L’été 55 fut pour nous tous extraordinaire : nous allions pour la première fois partir vraiment en vacances, et ce voyage nous conduirait hors d’Algérie !
Albert et moi ne connaissions pas d’autre pays. Maman n’en était pas sortie depuis un séjour familial à Morzine (Haute-Savoie) juste avant la guerre, et Papa depuis sa campagne de Tunisie en 1943.
Plusieurs de nos camarades étaient déjà allés en vacances en France mais cela ne nous tourmentait guère et à vrai dire nous n’avions jamais souffert de passer l’été à Miliana.
Papa et Maman, en revanche, qui n’avaient pas pris de vrais congés depuis leurs débuts professionnels en 1946, y aspiraient certainement.
Leurs situations respectives étaient maintenant établies, et ils s’étaient en partie dégagés des charges pour acheter puis faire rénover la maison. Restait donc à trouver une destination. A priori, une petite station française de moyenne montagne ferait l’affaire, comme au temps de leur adolescence, dans le Jura ou ailleurs. C’est là que le hasard (ou le destin) intervint.
En effet, un des clients de Maman était un jeune homme qui avait fait son service militaire dans les troupes françaises d’occupation au Tyrol autrichien, et il y avait épousé une jeune fille du pays. Celle-ci, devenue milianaise, évoquait volontiers son village natal, Solbad Hall, à une dizaine de kilomètres de la capitale régionale, Innsbruck. C’est sur ses conseils que naquit l’idée de passer nos vacances dans cet endroit, où nous pourrions loger chez une famille voisine et amie de la sienne.
Papa a toujours adoré planifier les choses, et s’agissant d’une toute première fois on peut être sûr que rien n’avait été laissé au hasard. Il dut s’y prendre bien à l’avance, d’autant plus qu’il fallait aussi trouver un médecin remplaçant qui se partagerait entre le travail aux Mines et le cabinet de Maman. Bien sûr on se dota de passeports, et on prit les billets du transport par mer, d’Alger à Marseille, pour la famille et pour notre toute nouvelle voiture, une « Versailles ». Celle-ci présentait une silhouette élancée qui ne manquait pas d’élégance, et sa robe bicolore (crème et vert amande) agrémentée de pneus à flancs blancs lui ajoutait une petite touche de raffinement inhabituel à l’époque sur une automobile de milieu de gamme. Elle devait rester notre préférée, non seulement parce qu’elle nous accompagna dans nos grands voyages, mais parce que c’est sur elle que Papa m’apprit à conduire, et donna à Albert ses premières leçons.
Il va de soi qu’on s’était assurés aussi de notre hébergement à Solbad Hall, pour une durée de six semaines environ, sous forme de deux chambres dans la maison familiale des Wesely, ainsi que dans les hôtels qui jalonneraient notre parcours de liaison, et qu’on s’était procuré à la banque une partie des devises nécessaires (c’était longtemps avant la création de l’Euro, et même avant la naissance de la Communauté économique européenne).
De ces premières vraies vacances nous gardons Albert et moi un souvenir unique, bien que les voyages suivants aient été plus longs et plus variés, parce que tout ou presque nous y a été une découverte.
Cela commença dans la fièvre de l’embarquement pour une nuit entière de traversée sur un des majestueux paquebots de la Compagnie Générale Transatlantique, le Ville d’Alger ou le Ville d’Oran (que nos parents avaient déjà dû prendre dans les années trente). À Marseille, au petit matin, en attendant que la voiture débarque à son tour, je me répétai avec incrédulité ou émerveillement, au milieu de l’agitation des quais, « C’est la France ! ». À l’école j’en avais appris l’histoire et la géographie, mais là, pour la première fois elle était sous mes yeux (sous la forme de hangars et d’engins de transbordement). Nous ne fîmes d’ailleurs que l’effleurer, avec une seule nuit à Lyon avant de nous diriger sur la Suisse.
Dans ce pays, et plus encore en Autriche, tout était inconnu et surprenant, les paysages de lacs et de hautes montagnes (Solbad Hall elle-même s’étendait au pied des impressionnantes Alpes tyroliennes), les douaniers, les paysans dans leurs culottes de cuir traditionnelles, des gens que nous ne connaissions pas qui nous saluaient au passage, la langue qu’ils parlaient entre eux, les auberges avec leurs stalles, leurs bancs de bois et leurs joueurs de cithare, les goulasch et les gâteaux aux graines de pavot, les framboises et les groseilles du jardin, et, lors d’une balade en forêt, des fraises des bois blotties sous les feuilles, minuscules et exquises, les cygnes sur les plans d’eau, les truites des torrents, un daim ou un cerf aussi surpris que nous, émergeant des taillis qui bordaient la route… Je mentionne ces choses comme elles me viennent, presque au hasard. Maman, elle, retrouva avec plaisir des images de ses deux visites d’autrefois sur le chemin de la Yougoslavie. À Innsbruck, notre premier déjeuner fut au Goldener Hirsch (Le cerf d’or), le restaurant même où elle était allée avec ses parents et Anitsa exactement vingt ans plus tôt. Ensuite nous avons plutôt donné la préférence à son grand rival le Goldener Adler (L’aigle d’or).
Nous fûmes frappés aussi de voir tant de choses qui renvoyaient à la seconde guerre. Il y avait ainsi, tout près de notre maison, des baraquements précaires qui abritaient encore des personnes déplacées ou réfugiées des pays voisins, et sur la route nous avons plus d’une fois croisé ou dépassé un véhicule de transport de soldats soviétiques (les troupes alliées d’occupation ne quitteront l’Autriche qu’en octobre de cette année-là). Pendant ce séjour nous fîmes d’ailleurs deux excursions en Bavière toute proche pour visiter le « nid d’aigle » d’Hitler à Berchtesgaden et le camp de concentration de Dachau, lieux symboliques très forts de la guerre, dont le souvenir était pour nos parents si proche — tandis que, pour moi, les dix ans écoulés depuis (toute ma vie) semblaient comme un siècle.
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La maison qui nous accueillit était donc celle de Madame Wesely, qui y vivait avec son second mari, trois fils et une fille, et très vite il nous sembla que nous faisions nous aussi partie de cette famille. Le soir les deux aînés, Herbert à la cithare et Ingrid à la guitare, nous offraient parfois un petit récital. Ingrid devait avoir treize ans. Elle n’avait pas connu son père, disparu sur le front russe. Papa et Maman pouvaient communiquer avec elle en anglais, et même moi, un peu, avec mon mince bagage de classe de sixième. Cette grande fille intelligente et douce gagna tout de suite notre affection, et ses parents la laissèrent se joindre à nous dans nos promenades en voiture. C’était pour elle l’occasion de sortir de son village, et nous avions ainsi une compagne de voyage, et aussi une interprète à l’auberge ou ailleurs. Ingrid, Albert et moi tenions sans difficulté à l’arrière de la Versailles, et, sur la banquette avant, le panier de Pierre était bien calé entre Papa et Maman.
De toutes nos excursions depuis notre base de Solbad les plus marquantes et de loin furent nos deux visites à Vienne. Nous nous rappelons plusieurs accidents le long de cette route de près de cinq cent kilomètres, dont celui d’un camion militaire russe qui avait versé dans le fossé. Aucun des soldats ne semblait gravement blessé mais plusieurs d’entre eux saignaient, et le plus frappant était combien ils donnaient l’impression d’avoir peur de tout contact avec d’autres. C’est Maman qui parvint, grâce au serbo-croate, à les convaincre d’accepter les premiers soins à l’aide de notre petite trousse à pharmacie.
Sur ce grand axe la circulation était aussi fréquemment ralentie par des chantiers ; Albert pense qu’Achtung Baustel (« Attention Travaux »), qu’il lisait si souvent sur les panneaux de signalisation, furent ses deux premiers mots d’allemand.
À Vienne, où nous passâmes quelques jours chacune des deux fois, Ingrid découvrit avec nous la capitale de son pays. Les restaurants, les nuits à l’hôtel (dans sa propre chambre), les visites, tout devait être extraordinaire pour elle aussi !
C’est au cours de ce voyage que l’exceptionnel sens de l’orientation d’Albert se révéla, naturel comme celui des oiseaux migrateurs mais sans même besoin des étoiles. Désormais il n’était plus utile de chercher dans un plan pour retrouver notre chemin, il suffisait d’être passé quelque part une seule fois pour qu’Albert nous dirige infailliblement !
Vienne était encore parsemée des friches et des ruines qu’avait laissées la guerre. Elle ne ressemblait en rien à celle d’aujourd’hui, pimpante et hyper-touristique. En fait elle différait peu de celle qu’avait dépeint le film « Le troisième homme », tourné sur place en 1948. Papa et Maman avaient vu ce film, et Maman ne manquait pas de demander à chaque joueur de cithare d’interpréter pour nous son thème envoûtant (« Harry Lime’s theme »). Il y avait aussi ces étranges patrouilles de quatre soldats différents qu’on pouvait croiser le soir, composées de représentants de toutes les puissances occupantes (États-Unis, Union soviétique, Royaume-Uni et France), ainsi qu’un char russe qui faisait office de monument commémoratif au centre d’une place.
En revanche mes souvenirs sont très vagues de nos diverses visites culturelles, à l’exception peut-être du Palais de Schönbrunn, dans lequel Papa s’efforça de retrouver trace de l’Aiglon, cher à sa jeunesse.
En fait ce qui emporta de très loin nos suffrages d’enfants fut le champ d’attractions du Prater, au pied de la grande roue, sur laquelle bien sûr nous sommes montés — comme les héros du « Troisième homme » que nos parents ne manquèrent pas d’évoquer à cette occasion. Pour nous qui ne connaissions que les manèges et les balançoires de nos petites fêtes de village, et sûrement aussi pour Ingrid, cet endroit plein de toboggans gigantesques, de circuits d’autos électriques et de trains-fantômes, représenta une sorte de conte de fées.
Beaucoup de ce que nous avons oublié nous est rappelé aujourd’hui par les très nombreuses photos que prit Papa. On peut dire que c’est ce voyage, novateur à tous les points de vue, qui lui fit vraiment découvrir les ressources de la photographie.
Il avait emporté l’appareil qui avait toujours été le sien à Miliana (Maman le lui avait offert pendant la guerre quand il était à bord de son autorail sanitaire en Tunisie). L’optique était médiocre, et les photos qu’il en tirait rarement nettes. Sitôt ou presque arrivé en Autriche, Papa fit l’acquisition à Innsbruck d’un appareil allemand tout récent, le Zeiss Ikon 6x6 ‘Nettar’, d’une toute autre qualité, et ce sont ses clichés qui lui donnèrent, pensons-nous, le goût de la photo. On vit alors apparaître ses premières vues « artistiques ».
Quand nous quittâmes Solbad Hall Papa laissa le vieil appareil à Ingrid pour lui rappeler les bons moments passés ensemble, et elle fit à Albert la surprise de le tirer d’une armoire, hors d’usage mais apparemment intact, un demi-siècle plus tard !
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Des souvenirs personnels marquants restent attachés à ce premier grand voyage familial. Ainsi, c’est dans le jardin public de Solbad que notre frère Pierre a fait, d’un banc à l’autre, ses tout premiers pas, et c’est également à Solbad, tout près de la maison, qu’Albert chuta sur une dalle de béton (l’embrasure d’un blockaus à-demi enterré), le visage en avant, et qu’il se releva la bouche en sang, avec plusieurs dents brisées.
Ces vacances furent aussi les seules que d’autres membres de notre famille partagèrent, d’une part les Hofmann accompagnés de Grand-mère, et d’autre part notre tante Toussainte avec notre cousin Jean-Luc : ils ont été de notre second voyage à Vienne et nous sommes revenus en France avec eux, via la Suisse.
Jean-Luc avait treize ans et demi, et suivait l’enseignement des Jésuites de Notre-Dame d’Afrique, sur les hauteurs d’Alger. Sa réputation de brillant élève, ses pantalons de golf, et même sa coiffure me faisaient penser à Tintin (dont il m’avait fait découvrir peu avant, chez lui à Fondouk, mon premier album, L’île noire).
Je garde souvenir d’un petit tour pendable qu’il m’a joué lors d’une promenade, tous ensemble, sur les rives de l’Inn, le cours d’eau qui a donné son nom à la capitale du Tyrol. Les adultes bavardaient à l’ombre des arbres tandis que les enfants s’amusaient sur la berge. C’est alors que Jean-Luc attira mon attention sur une inscription qu’il venait de voir Ingrid tracer dans le sable. Avec stupeur je lus « Jean is a crétin » (en vérité c’était un mot à la fois plus bref et plus choquant que crétin). Je me précipitai aussitôt vers notre amie pour lui lancer, furieux, « Ingrid, YOU are a crétine ! » (là encore, un mot plus choquant). Ingrid alla innocemment s’enquérir auprès de Maman. « Madam, what is a crétine ? Is it an animal ? » C’est en entendant le grand dadais glousser dans mon dos que je compris.
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Ingrid devint bien plus tard une maman, puis une grand-maman, et désormais Madame Rief, elle est restée notre amie.
Elle vit aujourd’hui à quelques kilomètres seulement de Hall in Tirol (nouveau nom de Solbad Hall, depuis 1974), et Albert ne manque pas d’aller l’embrasser lorsqu’il retourne dans ce pays qu’il aime. Ils peuvent maintenant converser en français, langue qu’elle a appris à parler avec aisance.
Hors de la famille, Ingrid est, après Maamar, la seule personne avec laquelle nous sommes restés en relation ininterrompue depuis l’enfance.