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Mon meilleur cadeau

Nous sommes le 31 mars 2014, à quelques heures seulement d’un tout autre 1er avril, celui de l’année en cours, bien évidemment. Mon portable se trémousse un instant, puis retentit, bruyant, sans discontinuité, distillant son refrain de musique coutumier. Le temps de me préparer à aller prendre l’appel, puisque me trouvant encore occupé un peu plus loin dans l’autre pièce de l’appartement, que celui-ci se tait à nouveau, avant de reprendre encore de plus belle.

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Il gémissait encore plus fort, comme s’il s’agissait d’un véritable supplicié. Je vole, donc, à son secours et prends immédiatement l’appel. Il s’agissait de mon vieil ami Ahmed Abada, un consultant politique indépendant, transfuge du parti HMS. Au cours de cet entretien téléphonique, mon interlocuteur devait m’annoncer son passage chez moi, le lendemain. Je notais donc le programme de sa visite, tout en me demandant si cette fois il ferait vraiment le déplacement jusqu’à Alger. D’habitude, à chaque fois qu’il s’annonçait, il eut à me rappeler, dès le lendemain matin, pour s’excuser du contretemps ou de l’impondérable du moment comme prétexte à son réel empêchement. Depuis la veille, je m’attendais déjà à son coup de fil du lendemain, persuadé qu’il va également cette fois-ci décommander son voyage, me faisant, une fois de plus, faux bond. Mais étant à quelques heures seulement de cette fameuse date du mensonge plus ou moins admis, j’eus un moment pensé à cette inutile ou hasardeuse coïncidence.  Toutefois, je me ravisais à rester encore dans ses bonnes intentions, considérant toujours ces autres impondérables, autrefois avancés par leur auteur, comme de vrais justificatifs à ses renoncements ou escapades inventées à la toute dernière minute. Mais… passons ! Au jour indiqué et à l’heure convenue, c’est encore lui qui appelle de nouveau. Ce fut, contre toute mauvaise supposition, cette bonne nouvelle pour m’indiquer son arrivée imminente et impromptue.
L’autre bonne nouvelle était qu’il fut accompagné justement par mon ancien camarade de classe et voisin de quartier, Beldi Bouziane, aujourd’hui installé à son compte en Irlande du Nord depuis bientôt près de quatre longues décennies.

La surprise me paraissait vraiment double. Je vivais ces moments de folie, des années plus tard ressuscités. Je fus donc aux anges, ne voulant jamais quitter ce nuage qui me transportait dans ses grandes merveilles, bien loin dans le temps.  Avec beaucoup de chaleur et non moins de grande nostalgie, je goûtais, distrait que j’étais, à ces autres inoubliables moments de véritable délice que furent les années de notre prime enfance et vaillante jeunesse d’autrefois. Au lieu d’un seul et unique invité, ce furent deux à la fois, et parmi mes plus vieilles amitiés.

Bouziane a maintenant un pied à terre à Dublin et un autre en Algérie ; il est devenu comme ce vent qui refait surface et son chemin juste, après avoir parcouru tout son très grand espace dans le sens considéré. Tandis qu’Ahmed est tout le temps resté ce fils du bled qui ne change de ville que lorsqu’il est en visite à Alger. Cette fois-ci encore, il était venu pour les mêmes besoins que ces ininterrompues émissions politiques que distillent à longueur de nuit ces chaînes privées de télés nationales, émargeant encore à cette réglementation de sociétés étrangères régies par le droit algérien. Nous primes alors la route ensemble en cette direction, à bord de cette récente limousine conduite par notre accompagnateur, Beldi Bouziane, ravi de se retrouver parmi nous comme au bon vieux temps de notre tendre enfance. Mais à peine m’ai-je installé à l’intérieur de ce véhicule haut de gamme que c’est cette autre surprise de taille qui m’y attendait.  Afin  de mettre sur moi la pression, le désormais El Hadj* Bouziane retira de sa sacoche une très vieille photographie collective, vieille déjà de près d’un demi-siècle et me l’exhiba ; celle-ci était prise durant l’année scolaire 1965/1966, telle que le montre très bien l’ardoise tenue par cet élève assis en short à la toute première rangée.

Celui-ci me demanda aussitôt de bien l’ausculter, dans ses menus coins et moindres recoins, à l’effet d’identifier tous nos anciens camarades de classe d’alors. De prime abord, l’exercice me paraissait des plus périlleux, au point où je lui avais instamment demandé un court temps de réflexion, sinon d’immobiliser carrément son véhicule afin de me permettre de bien me concentrer sur le document en question. Ayant tellement de choses à nous dire entre nous, du fait même de cette très longue séparation, nous avions du coup donc convenu à y revenir une fois arrivés à Alger. Mais les quelques kilomètres qui nous séparaient me paraissaient vraiment très longs à supporter que les minutes s’égrenèrent à l’allure des heures, et chaque empan à parcourir tel un véritable parcours du combattant à obligatoirement honorer.
Je restai encore là, un œil solidement fixé sur cette photo et ses nombreux souvenirs à en déterrer, et un autre faisant ce va-et-vient diplomatique dénichant la moindre expression sur les visages de mes deux accompagnateurs, attendant avec impatience la fin prochaine de notre trajet.

Toute une foultitude de sujets, aussi importants les uns que les autres, furent entre-temps évoqués entre nous, sans pour autant, jamais me permettre de braquer sur eux ma grande concentration, attendu que le contenu de cette image tout à l’heure furtivement visionnée m’hypnotisait au plus haut point. Je cherchais donc à tout prix y revenir, quitte à vraiment indisposer mes deux invités, y voyant sûrement cet intérêt grandissant à y découvrir en aparté ces visages innocents ayant enfanté tous ces grandes figures de ces hommes du troisième âge d’aujourd’hui. Ce sentiment de frustration me rappelait, par moment, ces autres habits neufs de l’Aïd que nos parents nous achetaient autrefois et les cachaient de nos regards, jusqu’à l’aube de cette journée de fête à célébrer dans la gaité et la piété. Cependant, j’arrivais tout de même à longtemps garder ce silence confus et embarrassé au lieu d’animer moi-même, comme d’habitude la conversation, préoccupé que j’étais par ces autres souvenirs à évoquer et ces autres vieilles histoires qui en découleraient de source. A mesure que le trajet s’annonçait et se faufilait, sinueux et encombré, mon impatience gagnait en intensité pour parfois m’inciter à leur intimer l’ordre de s’arrêter juste pour un moment : le temps de revoir plus en détails ces figures anciennes de ces galopins des toutes premières années de notre indépendance.

Mais, à chaque fois, par pudeur et par correction, je me soumettais à cette règle d’usage en rapport avec ce comportement à accorder à tout invité, à plus forte raison lorsque celui-ci se trouve être confondu dans le rôle d’un très vieil ami, d’enfance et de classe, par-dessus le marché. En mon for intérieur, je me disais quel trésor constitue cette photo que j’avais à

portée de main, lui changeant assez souvent d’emplacement afin de la mettre à l’abri d’une quelconque détérioration, mais surtout pour mieux la sentir à côté de moi ! A trois reprises, je la retirais du coffre de la voiture pour la mettre sur mes genoux, sur ma poitrine, collée à mon cœur, l’auscultant et la scrutant en cachette ; mais à chaque fois, je fus contraint de la remettre à sa place, en bonne place, afin de ne pas encore déranger mes accompagnateurs. Enfin, la voiture arrivée à destination, s’immobilisa sur le bas côté d’une chaussée peu entretenue, face à l’entrée de la maison de la presse de Kouba ; là, je refusais de la quitter, demandant à mes deux amis de revenir à ce petit monde d’autrefois dont la photo en avait saisi cet instant exceptionnel, aujourd’hui immortalisé.

Ce fut donc cette heure de vérité ; et, c’est là où il fallait faire appel à ce travail de recherche dans les méninges dont la mémoire était vraiment mise à très rude contribution. A très rude épreuve. Ainsi, devant ce défilé, plutôt bien statique, de ces frimousses d’autrefois hypnotisées et caricaturées à jamais, il fallait donc mettre un nom sur chaque figure de bon augure, sur chaque regard perdu ou bien innocent de ces chenapans d’un tout autre rang et calibre d’antan. A trois, tous ensemble, nos têtes ramassées ou regroupées en forme de triangle comme les pierres de supports de la marmite d’un feu de l’âtre de campagne, nous nous mimes à dévisager, un à un, ces autres extraterrestres d’une ère considérée comme plutôt révolue et très ancienne. Pour arriver à compulser et synthétiser le temps afin de refaire encore l’actualité, en en extirpant tous ces vieux visages d’autrefois tous jeunes écoliers, il n’y avait bien malheureusement pas trente-six solutions dans la perspective de remettre au goût du jour les trente-six portraits que reflétait l’image otage de nos yeux. La meilleure des techniques était de procéder par élimination : d’abord, nous identifier et nous retrouver nous-mêmes parmi le lot, bien avant de chercher encore à mieux connaître nos autres anciens camarades de classe. Ce fut donc ce début de solution à partir duquel il fallait enchaîner pour le restant de nos autres partenaires ; seulement, à chaque nouvelle découverte, ce furent ces incessants et continus fous-rires, au point où on pleurait tous de joie : cette joie de nous retrouver et de retrouver également les nôtres. Mais que de souvenirs explorés en si peu de temps ! Et que de formidables aventures remémorées dans le sillage de cette belle image qui aura vraiment réussi à défier l’impact néfaste du temps, afin de nous faire revivre ces autres inoubliables moments de très grande liesse, pour nous, qui n’étions que ces jeunots de toute petites promesses !

Ce fut donc mon plus beau cadeau ! Mon bien meilleur présent ! Aussitôt scannée, cette photo-là était enfin devenue ma vraie propriété. Je pouvais donc l’agrandir, la zoomer, la consulter à tout moment, lui parler en solitaire, l’interroger, en fait, au sujet de ses nombreux secrets… Par vagues intermittentes, j’en riais en pleurant. Je pleurais de ces chaudes larmes de joie ; celle de retrouver enfin à quoi je ressemblais en ces temps. Se prendre en photo à cet âge aussi précoce où presque toutes les familles algériennes étaient démunies, était ce véritable privilège qui pouvait à lui seul vous faire vraiment changer de statut, pour vous propulser parmi les mieux nantis du pays. Porter des sandales en caoutchouc était une pratique bien ancrée dans les mœurs de ces pauvres familles algériennes qui venaient de quitter l’indigénat français pour embrasser dans la foulée toute cette autre misère de la vie d’une toute jeune nation, encore bien ivre de son indépendance pour encore penser à ces autres aspects matériels de la vie en société. Cette photo-là fut donc prise à l’occasion de l’examen de notre entrée en classe de sixième (1re année moyenne actuelle), et même le seul et unique recalé de la classe indiquée s’y était astreint par esprit de groupe. Nous étions très tristes pour lui ; tristes aussi, parce qu’il nous avait privé de réaliser ce « sans faute » derrière lequel toute la contrée courrait depuis déjà de longues années de dur labeur et d’interminables espoirs, enfin devenus réalité. Signe du temps qui passe et qui efface d’un seul trait des vies humaines

et des réalités tangibles pour évacuer les auteurs des premières bien dans l’au-delà, et la postérité des toutes dernières au sein des profondeurs de l’histoire, parmi le lot, existent malheureusement ceux emportés par la faucheuse des âmes, depuis peu ou durant ces toutes dernières décennies du siècle dernier.

A l’occasion, nous ne pouvons que nous plier devant la volonté du plus Grand Seigneur, le priant de leur accorder sa miséricorde en son vaste Paradis. Depuis lors, cette image a donc fait du chemin, faisant vibrer de joie toute la contrée, réveillant tout son monde et la conscience de ses principaux acteurs, aujourd’hui tous sexagénaires, branchés de fait ou de droit sur ces nombreux canaux et réseaux sociaux, à l’effet de se mettre au parfum ou dans le bain. Le comble dans tout cela est que ça soit cet ancien camarade de classe et ami d’enfance, exilé depuis longtemps en Europe, qui nous réveille sur cette autre histoire commune dont nous sommes vraiment incapables de lui archiver ses meilleurs moments. Il est vraiment scandaleux de constater –à nos dépens comme toujours- que de notre histoire très féconde et bien profonde, nous sommes toujours enclins à n’accorder à nos différentes archives que très peu d’intérêt. Sinon pas du tout ! Le classement vertical avait par conséquent tout le temps constitué ce mode d’archivage le mieux approprié. N’en subsistent d’ailleurs que ces autres documents qui refusent de céder au défaitisme des amnésiques et de la politique de la terre brûlée.

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(*) Titre accordé à celui qui accomplit ce cinquième pilier de l’Islam en se rendant aux Lieux Saints de la Mecque et de Médine.

Par Slemnia Bendaoud

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