus tard abrogeaient les dispositions des versets plus anciens… Il abroge tous les versets « dialoguants » antérieurs ». Ni l’islam, ni la tradition musulmane ne rendent caduc tel ou tel verset. La théorie des versets abrogeants-abrogés n’est pas de cet ordre. Brague pêche en eau trouble, il utilise des arguments fallacieux des extrémistes fondamentalistes. 
 L’économie du Coran
Quatriemement, il occulte le fait que pour l’islam sans le respect de la vie humaine et de la liberté d’autrui la foi n'est pas valide, la vie n'a pas de sens. Le Coran dit clairement: «Que celui qui veut, croit et celui qui veut, mécroit». Il rappelle en synthèse que: «Point de contrainte en religion.» (Coran II, 256...). C’est un verset capital, révélé à Médine et qui n’a jamais été abrogé, contrairement à l’allégation de Brague, qui de surcroît le traite « d’ambiguë ». 
 L'islam, de la même racine que le mot salam, paix,  vise à maitriser les pulsions de violence et d'idolâtrie, et non point à les nier, ou à les débrider. D’où le caractère stratégique des injonctions coraniques pour contenir la violence, se connaître et pratiquer la justice.Brague necite pas les nombreux versets du Coran qui fondent la sacralité de la vie humaine, plus sacrée encore que le temple saint qu'est la Kaaba.
Il ne saisit pas l’économie du Coran. Le Texte est un Tout. Il y a lieu de le saisir dans sa ligne principale. De par le nombre dominant de versets pacifiques, la pratique du Prophète, définit comme Envoyé pour la miséricorde, et celle de la majorité des musulmans depuis 15 siècles, sa ligne principale est celle de la non-violence. Ce n’est pas un  hasard que les chapitres du Coran commencent par les termes Miséricorde et Miséricordieux. L’usage de la force est autorisé, mais à des conditions très strictes. 
Il s’agit de la contre-violence, de la légitime défense en islam, et non pas de la violence aveugle, de la loi du plus fort ou de la vengeance. Le Coran proclame que la miséricorde est la vertu première, proche de la piété. Mais il est possible en dernier recours à un peuple de se défendre et de demander réparation à autrui quand il fait subir un dommage. Les esprits étroits, comme les obscurantistes, font une fixation sur l’exception. 
La préférence est sans ambiguïté pour la paix, le pardon, la justice: «Vous qui croyez témoigner de l'équité, que la rancune contre un autre peuple ne vous vaille pas de tomber dans l'injustice. Soyez justes.» Si, à certaines conditions, le Coran n'exclut pas la légitime défense, cela concerne la collectivité en respectant une éthique universelle. Le pluriel est visé, pas le singulier. Le Coran ordonne: «Combattez sur le chemin de Dieu ceux qui vous combattent, sans pour autant commettre d'agression. Dieu déteste les agresseurs- transgresseurs.» (II, 190).  
Sinon, le pot de terre se heurtera éternellement au pot de fer et l'agneau au loup. Se défendre selon la justice, ne pas se laisser prendre en otage par l’ego ou par l'autre, voilà comment répondre aux orientations du Coran. Ni angélisme, ni violence aveugle. L'épreuve consiste à surmonter la difficulté et à tout faire pour que la paix triomphe, « S’ils penchent pour la paix, fais de même» (8, 61)
Le Coran responsabilise l'être humain: «qui aura fait un atome de bien le verra, qui aura fait un atome de mal le verra» (CIX, 7-8) pour construire le vivre ensemble. Le Coran ce sont 90% de versets sur le respect de la liberté humaine et 10% de limites, 90% d’appels à la miséricorde et 10% d’autorisations à la fermeté et à l’usage de la force légale.  
 qui profitent les crimes ?
Cinquièmement, une question fondamentale, que les polémistes comme Brague ne posent pas: à qui profitent les crimes?  La réponse est claire: aux ennemis du vivre ensemble et de l’islam. Ce dernier est miséricorde, paix et dignité. Cela est vérifiable sur les plans théorique et historique, malgré aujourd’hui les violences injustifiables commises en son nom. 
Brague crée le doute, alors qu’affirmer que l'islam n’a rien à voir avec la violence aveugle est la moindre des choses. Aucune religion ou communauté ne peut se dérober à la critique. Mais amalgamer l’islam et la violence est absurde. Heureusement que de nombreux auteurs occidentaux sérieux analysent les causes des dérives, des problèmes, des crises de notre temps et réfutent l’amalgame. Cela signifie qu’il n’y a pas d’islamophobie intrinsèque à la culture moderne. 
Les islamophobes publient des opinions dignes des années trente, en tenant des propos fondés sur la manipulation des peurs, jadis propagande des fascistes. Par l’amalgame, le musulman, comme le juif hier, est présenté comme une menace. Cela signe l’ignorance, la désinformation et la provocation, comme diversion à l’ambition d’hégémonie totale. 
 Certes, le monde entier constate à quels extrémismes peut conduire la dérive fanatique de sectaires manipulés, qui usurpent  le nom de l'islam. Cependant il s'agit non pas de religion mais de pratiques mafieuses transfrontalières. Phénomènes injustifiables, qu’il faut combattre dans le cadre de l’État de droit, en s’attaquant aux multiples causes.
 Pour faire diversion et discréditer le droit à la légitime défense et la version spirituelle du sens de l’existence, des sectes qui usurpent le nom de l’islam, sont fabriquées. A contrario, réguler les tensions, dialoguer, patienter, pour assurer la cohésion du Moi et de la société est vital en islam. Ce qui explique que la patience active soit la vertu la plus louée par le Coran.
La violence est partout
Sixièmement, Brague ne parle pas des violences du monde dominant actuel. Il occulte les agressions brutales et le fait que la dictature du Marché considère le monde non comme lieu de valeurs hétérogènes, mais comme un globe terrestre qu’il faut niveler à tout prix, la puissance technoscientifique aidant. 
Il ne parle pas non plus des textes violents des autres religions. Des passages dans l’ancien Testament et  du nouveau Testament peuvent aussi  choquer: «N'allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais bien le glaive.» (Mt, 10, 34-37) et «Quant à mes ennemis, ces gens qui ne voulaient pas que je règne sur eux, amenez-les ici et égorgez-les devant moi.» (Luc, 19, 26-27). Cela et les guerres de religions chrétiennes n’autorisent pas à traiter Jésus de violent.
J’appelle au discernement. La contre-violence, telle que l'autorise l'islam à titre exceptionnel et dans des conditions strictes – car la fin ne justifie jamais les moyens – a pour but d'éviter que la violence destructive ne dégénère. L'idéologie, que Brague semble épouser, refuse le droit à la résistance. Elle a inventé l'idée perverse que toute sorte d'usage de la force, pour empêcher le règne des loups, est condamnable. 
Cette approche, qui culpabilise, refuse la possibilité de se défendre dignement et loyalement pour continuer d'exister, alors qu’il est vital de se protéger pour empêcher les injustices et le nihilisme: « Si Dieu ne repoussait pas certains hommes en leur opposant d’autres hommes, des monastères seraient détruits, ainsi que des synagogues, des oratoires et des mosquées où le Nom de Dieu est beaucoup invoqué. » (22, 39)
Le Coran appelle à la civilité: «Une seule parole de convenance ou de clémence vaut mieux qu'une aumône que suivrait la vexation. Dieu est Suffisant à soi, Longanime» (II, 263). Les actions de légitime défense sont l'exception. Elles ne se substituent pas à la résistance quotidienne pacifique, le bel-agir qui sont la règle, en termes de vigilance intériorisée pour le vivre ensemble et contre la remise en cause de la dignité humaine. La culture de la résistance  se couple à celle de la bonté.
Les sages et les non-violents de l'histoire de l'humanité savaient que la contre- violence est préférable à l'indignité. L'islam est dans cette ligne. Il refuse la violence aveugle, le pur affrontement, la guerre indéfinie, perpétuelle et totale. 
 Septièmement, contrairement à ce qu’avance Brague, il est logique de contextualiser.  Il se perd en explications alambiquées et refuse aux musulmans d’interpréter et de contextualiser : «  Dieu est éternel et au-dessus du temps, et Il sait toutes choses. Il n'a pas de contexte. Une injonction claire vaut donc pour toujours. » Affirmation fausse.
 Il y a des causes précises pour nombre de versets. « Dieu » tient compte de la réalité concrète et historique et favorise l’évolution et le changement. La demande de contextualisation n'est pas une tactique, elle est d'un enjeu fondamental  pour les sociétés musulmanes.
 Huitièmement, Brague utilise des constructions humaines, des fables négatives et des textes douteux. Il falsifie les faits et l’histoire du Prophète. En contradiction avec les versets du Coran à propos de l'Envoyé, les témoignages et la vérité historique, qui démontrent la magnanimité et l'humanisme du Prophète, Brague, avec une violence inouïe, le traite  d'assassin : « il a fait assassiner des personnes de tout âge et sexe qui se moquaient de lui … égorger des centaines de prisonniers; torturer…». Près de deux milliards d’êtres humains, de toutes races, nationalités et cultures, et d’horizons divers auraient pour guide un assassin ! Brague délire.
Jamais le Sceau des prophètes n’a porté la main sur quiconque, ni utilisé la moindre violence pour obtenir quelque chose. Sa mansuétude a donné une lumineuse civilisation et une tradition spirituelle universelle. Il n'y a aucun doute que le Coran et le Prophète interdisent les violences, l’injustice, les barbaries, l'atteinte aux non-belligérants, aux civils, la torture. L’islam, ce méconnu, n’aime pas la guerre, mais la paix, comme il est clairement écrit: « Toutes les fois qu’ils allument un feu pour la guerre, Dieu l’éteint. Et ils s’efforcent de semer le désordre sur la terre, alors que Dieu n’aime pas les semeurs de désordre. »(5: 64).
 L'adversaire, dans la perspective mohammadienne doit relever du combat loyal, il n'est pas un non-humain ou un ennemi pour toujours. Le vivre ensemble et la concorde en sont l’horizon indépassable. L’extrémisme est l’anti-islam. La propagande islamophobe, pyromanie, est vouée à l’échec.    

Par Mustapha CHERIF

Commentaires (2)

ferhaoui
  • 1. ferhaoui | 20/02/2016
bonjour tout le monde très belle citation de voltaire elle on dit long voire un sujet de philosophie à la hauteur de l'événement au baccalaureat.... mieux encore nous avons beaucoup à apprendre des grands maitres de la pensée... !!cette cita: va suscit beaucoup de commentaires et des interrogations en tout cas grand merci ma chère amie chantal pour le choix de cette cita... entre autres c'est un de mes préférés avec rousseau oui,! ouvrages dont je conseille vivement la lecture...si ce n'est pas deja fait( une lecture revisitée pourquoi pas!!) .bonne journée
Chantal
Faut-il que ce "droit de réponse" de Mustapha Cherif soit "percutant" pour ne pas en accepter sa publication ...

Voltaire disait : "Il faut toujours que ce qui est grand soit attaqué par les petits esprits".

Bonne journée à tous.

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