Un Internat, une Vie, une Époque
Le lycée Mohamed Abdou

L'internat du lycée Mohamed Abdou à Miliana, semblable à un grimoire ancien, recèle les souvenirs d'une époque révolue. Ils demeurent gravés, tels des glyphes indélébiles, dans les replis les plus intimes de ma mémoire. Ce fut un théâtre où l'adolescence déploya ses racines, où chaque instant, chaque souffle, chaque regard furtif échangé se déposait sur la trame du temps, telle une mélodie éphémère mais inoubliable. Là, entre ces murs chargés d'histoire et du silence des générations qui nous ont précédées, nous avons vécu, aimé, rêvé, tissant les fils d'une existence à la fois singulière et collective.
La Cour
Cœur vibrant de notre petit monde, était bien plus qu’un simple espace ouvert, elle était le théâtre de notre jeunesse, le sanctuaire où la nature et nos âmes en éveil s’unissaient dans une danse silencieuse et éternelle. Sous l’ombre bienveillante du cerisier, dont la floraison printanière drapait l’air d’une douceur enivrante, nous déposions nos jeux, nos rires et parfois nos larmes secrètes. Il se dressait là, immuable, gardien discret de nos confidences d’adolescentes, témoin silencieux de nos espoirs insensés et de nos premiers émois.
Tout près, longeant la cour avec une élégance naturelle, une balustrade couverte de glycines nous offrait un refuge privilégié. Nous nous y accoudions, bercées par le parfum enivrant des fleurs, le regard errant vers l’horizon, où naissaient mille songes. De cet observatoire intime, nous esquissions des vies lointaines, des ailleurs inconnus, laissant nos pensées s’évader au gré du vent.
Cette cour était bien plus qu’un lieu de passage ; elle était le seuil délicat entre l’effervescence du dehors et l’intimité de nos âmes, un sanctuaire où nos rêves trouvaient refuge, où nos silences avaient un langage.
La Salle N°4

La grande salle N° 4, où trônait un piano, était le cœur artistique de l’internat, un sanctuaire où la musique semblait sommeiller, prête à s’éveiller sous les doigts inspirés de l’une d’entre nous. Chaque touche de cet instrument renfermait une histoire, un écho des mélodies jadis jouées, comme un secret suspendu dans l’air.
Les soirs où la cour s’abandonnait au silence de la nuit, il arrivait qu’une élève, emportée par une soudaine inspiration, s’approchât du piano et laissât courir ses mains sur le clavier. D’abord timides, puis plus audacieuses, les notes s’élançaient, caressaient les murs, s’immisçaient dans les couloirs assoupis. La musique se mêlait au souffle du vent glissant par les fenêtres entrebâillées, enveloppant la salle d’une aura presque irréelle, où le temps semblait suspendu.
Mais la salle N° 4 n’était pas seulement le refuge des âmes rêveuses. Sa vaste envergure en faisait aussi un lieu de discipline et d’étude. Transformée en salle de permanence ou salle d'étude, elle se métamorphosait en un espace empreint de rigueur, où le bruissement des pages tournées remplaçait le chant du piano. Sous le regard sévère, mais bienveillant, des surveillantes, nous révisions nos leçons, plongées dans un silence studieux, portées par cette atmosphère feutrée où l’effort intellectuel côtoyait, en secret, les souvenirs des harmonies évanouies.
Le Stade

Le stade, situé hors des murs du lycée, était une véritable merveille, un écrin de liberté et de mouvement où notre jeunesse s’épanouissait pleinement. Son enceinte, ceinturée de remparts, protégeait un vaste terrain bordé de deux vestiaires, et chaque fois que nous y pénétrions, nous étions saisies par son immensité, par la beauté simple et grandiose de cet espace ouvert.
Respirer l’air vif du matin, sentir la fraîcheur caresser notre peau tandis que les premières lueurs de l’aube effleuraient le sol, était un instant de grâce, un spectacle qui nous laissait chaque fois émerveillées. C’était là, sur cette terre où se croisaient l’ombre et la lumière, que prenaient vie nos matchs les plus passionnés, où les ballons ricochaient au rythme de nos rires et de nos cris exaltés.
Le stade était aussi le théâtre de courses effrénées, où nous nous élancions, portées par l’élan de la jeunesse, le souffle court mais l’esprit libre. Chaque foulée y laissait une empreinte fugace, un souvenir inscrit dans le temps, gravé dans nos cœurs comme un écho indélébile de ces heures où l’effort se fondait dans la joie pure du dépassement.
La Salle de Gymnastique
La salle de gymnastique était un autre sanctuaire de notre quotidien, un espace où nos corps et nos âmes trouvaient à s’exprimer librement. Ses murs résonnaient des échos de nos exercices, du rythme cadencé de nos mouvements, et parfois d’un éclat de rire spontané qui s’élevait, léger, avant de se perdre sous la haute charpente. Le sport y était une échappée, une parenthèse où l’effort se fondait dans le plaisir du dépassement de soi, où chaque saut, chaque enchaînement, portait en lui la fougue de notre jeunesse.
Mais cette salle n’était pas seulement le théâtre de nos prouesses athlétiques. Elle savait aussi, aux heures choisies, se métamorphoser en un lieu de fête, vibrant d’une toute autre énergie. Entre internes, nous y organisions des soirées dont le souvenir danse encore dans nos mémoires, des instants suspendus où la monotonie du quotidien cédait la place à la joie pure du partage. Et que dire des nuits ramadanesques ? Après la rupture du jeûne, une douceur indicible s’emparait des lieux. À la lueur tamisée des lampes, sous le murmure feutré de nos voix, nous prolongions les veillées dans une atmosphère d’intime complicité, savourant ces heures précieuses où le temps semblait ralentir, comme pour mieux s’imprégner de notre insouciance.
Le réfectoire

Vaste théâtre de nos matins, s'éveillait doucement, accueillant nos silhouettes encore embrumées. Les longues tables de bois, marquées par les échos du passé, étaient les confidentes de nos premières conversations, où les murmures matinaux se transformaient en éclats de voix passionnés. C'était un lieu de naissance pour les amitiés, où chaque sourire, chaque mot échangé, se chargeait d'une émotion particulière. L'arôme du café, chaud et réconfortant, se mêlait à la douce fragrance du pain frais, créant une atmosphère à la fois simple et magique. Dans cet espace, la routine quotidienne se drapait d'une aura singulière, celle de la jeunesse qui, insouciante et curieuse, explorait les mystères de la vie à travers les gestes les plus humbles.
Le dortoir

Le dortoir était notre refuge, un sanctuaire discret où, une fois la nuit tombée, les murmures prenaient le relais de l’agitation du jour. Dans la pénombre, rires étouffés et confidences chuchotées se mêlaient au froissement léger des draps, tissant entre nous une trame invisible de complicité. Chaque lit, aligné avec une rigueur presque solennelle, n’était pas qu’un simple couchage, il devenait le gardien de nos pensées secrètes, le témoin silencieux de nos rêves inavoués, de nos peurs comme de nos espoirs.
Deux autres dortoirs étaient réservés aux élèves du second cycle. Là, les lits étaient disposés par paires dans de petits boxes, créant un espace plus clos, une intimité partagée, à la fois protectrice et complice. Dans cette proximité imposed naissait une chaleur singulière, une sororité tacite qui abolissait les différences. Les petites querelles s’évanouissaient dans le silence des nuits communes, laissant place à une alchimie étrange, celle d’une jeunesse en quête d’elle-même, balançant entre insouciance et tourments intérieurs.
Le Flûtiste (Flûteur)

Et puis, il y avait ce flûtiste énigmatique, cette présence silencieuse mais omniprésente, qui chaque soir, se dressait dans la rue en contrebas, invisible à nos yeux, mais inoubliable à nos âmes. Les notes de sa flûte, cristallines, s'élevaient dans la nuit, franchissant les murs de l'internat, caressant nos cœurs d'une douceur infinie. Ses mélodies, tantôt joyeuses, tantôt mélancoliques, nous transportaient dans un monde parallèle, un univers de possibles, où nos rêves prenaient forme dans l'ombre du cerisier, dans le souffle du vent.
Qui était-il ? D’où venait-il ? Nul ne le savait, et pourtant, il faisait partie de nous. Anonyme et insaisissable, il était devenu une légende, un messager d’évasion qui, le temps d’un air, ouvrait une brèche dans notre quotidien, nous offrant un passage secret vers l’infini.
L'hiver

L’hiver, bien que froid et implacable, apportait avec lui une magie indescriptible, une parenthèse où le temps semblait suspendu. La neige recouvrait la cour d’un manteau immaculé, métamorphosant notre quotidien en un paysage féerique, presque irréel. Chaque matin, à travers les vitres embuées du dortoir, nous découvrions ce spectacle silencieux, fascinées par la blancheur éclatante qui effaçait les contours du monde connu.
Emmitouflées dans nos manteaux, les joues rougies par la morsure du froid, nous bravions l’air glacé pour mieux nous abandonner à l’euphorie de l’instant. Nos rires fusaient dans l’air vif, éclats de joie pure se mêlant au souffle du vent. Nous façonnions des bonshommes de neige, sculptures éphémères qui, le temps d’un hiver, devenaient les gardiens de notre insouciance. Des batailles de boules de neige éclataient, enfantines et vives, comme si la neige elle-même s’amusait de notre allégresse, conspirant avec nous pour transformer la cour en un royaume enchanté.
Il y avait aussi ce silence unique, celui que seule la neige sait offrir, un silence profond, feutré, presque sacré. Chaque pas sur ce tapis vierge résonnait d’un crissement délicat, écho discret de notre présence dans ce décor onirique. Et dans ces instants suspendus, entre la morsure du froid et la chaleur de notre amitié, entre la réalité et le rêve, l’hiver se faisait complice de notre jeunesse, inscrivant dans nos cœurs une éternité blanche et lumineuse.
Les promenades du Mercredi

Les promenades, bien que synonymes de liberté, se faisaient sous l’œil attentif des surveillantes. Ce semblant d’indépendance était ainsi encadré, mais cela n’entamait en rien notre enthousiasme. Nous marchions en rangs ordonnés, du moins au début, avant que l’excitation de l’évasion ne prenne le dessus et que le cortège ne se défasse peu à peu, au rythme de nos conversations animées et de nos rires spontanés.
Les surveillantes, bienveillantes mais fermes, veillaient à ce que nous respections l’itinéraire prévu, nous rappelant à l’ordre si l’ardeur de notre jeunesse nous poussait à trop nous éloigner du groupe. Pourtant, même sous cette vigilance, ces moments conservaient leur magie. L’air frais, le chant lointain des oiseaux, le craquement des cailloux sous nos pas… tout cela nous donnait l’illusion, l’espace d’un instant, d’échapper à la rigueur de l’internat.
Les chemins bordés d’amandiers continuaient de nous émerveiller, et nous, toujours avides de découvertes, goûtions aux amandes vertes avec cette impression d’accomplir un petit acte de rébellion douce. Malgré les règles et les regards attentifs, ces promenades surveillées avaient le goût délicieux de l’aventure contenue, une liberté mesurée, mais précieuse, où chaque instant était savouré avec intensité.
Ainsi, chaque recoin de l’internat, chaque instant partagé, demeure inscrit en moi comme les pages d’un roman inachevé, une fresque où se mêlent les rires, les rêves et l’écho des jours passés. Le lycée Mohamed Abdou n’était pas seulement un lieu d’apprentissage ; il était un sanctuaire, un écrin préservant l’essence même de notre jeunesse, avec ses élans, ses espoirs et ses silences.
À l’ombre des glycines, sous la voûte complice du cerisier, au rythme des notes d’un flûtiste inconnu, nous avons grandi, appris, aimé. L’internat nous a façonnées, forgeant nos âmes dans l’innocence de l’adolescence et la rigueur du quotidien, entre l’insouciance des jeux et la gravité des premiers questionnements.
Aujourd’hui encore, il suffit de fermer les yeux pour que tout ressurgisse, la cour poudrée de neige, le murmure des confidences dans la nuit, le parfum subtil des fleurs au printemps, le frisson d’une liberté mesurée lors des promenades surveillées. Ces souvenirs ne sont pas de simples réminiscences ; ils sont une part de moi, une douce mélodie qui jamais ne s’éteindra, vibrant au creux de mon cœur comme une promesse d’éternité.

