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Nous n'avons plus d'hommes, il nous reste une femme

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Nous n'avons plus d'hommes, il nous reste une femme. Les héros autoproclamés de la guerre de Libération soignent leurs arthroses dans des demeures cossues indûment acquises. Abdelkrim DJAÂDLes autres dignitaires, pensionnaires irascibles de cette cité interdite qu'est «le Club-des-Pins», s'amusent à écrire ou à réécrire l'Histoire, invectivent le pouvoir avec la hargne de vieilles filles acariâtres ou tirent des plans sur la comète en espérant être un jour recyclés dans le terrain meuble des affaires de l'Etat. Ces héros, convertis par la force des choses en laudateurs, monnayent ce qu'il leur reste d'aura pour des petits riens de bric et de broc : un passeport diplomatique, des soins à l'étranger, des invitations aux raouts officiels, voire un hochet honorifique.

Comme toute chose en Algérie, les héros ont aussi un prix. Dès l'obole obtenue, ils s'insèrent dans la longue chaîne des corrompus avinés qui se forme autour d'un système prébendier. Le mode opératoire est d'une mécanique fort simple. On attache d'abord quelques casseroles aux pieds des plus emblématiques d'entre eux pour qu'elles tintinnabulent dès qu'ils tentent d'exprimer quelque revendication. Puis, on les gave pour enfin les enfumer et les cramer. Nos héros sont devenus des dessus de cheminée. Prenez M.Yacef Saâdi. Une icône nationale adulée. Mythifiée même ! Ne le voilà-t-il pas ce jour de Coupe d'Algérie prendre d'assaut la tribune présidentielle pour tenter un baise-main audacieux. N'eût été l'agilité de M. Bouteflika qui avait retiré sa main, le héros de la Bataille d'Alger l'aurait entièrement avalée.

Imaginez que la chose soit arrivée de nos jours...! Les Algériens furent révoltés par tant d'obséquiosité. Comment, Dieu, après avoir défié les parachutistes de Bigeard et presque inventé la guérilla urbaine, peut-on s'avilir de la sorte ? Depuis, l'enfant terrible d'Alger cherche querelle à d'anciennes résistantes en convoquant son fiel et sa mémoire vacillante pour les décrédibiliser. C'est tout ce qu'un héros démonétise peut s'inventer en cancans pour se rappeler au bon souvenir d'un pays oublieux. Tout récemment, il avait promis d'aller persuader M. Bouteflika de renoncer à un quatrième mandat au nom sans doute de la salive qu'il a répandue sur la main présidentielle. Gageons, s'il venait à le faire, qu'il ne dépassera pas les herses qui protègent le Palais d'El-Mouradia.

Nous n'avons plus d'hommes, il nous reste une femme. Pas celle à qui l'on pense, Djamila Bouhired en l'occurrence. Icône intégrale, elle ne souffre aucune aspérité. L'histoire de l'Algérie indépendante l'a miraculeusement épargnée. Portraiturée par Picasso, égérie de la presse mondiale, symbole planétaire de la résistance des femmes, belle et parée d'une incroyable humilité, elle est cette voix qui aurait pu éviter à l'Algérie cette humiliation de prolonger de cinq années le règne calamiteux de M. Bouteflika. Mais voilà, l'icône est à Ghaza. Elle a promis que si «Bouteflika se présentait aux élections présidentielles, elle descendrait dans la rue». C'est fait, madame ! On n'attend pas tant de vous cette témérité à affronter, avec votre santé que l'on sait fragile, la force aveugle de services de sécurité particulièrement irrités. Mais tout au moins un communiqué lapidaire dans lequel vous pourrez exprimer votre désappointement et peut-être votre courroux.

Nous n'avons plus d'hommes, il nous reste une femme. On attendait tant l'indignation du Président Zeroual, mais l'homme a sûrement fini par intégrer que le silence est la seule forme d'intelligence qui donne de la profondeur à un homme. Quand tout fout le camp, sans doute est- il plus prudent d'être économe de ses mots. On attendait un peu moins M. Hamrouche. Sa déclaration ampoulée publiée par la presse n'a intéressé que les nostalgiques du temps béni des réformes qui se sont échinés à la décrypter. Le voilà qui repart sur la pointe des pieds, laissant derrière lui comme une amertume, ce bouleversifiant axiome : «Sans l'armée, point de changement de système.» Et puis la débandade de tous les seconds couteaux. Ce pauvre émigré qui déclare penaud avoir égaré ses 62 000 signatures. Yasmina Khadra qui se défausse, comme à son habitude, sur la presse. Ouyahia, en déshérence idéologique et politique, qui regagne, la queue entre les jambes, le cocon douillet du système. Benbitour — Ah ! Le candidat déterminé... — qui colle faute de mieux au boycott comme l'arapède à la roche. Et tutti quanti....

Nous ne faisons pas un sang d'encre ni ne développons une crise d' urticaire à la candidature de M. Bouteflika , mais toutefois, nous ne pouvons imaginer qu'un tel homme, presque octogénaire fortement affaibli par un méchant AVC, puisse encore exercer de si lourdes responsabilités, alors que la raison commanderait à ce qu'il coule des jours paisibles, autant que faire se peut, dans quelque villégiature avec le train de vie qui lui sied. L'histoire de l'humanité est jalonnée de tyranneaux, de fous à lier et d'excentriques qui ont eu à martyriser leur peuple et à mettre sens dessus-dessous leur pays. Néron a brûlé Rome pour en admirer le spectacle, Caligula a promu son cheval consul par mégalomanie, Bokassa s'est fait empereur par bêtise ou encore Kim Jong-un qui exécuta son oncle et mentor pour impressionner le peuple nord-coréen. Mais compter dans ce florilège un président qui ne peut articuler une phrase ou se mouvoir, c'est assez inédit pour cette humanité portée par Barack Obama, David Cameron, Matteo Renzi, Mehdi Jomaa et tant de quadragénaires qui insufflent au monde de l'enthousiasme et de la vigueur.

Nous n'avons plus d'hommes, il nous reste une femme. Amira Bouraoui, cette gynécologue qui a créé le mouvement Barakat. Icône des temps modernes. Héroïne en devenir. Elle se bat pour que l'Algérie se débarrasse de cette atmosphère putride et de ces vieilleries qui sentent la naphtaline. Madame Bouraoui est au système algérien ce qu'Aung San Suu kyi est à la junte birmane. Devant l'affaissement des partis politiques et le délitement de la société civile dont les membres influents préfèrent taquiner la muse sur les réseaux sociaux avec des pseudonymes qui en disent long sur leur courage, madame Bouraoui vient occuper l'espace politique en incarnant la contestation sociale et la fierté nationale. Forte de cette maxime d'un grand homme «ils ne sont forts que parce qu' on est à genoux», elle veut croire à l' avènement de cette deuxième République. En se faisant copieusement insulter par ceux qui sont en charge de la réélection de M. Bouteflika, elle sait désormais que ce nouvel ordre est inéluctable. Il suffit de peu. De nous tous. Mais, que valons- nous ?

 

Par Abdelkrim DJAÂD/ 2014