Je n'étonnerais personne et, surtout pas, mes amis algériens si je leur disais le bonheur qui est le mien à chaque fois que je retourne dans le pays de mon enfance. Je vis en France depuis 1962, date de l'indépendance de l'Algérie.
La toute première fois que j’y étais retournée, c'était le ler Mai 2013 à Miliana et, plus précisément, dans le lycée que j'avais fréquenté jusqu'à l'âge de 15 ans à l'occasion de «retrouvailles» qui avaient eu lieu au sein de ce lycée qui s'appelait autrefois : «Lycée Alphonse Daudet» et qui s'appellera, après l'indépendance : «Lycée Mohamed Abdou». Ce qui m'avait frappée lors de mon premier retour en Algérie -cinquante et un ans après mon départ- c'était la gentillesse avec laquelle j'avais été reçue par tout le monde. Et, à chaque fois que j'y retourne, j'ai le même accueil et je reviens les bras chargés de cadeaux offerts par mes amis algériens !
Bien évidement, tous les cadeaux qui me sont offerts sont toujours un grand bonheur pour moi et à chaque fois que j'y retourne ils sont de plus en plus «personnalisés» si j'ose dire ! En effet, la famille qui m'avait accueillie en 2014 m'avait offert un cadeau qui m'avait d'autant plus touchée qu'il s'agissait d'un livre ! Un livre écrit par Amar Belkhodja : «Marie- Claire Boyet - La martyre de Tagdempt». Les huit années de guerre que j'avais vécues à Miliana avaient fait de moi une farouche anticolonialiste et le livre de Monsieur Amar Belkhodja ne pouvait que m'émouvoir, je dirais même me passionner d'autant plus je n'avais jamais entendu parler de Marie- Claire Boyet avant de lire ce livre merveilleusement écrit avec sensibilité et authenticité. En le lisant, mes souvenirs d'enfance me sont revenus en mémoire : les injustices, le mépris, les ignominies vécus par le peuple algérien et ce, au cours des cent trente années de colonisation française. Ce livre m'avait tellement passionnée et, parfois même, émue aux larmes que j'en avais écrit un «compte- rendu de lecture» que je vous pro- pose ci-après. Un très grand merci à cet homme qui m'avait offert ce merveilleux cadeau mais que je ne nommerai pas Car je sais qu'il est d'une très grande discrétion et d'une très grande humilité qui n'ont d'égales que son intelligence et sa culture mais qui se reconnaîtra dans les colonnes de ce journal. Amar Belkhodja, ancien journaliste à EI Moudjahid, a publié ce livre, à compte d'auteur, afin de rendre hommage à Marie- Claire Boyet et son époux, Yves Badaroux, couple qui fut assassiné dans sa ferme le 15 octobre 1957 à Tagdempt pendant la guerre d'Algérie.
Alors que Louis Boyet père était parti à Alger avec son petit-fils, Marie-Claire et son mari furent abattus froidement par trois sol- dats français qui ne comprenaient tout simplement pas que des français d'Algérie puissent prendre fait et cause pour des algériens.
En effet, Marie-Claire et son mari n'hésitaient pas à dire qu'ils étaient avant tout «Algériens» et donc n'appartenaient pas à la France. Il faut rappeler que pendant cette guerre d'indépendance, certains français ont défendu avec force la cause algérienne. Même si ce ne fut pas le cas de la majorité d'entre eux, ce fut le cas de la famille Boyet.
Selon un témoignage de Mustapha Belardi, c'est son amour pour l'Algérie qui a coûté la vie à Marie-Claire qui était une femme aimée par toute la population arabe de la région. Elle participa, dès sa plus tendre enfance, aux cérémonies et fêtes locales et parlait l'arabe très couramment. Mustapha Belardi précise dans son témoignage : «Une femme exemplaire, charmante et vertueuse. Marie-Claire était un ange. Que Dieu lui accorde sa miséricorde. Elle nous aimait tant, nous l'aimions fort».
Lorsque la presse titrera dans ses colonnes cet assassinat, elle n'hésitera pas à accuser l'ALN (Armée de Libération Nationale) de ce meurtre ! Pourtant, les français comme les algériens ne seront pas dupes et découvriront que c'étaient bien des soldats de l'armée française et non de l'ALN qui en étaient responsables.
Le procès des trois meurtriers eut lieu en 1958. La veille du procès, l'armée coloniale «inventera» un motif pour inculper Louis Boyet afin qu'il ne puisse pas assister au procès des assassins de sa fille et de son gendre. On ne saurait dire quel en fut le verdict ; ce qui est certain, c'est que les autorités militaires auront utilisé tous les moyens possibles pour «blanchir» les meurtriers.
Après l'indépendance, Louis Boyet, que certains colons français appelaient avec mépris «l'arabe», optera pour la nationalité algérienne et deviendra, entre autres, membre du premier Parlement algérien. Il s'éteindra en 1968. C'est en 1984 que des recherches historiques seront effectuées sur ce procès afin de rétablir la vérité. Trois années plus tard, ces recherches permettront la découverte de documents concernant les auditions des meurtriers passés aux aveux le lendemain même du meurtre. Certains de ces documents sont joints dans ce livre. En hommage à Marie-Claire qui mettait ses propres fleurs en bouquets pour les vendre ensuite sur le marché, Amar Belkodja a écrit, en octobre 1989, un très joli poème intitulé «Une pensée à Marie-Claire» que je reproduis ci- après dans son intégralité : «Belle Marie-Claire, tu opposas des fleurs aux armes Belle Marie-Claire, tu n'aimais pas le bruit des bottes Et tu as dit non à la guerre Et quand les balles fauchèrent ton corps Nous avions eu mal au cœur Notre âme a frémi Et de nos yeux des larmes se mêlèrent à ton sang Parce que toi Marie-Claire, tu avais accepté de mêler ta colère à nos souffrances La colère d'une femme amoureuse de la vie, de ses fleurs, de la paix et de la liberté, Aujourd'hui, belle Marie-Claire, Accepte notre hommage et nos fleurs. Nous sommes venus fleurir ta tombe Pour perpétuer le souvenir d'une jeune femme Dont le nom est gravé sur la glo- rieuse épitaphe de Yamina Aîït-Amrane, Malika Hamdani, Fatima Naïmi, Hassiba Ben Bouali...».
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