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CE QUI EST PROFOND A BESOIN DE MASQUE (citation de Nietzsche)

 

"CE QUI EST PROFOND A BESOIN DE MASQUE"
                  (citation de Nietzsche)


Depuis de très nombreuses années, sauf exception, chaque samedi, je pars de mon domicile dans le courant de la matinée pour me rendre dans une banlieue très proche de la mienne. Depuis quelques mois, je rencontre sur mon parcours un homme faisant la manche.  Je ne saurais pas dire s'il est SDF (sans domicile fixe) ou s'il vit dans une très grande pauvreté. Toujours est-il que, visiblement, il fait la manche non pas pour vivre mais pour survivre. Chaque samedi, au croisement d'un très grand carrefour traversant une nationale, il attend sur le bas côté de la route que le feu tricolore passe au rouge. Lorsque le moment est venu, il va fébrilement d'une voiture à l'autre, sa sébile à la main, qu'il tend aux automobilistes en essayant, souvent vainement, de quémander une aumône. Il doit être âgé d'environ quatre-vingts ans, si ce n'est davantage. Il a une jambe très nettement plus courte que l'autre. Il se déplace avec difficulté à l'aide d'une canne. La première fois que j'ai baissé la vitre de ma voiture pour déposer dans sa sébile une modeste pièce de deux euros, il m'a fait un immense sourire en posant sa main sur son coeur pour me remercier dans un français très approximatif. C'est ainsi que j'ai compris qu'il était algérien. Au fil des mois, une réelle complicité s'est installée entre nous. Chaque samedi, lorsqu'il aperçoit ma vieille Clio, négligeant les autres voitures, il se dirige vers moi avec un sourire malicieux. J'y dépose ma pièce de deux euros et nous échangeons quelques mots d'une grande banalité, certes, mais qui constituent un lien social. Je ne comprends pas toujours ce qu'il me dit mais il est visiblement d'une grande sincérité. Il pose sa main sur son coeur pour me remercier et me dire quelques mots gentils. Il implore Allah en regardant le ciel pour qu'il me protège et protège toute ma famille. Curieusement, si je ne subis jamais - ou très rarement - les coups de klaxon intempestifs des automobilistes qui se trouvent derrière moi pour exprimer leur mécontentement parce que je ne démarre pas à la seconde où le feu tricolore passe au vert, c'est sans doute que la scène qui se déroule sous leurs yeux a quelque chose d'insolite ! Une grand-mère parlant joyeusement et riant avec un SDF ! Cependant, lorsqu'il arrive qu'un automobilisme agacé klaxonne, je continue, imperturbablement, à discuter et à rire avec ce vieux monsieur avant de redémarrer à nouveau.

S'il est évident que de recevoir une pièce ou deux a une importance vitale pour une personne défavorisée, j'ai toujours pensé qu'il y avait une réelle sincérité dans le regard de cet homme que je croise très régulièrement. J'en ai eu très récemment la preuve !

Pendant toute la période des grandes vacances, je m'étais aperçue qu'il n'était plus présent, chaque samedi, à ce carrefour. Je m'étais dit que, peut-être, il était parti "au bled". J'étais assez contente pour lui car, dans ce cas, cela prouvait qu'il avait pu avoir assez d'argent pour traverser la méditerranée.

Parfois, cependant, je ralentissais. Cet homme n'étant pas très grand, je me disais que je ne l'avais peut-être pas vu ... jusqu'à ce récent samedi. Alors que je venais de m'arrêter au feu rouge (j'étais assez loin du carrefour), je l'ai vu se diriger vers la première voiture en tendant sa sébile, sans succès. Il repartait tristement lorsqu'il m'aperçut. Quelle ne fut pas ma surprise de voir ce vieil homme se précipiter en direction de ma voiture. Cela représentait pour lui une grande distance à parcourir compte tenu de son handicap. Il devait faire vite car il ne pouvait pas rester en plein milieu du carrefour sans risque de se faire renverser par les voitures lorsque le feu passerait au vert. Si je pouvais lire la joie sur son visage, je pouvais y lire également une grande émotion. Je ne savais pas ce qu'il se passait. Je ne comprenais pas non plus pourquoi il prenait tant de risques. Lorsqu'il est enfin arrivé à hauteur de mon véhicule, j'ai baissé ma vitre d'une part pour déposer mon obole dans sa sébile mais également pour lui dire que cela me faisait plaisir de le revoir. Si j'ai pu constater que la courte distance qu'il avait parcourue l'avait essoufflé, j'ai vu également qu'il cherchait quelque chose à l'intérieur du vêtement qui lui sert de veste. Ses mains tremblaient car il lui était très difficile de se tenir debout avec sa canne et, dans le même temps, fouiller dans sa veste. Pourtant, assez rapidement, il en a sorti un modeste flacon d'eau de parfum et, sans un mot, il l'a mis fébrilement dans ma main avec une émotion palpable.

J'étais abasourdie ! Je n'en revenais pas ! Un homme faisant la manche dans la rue qui m'offrait un parfum ! Aucun son ne pouvait sortir de ma bouche ! Pourtant, au moment où le feu passa au vert pour les automobilistes, voyant ma stupéfaction, très vite et à sa manière, ce vieil homme "pris les choses en main" et il me dit sur un ton qui se voulait "directif" : "Allez, va t'en" tout en s'éloignant de mon véhicule mais en restant en plein milieu du carrefour malgré les voitures qui avaient redémarré. Je l'ai regardé totalement ébahie et, bien qu'il se soit éloigné de moi, j'ai pu voir son regard larmoyant. Il était visiblement tellement heureux de m'avoir fait plaisir et il avait sans aucun doute remarqué ma propre émotion.

J'ai poursuivi mon chemin jusqu'à mon arrivée dans la banlieue voisine. Après avoir garé mon véhicule, j'ai repris ce petit flacon d'eau de parfum pour lire ce qui y était écrit et je me suis aperçue d'une part, que sa fragrance était "orientale" et, d'autre part, qu'il provenait d'un pays que je connais bien, et pour cause, puisque j'y suis née : l'Algérie !

Nietzsche avait bien raison : "Ce qui est profond a besoin de masque".


26 Septembre 2015

Par Chantal VINCENT

Commentaires (5)

Chantal

Bonjour à tous,

Oh ! comme tu as raison Benyoucef de faire le lien avec cette très jolie jeune fille qui m'avait offert une galette en mai 2013 à Miliana lors de mon retour ... plus de cinquante ans après ! Cinq minutes avant, elle ne me connaissait même pas ! Je n'oublierai jamais son visage empreint de bonté. J'avais été littéralement époustouflée par sa générosité dans tous les sens du terme.

Des personnes comme elle, comme cet homme que je rencontre chaque samedi et dont je ne connais même pas le nom sont des êtres d'une très grande profondeur pour qui j'éprouve le plus grand respect et beaucoup d'admiration. Leurs qualités humaines sont indéniables et c'est ce qui, à mes yeux, est le plus important. La "vraie" richesse se trouve (ou ne se trouve pas !) en nous-mêmes !

Safia ! Tu as TOUT compris ! Je considère ce genre de rencontres comme de véritables privilèges de la vie. J'approuve totalement tes propos ! Je n'ai rien à y ajouter si ce n'est, concernant cette rencontre au "hasard" d'un carrefour de la région parisienne, bien loin de l'Algérie, ce qu'a dit Paul Eluard : "Il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous".

belhocine safia
  • 2. belhocine safia | 12/10/2015

Bonsoir Chantal, Bonsoir tout le monde,

Au delà du plaisir à lire un écrit pareil et de l'émotion qu'il éveille en nous, j'ai trouvé ce texte, ou plutot cette histoire tellement honirique! On se sent dans un genre de clair-obscur entre réalité et imaginaire, entre passé et présent, entre aujourd'hui et mémoire...
Ne trouve tu pas Chantal que c'est un appel de ta vie aujourd'hui à tes souvenirs? A ton passé dans ce pays que tu as quitté physiquement mais qui t'habite toujours?
Ce trajet hebdomadaire que tu as un jour décidé d'entreprendre n'était il pas destiné à te renvoyer à un lien perdu? A te faire renouer avec une terre devenue lointaine?
Et ce bonhomme, là, sur ton chemin, n'est-il pas une réincarnation ou incarnation de ce pays bien-aimé dont tu parle toujours avec émotion?
Ce flacon d'eau de parfum ne représente t'il pas un réveil de tes sens à tout ce qui a pu imprégner tes sens durant ton enfance?

Pour moi, cette histoire sonne comme un pélerinage , un ressourcement.

Safia

benyoucef
  • 3. benyoucef | 11/10/2015

Bonjour Chantal
Merci Chantal pour ce beau texte bien expressif que j'ai eu le plaisir de lire .Il est vrai qu''au cours de notre vie,on fait parfois des rencontres avec des êtres extraordinaires ,qui nous font partager sans se rendre compte leur quotidien quelque soit son rythme..En lisant soigneusement ton texte ,je n'ai jamais pensé à tomber sur une chute pareille qui est le flacon de parfum.J'adore ce genre de surprise dans n'importe quelle lecture.
. Tu sais Chantal cette situation me rappelle un peu le jour ou tu avais visité la manufacture avec Zoulikha ,ou tu avais rencontré cette jeune fille du voisinage qui t"avais offert une bonne galette toute chaude
Mes amitiés
Benyoucef

Chantal

Je ne sais pas comment tu fais, Noria, pour trouver immédiatement une illustration à un texte que je t'envoie. Celle-ci correspond tellement à ce que j'ai décrit ! Tu es impressionnante
! lol !

Merci à toi Meskellil pour ton appréciation.

Bonne soirée à tous.

Meskellil
  • 5. Meskellil | 10/10/2015

Bonjour Chantal,

Bonjour à tous,

Touchante ta rencontre avec ce Monsieur. Toute une histoire, une relation tissée de part et d’autre, chacune avec ses propres représentations, avec ses questionnements, avec sa profondeur, jusqu’à la rencontre humaine belle et forte qui a eu lieu, au-delà des histoires de vie respectives, ou en raison des histoires de vie respectives, un trait d’union pour un instant étoilé où ce qui est profond est visible, où l’indéterminé devient déterminé. Entre le soi représenté et le soi profond, l’être et le paraître, un grand moment d’émotion. Je crois que ce qu’il s’est passé entre toi et ce monsieur est tout entier dans l’être, sans masque, et avec beaucoup de pudeur.

« Tout esprit profond a besoin de masque » dit Nietzsche, ceci pour rester maître en dedans de soi et au-dehors de soi, ce qui pourrait signifier que tout ce qu’une personne nous donne à voir est le produit d’un masque, et que par conséquent, toute interprétation des diverses manifestations qui émanent d’elle est faussée et fausse. Nietzsche dit aussi « il faut avoir une musique en soi pour faire danser le monde ». Je pense que le masque a de tout temps représenté cet entre-deux, cet intermédiaire entre l’être et le paraître. L’être humain n’est pas solitaire, isolé, reclus mais vit en société, en interaction permanente avec les autres, avec son environnement, et exprime avec ou sans masque sa pensée rationnelle mais également ses émotions. L’être humain ne se réduit pas à un calcul rationnel que l'on serait tenté de faire, il est irréductible à toute interprétation univoque. Trop complexe pour cela en raison des influences multiples, plurielles, contradictoires même qui le traversent, et le masque est une autre manière de les exprimer. Le masque ne cache pas, il révèle, et reste une formidable source d’inspiration, de créativité, d’expression. Les diverses créations artistiques, musique, peinture, poésie, littérature…qui nous touchent par leur profondeur, qui nous émeuvent par leur sensibilité sont pour moi les expressions de ces masques. Ce qui est profond nous nourrit, et son expression reste essentielle.

Merci Chantal pour cet instant privilégié de rencontre que tu nous partages avec beaucoup de sensibilité, de tendresse. Une émotion créative qui, pour moi, est partie intégrante du fondement du lien.

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