Titre

Le Voyage de 1959

Chapitre 29

Le Voyage de 1959


Fratoni

En 1959 le fait de partir ensemble en voyage une  fois tous les deux ans paraissait acquis. Il semble qu’on ait d’abord penché pour un circuit projeté par la Ligue de l’enseignement en Pologne et en Union soviétique (« On peut maintenant y faire des voyages d’agrément, et pas seulement dans des camps de travail » écrivit Maman à ses parents), mais ce fut la Scandinavie qui l’emporta — peut-être sous l’influence du directeur des Mines du Zaccar et ami de Papa qui y avait fait un voyage professionnel l’année précédente jusque dans le grand Nord et en était revenu conquis.

Ce circuit  de dix-mille kilomètres qui nous conduisit au-delà du cercle polaire fut réalisé pour l’essentiel avec notre bonne Versailles, laquelle aura donc été la compagne de nos trois périples. J’avais alors quatorze ans, Albert douze, et Pierre était devenu un grand garçon de cinq ans déjà.

Si notre voyage en Autriche avait marqué la découverte par Papa de la photographie, et le second l’apparition du film, pour celui-ci ce fut l’avènement de la photo en couleurs, sous forme de diapositives (lesquelles, soigneusement conservées par Albert, n’ont rien perdu aujourd’hui de leur éclat).

Ce voyage se trouve aussi avoir été minutieusement relaté,  du premier au dernier de ses soixante-cinq jours (notre record), dans une série de carnets que je remplissais le soir à l’étape à partir des notes prises à la volée pendant la journée. Bien entendu je n’avais jamais autant écrit de ma vie. Autre exploit de ma part, je savais conduire suffisamment bien  pour que Papa me cède le volant en confiance malgré mon  âge — je le lui rendais dès que nous abordions une grosse  agglomération. Les routes largement désertes des pays scandinaves puis les autoroutes allemandes m’ont permis de parcourir sereinement de longues distances (mon record, dûment enregistré dans mes carnets, a été de trois cents kilomètres en une seule journée, en Allemagne précisément), parfois même en roulant à gauche (en Suède la conduite ne passera à droite qu’en 1967).

Enfin au cours de ce périple, et pour la seule fois, nous avons abandonné la voiture pour un voyage en train, de Stockholm jusqu’à Narvik, la gare la plus au nord de toute l’Europe, à cinq mille kilomètres de Miliana !

Incidemment, ces vacances ont été marquées par deux rencontres improbables. La première, dans le centre de Copenhague, fut celle de mon professeur d’anglais de Miliana et de sa compagne, qui étudiaient une carte déployée sur le capot de leur 2CV. Ils étaient déjà sur le chemin du retour, et je me rappelle qu’ils  nous recommandèrent d’être spécialement vigilants en Suède sur les routes gravillonnées, fort nombreuses paraît-il, qui peuvent aisément causer le bris d'un pare-brise.

La seconde rencontre se fit à Stockholm à la  nuit tombante, alors que nous longions lentement en voiture le Théâtre Royal, lorsque je vis sur le trottoir à deux pas de moi, attendant quelque chose ou quelqu’un, Ingrid Bergman, grande et belle, dans une éclatante tenue de soirée.

À cause de l’immensité du parcours le voyage avait été planifié encore plus que les précédents, presque jour par jour, et tous les hôtels réservés (à l’exception sans doute des tout derniers sur le chemin du retour). Papa avait jalonné le périple de plusieurs arrêts d’une semaine dans un certain nombre d’endroits choisis, d’abord à  Leyde, aux Pays-Bas, puis dans le Jutland danois, et bien sûr dans chacune des trois capitales  scandinaves, Copenhague, Stockholm et Oslo. Cette  formule s’avéra le plus souvent heureuse.

Pour Albert un des temps forts du voyage (sans l’avoir soupçonné sur le  moment) est resté ce soir où, dans une vitrine du centre de Leyde, il vit pour la première fois une boîte de Lego. Un peu plus tard notre passage au Danemark, berceau de la  marque, lui permit d’étoffer ses premières séries. Cela  faisait un an à peine que ces briques verrouillables (et déverrouillables) avaient atteint leur point de perfection technique, et Albert en a encore qui remontent aux tout  débuts de sa collection il y a soixante ans, toujours intactes.  

Au Danemark aussi je me rappelle l’hostellerie de campagne du nom de Jydekroen (« L’auberge du Jutland ») où nous avions pris pension, non loin de Kolding (cet établissement largement en bois a depuis lors été totalement détruit par un incendie). Le chien de la maison, presque aussi gros qu’un ours, était devenu notre ami (Albert tient à ce que son nom de Pionn soit rappelé ici).   

La campagne autour était douce et vallonnée, et par une échancrure on apercevait la mer baltique dans le lointain. Nous allions d’ailleurs nous y baigner, à Federicia (l’eau était beaucoup moins froide que celle de la piscine de Miliana), en nous efforçant d’éviter les innombrables méduses.

Près de Copenhague, face à la Suède, nous avons visité le château d’Elseneur, sur les remparts duquel Hamlet rencontra une nuit le fantôme de son père, et à Copenhague-même les brasseries Carlsberg, où il fut surtout question… d’Alger, notre guide, fils de marin, y ayant passé son enfance à l’époque de nos parents.

Papa avait dans sa serviette (la fameuse serviette toujours à portée de main parce qu’elle contenait tout ce qui était essentiel à notre voyage) un jeu de cartes postales de l’Alger moderne, qu’il ne manquait jamais une occasion de montrer fièrement pour prouver que l’Algérie était toute autre chose qu’une oasis saharienne. Elles firent monter les larmes aux yeux du guide, qui en oublia le reste de son discours sur les bières Carlsberg, au grand dam des autres  visiteurs français — dont deux jeunes gens qui nous choquèrent profondément en refusant de regarder nos cartes : « On y ira bien assez tôt, en Algérie ! ».

Je mentionne par scrupule notre visite à la « petite sirène », posée sur son rocher dans un décor de grues et de chantiers navals, plus décevante encore que le Manneken Pis à Bruxelles lors du voyage précédent.

En Suède sur notre première portion de route gravillonnée (et malgré les mises en garde reçues) le pare-brise vola en éclats au passage d’une voiture, mais par une chance insigne dans cet endroit apparemment perdu nous trouvâmes un atelier de réparation à cinq minutes de là. Albert, il y a quelques années, s’est amusé à refaire notre voyage en mode virtuel, à l’aide de mes carnets de route, des diapositives et de Google Earth, et il a cru reconnaître le lieu de la réparation (l’atelier lui-même avait disparu). Pour s’en assurer il écrivit à la mairie du village le plus proche, et de fil en aiguille, il a pu entrer en contact avec le fils du mécanicien d’alors. Celui-ci était encore de ce monde, et il a sans doute apprécié la bouteille d’armagnac reçue peu après en cadeau !

De ce voyage Albert a gardé le souvenir marquant de belles maisons de bois sous les arbres, entourées de pelouses soignées, qui le faisaient fortement penser aux banlieues résidentielles de l’Amérique des films.

Pour moi je retiendrai presque au hasard la visite à Oslo du musée de notre cher Kon-Tiki, dont le périple à travers le Pacifique Sud avait tant bercé nos rêves d’aventure et de grand large quelques années avant. Le radeau de troncs de balsa était présenté de  telle sorte qu’on pouvait le voir également du dessous, comme en plongée.

Il me revient aussi un incident qui nous parut sur le moment incompréhensible : sur un quai du métro de Stockholm Maman donna à Pierre, un peu capricieux, une légère taloche à laquelle aucun de nous (Pierre y compris) ne prit garde, mais elle se trouva alors immédiatement entourée d’une multitude de dames indignées et vociférantes qui la prirent à partie en termes pour nous inintelligibles mais assurément très vifs.

Sur le chemin du retour, en Allemagne, je me souviens d’une promenade en remontant le cours d’une toute petite rivière, puis d’un ruisseau, au milieu des vallons et des bois de la Forêt-noire, pour parvenir à la source qui jaillissait  sous un gros rocher. Sur celui-ci était fixée une plaque de bronze qui désignait Donau Quelle, la source du Danube (ou, plus exactement, une de ses sources). On s’efforça bien sûr, nous les enfants, d’arrêter un instant de nos mains ce qui deviendrait au loin le formidable fleuve.

Il y eut ensuite ce crochet pour aller dormir à Jougne, dans le Jura français, où Papa avait passé à seize ans ses toutes premières vacances en France, et dont il nous avait tant parlé comme d’un lieu enchanté (pour nous ce ne fut qu’une humble bourgade, et comme d’un autre âge). De Jougne nous allâmes en voiture jusqu’à la charmante petite ville suisse de Vallorbe, en contre-bas, où Papa et ses trois sœurs étaient plus d’une fois descendus à pied autrefois, et à Chamonix nous fîmes l’excursion de la Mer de Glace tout comme Maman et sa famille à la veille de la  guerre.

Dans un infime village du sud de l’Isère, Corps, nous passâmes la nuit à l’hôtel du Palais, qui malgré son nom a sans doute été le  plus modeste de tous ceux où nous avons dormi, pour la pieuse raison que Napoléon, encore proscrit, y avait logé le 6 mars 1815, ainsi que l’attestait la plaque apposée sur la façade.

Enfin, pour terminer en beauté ce voyage, nous restâmes assis, Albert et moi, pendant plus de sept heures dans un cinéma permanent du centre de Marseille, pour voir deux fois de suite ce qui était le plus gigantesque film à grand spectacle de l’histoire, Les dix commandements, d’où  nous sortîmes un peu éberlués mais  transportés d’enthousiasme.

Cependant, malgré ces choses rares ou extraordinaires, et bien d’autres encore, le point d’orgue de ce voyage de 1959 est resté notre incursion dans l’extrême Nord par le train de Stockholm à Narvik.

Nous savions que nous allions passer une nuit et une journée entières à l’aller, et autant au retour, dans le compartiment d’un train en marche. Nous savions aussi que nous allions franchir le cercle polaire, et nous espérions même voir de nos yeux le soleil de minuit !

 

Pour Albert, Pierre et moi c’était la première expérience d’un long voyage en train, d’un wagon- restaurant, d’un wagon-lit. Maman avait déjà traversé une partie de l’Europe jusqu’à Belgrade. Quant à Papa, il avait passé des mois entiers à bord de son autorail sanitaire en Tunisie pendant la guerre — dans des conditions bien différentes il est vrai.

Nous quittâmes Stockholm en début de soirée. On était à la mi-août. Les journées d’été duraient si longtemps là-haut que je pus rester des heures à regarder défiler le paysage, toujours le même, dans son alternance de landes, de forêts, de lacs. On s’arrêtait de loin en loin dans des gares qui nous semblaient aux confins du monde. Comme la nuit était lente à venir nous dûmes baisser les rideaux pour trouver le sommeil. Toute la journée du lendemain fut elle aussi passée dans le train. Le fameux cercle polaire avait été annoncé par de grands panneaux en plusieurs langues piqués le long de la voie, et tous les passagers s’étaient massés aux fenêtres pour son franchissement — fort décevant (mon carnet a seulement relevé la présence de quelques rennes qui semblaient prendre la pose tout près de là, d’ailleurs les seuls du voyage). Le nom de la gare suivante, Kiruna, ne nous était pas inconnu : le consortium qui contrôlait nos Mines du Zaccar y avait son siège, sur le site de la plus grande mine de fer du monde !

C’est vers la fin de cette journée à travers un paysage toujours aussi monotone que tout changea d’un coup, peu après l’entrée en Norvège, au débouché sur le fjord de Narvik. La voie courait désormais à mi-pente sur une rive vertigineuse. Des tunnels de bois et de métal la protégeaient des éboulements. Les eaux du fjord  miroitaient loin en dessous, et des cascades qui jaillissaient de la montagne un peu partout ajoutaient à la sauvagerie du décor !

À l’entrée de l’hôtel Royal nous fûmes accueillis par un étonnant portier en tenue chamarrée dont Papa se rappela que monsieur Jurain lui avait parlé. Après dîner ce soir-là nous déambulâmes longuement à travers la petite ville. La température était douce et la nuit semblait ne jamais venir. Quand nous nous couchâmes, très tard, le soleil avait glissé sous l’horizon (on nous expliqua qu’il s’en était fallu de quelques jours à peine pour le voir à minuit) mais c’était encore le  crépuscule.

Le lendemain matin, au restaurant, nous attendait ce que mentionnaient tous les guides, mais sans qu’on l’ait vu nulle part jusque-là dans les hôtels simples qui avaient été les nôtres : sur  de grandes tables tendues de nappes blanches était disposé à n’en plus finir un fabuleux smörgåsbord, le mirifique buffet froid et chaud d’origine suédoise (monsieur Jurain n’avait pas manqué d’en parler aussi). Il faisait la part belle à une infinie variété de poissons marinés ou fumés, tout en proposant aussi à peu près tout le reste (à  défaut de pouvoir goûter à chaque plat je me suis efforcé dans mon carnet de route d’en faire un relevé méticuleux). Jusque-là de tels fastes n’avaient existé pour nous que dans certains contes d’Andersen (nous ne pouvions savoir qu’on trouverait un jour de tels buffets dans tous les grands hôtels du monde).

Ensuite un chemin en bordure de mer nous conduisit jusqu’au sobre monument dressé à la mémoire des Français tombés dans la bataille de Narvik en mai et juin 1940 (ce fut la toute première victoire alliée de la seconde guerre mais elle resta sans lendemain). Nous y déposâmes quelques fleurs des champs cueillies sur place, en regardant avec envie les gens qui se baignaient dans une eau très bleue, sous un soleil éclatant. Bien sûr nos maillots de bain étaient restés à Stockholm (nous ignorions l’influence bénéfique du Gulf Stream sur Narvik, port toujours libre de glaces). Pierre n’était pas encore d’âge à avoir nos complexes, et il s’en alla barboter dans l’eau en slip. C’est un de mes petits regrets de ne pas l’avoir imité.

On ne saura jamais ce qu’aurait été le voyage suivant, deux ans après. Papa avait commencé à étudier les possibilités d’un circuit de découverte, toujours en voiture, à travers l’Union soviétique (l’idée initiale en 59). Les contraintes y étaient nombreuses : bien des régions étaient purement et simplement interdites d’accès, et dans les autres le circuit prévu et chacune des étapes devaient être notifiés aux Autorités à l’avance, et au moins dans les villes « un guide » devait même partager notre voiture. On se disait qu’il fallait qu’elle ne soit pas bien épaisse (pour nous il était évident qu’il ne pouvait s’agir que d’une guide) pour qu’on puisse tenir à six dans la Versailles… Ces règles absurdes, voire inquiétantes, dont Papa nous faisait part au fur-et-à-mesure qu’il les découvrait avaient quelque chose d’excitant aussi, un peu comme si nous nous apprêtions à entrer dans une histoire d’espionnage.

Mais rien de tel ne devait se produire : le cours des évènements détourna nos parents de tout projet ambitieux pour l’été 1961, et au lieu de l’immense voyage en terre inconnue nous fûmes envoyés en vacances à Paris, Albert et moi, chez nos grands-parents. Ainsi, notre périple en Scandinavie demeura-t-il le dernier grand voyage que nous fîmes ensemble au départ d’Algérie.

 

 

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