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Histoire d'un village

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Cette histoire rappelle ,simplement une vie dans un temps passé qui se raconte maintenant de part et d'autres. Elle est l'histoire d'un village.ecrite par Max Hasholder avecla participation de Ibrahim Meghoufel .

  • C'est l'histoire de leur village .
  • De 1902 À 1962, Les soixantes années de vie
  • Fait à Montauban le 25 Juin 1999
  • Ecrit par Max Hasholder, participation par Ibrahim Meghoufel

Ain Lechiakh, Ex Voltaire
Un village d’Algérie


C’est au début du siècle seulement, que l’armée et l’administration françaises décidèrent d’implanter un village de colons à AIN LECHIEKH et de le baptiser du nom de VOLTAIRE. L’Algérie était alors FRANÇAISE.

L’administration coloniale a acheté les terrains, d’une superficie de dix mille hectares environ, aux indigènes. Ces terrains ont été répartis en deux cents lots de cinquante hectares comprenant un terrain à bâtir et un jardin potager en terrasses, au nord du village.
L’armée s’est chargée de mettre en place la voirie et les adductions d’eau par captage de sources naturelles. Les jardins étaient irrigués par des canaux déviant les eaux du TELBENET sur plus de cinq kilomètres.

Il a alors été proposé à des candidats colons, inscrits sur des listes d’attente, d’acheter un lot moyennant une somme relativement faible par rapport à ce qui se pratiquait en métropole, par exemple, mais le candidat à l’achat n’était réellement propriétaire qu’après avoir vécu cinq années sur ses terres. Les colons arrivèrent, certains avec une grande expérience de la vie à la ferme, d’autres tentant leur chance dans ce métier tout à fait nouveau pour eux. Il y’avait des émigrés de l’Isère, les JACQUET, GUILLERMIER, JAUVION, TURC, PRA, CHARLES, GUIRAUD, des Alsaciens et des Lorrains qui avaient quitté leur région en 1870 et qui, depuis, ne s’étaient pas encore fixés, les PETER, HASHOLDER, GOETZ, BEYER, FOURNAISE, CHMER, MARTIN, HILD; des gens du Midi, les DUSSERRE, RENAUDIN, LEOTHAUD, LASSIME, PETIT, HONORAT, CARAGUEL,; des gens du Sud-ouest, les ROQUES, ENJALRAN, GARDON, FOURTON, MORLA, GASTON, SAINT-SERNIN, GALANTINI, BERNHARD, DALONNEAU, CAPDEVILLE, BLOUVAC, BRISAC; des gens du Jura, près de la Suisse, les DUNANT, des Corses, les DELLATANA, PEDATELLA, ROMANETTI; des Bretons, les GUERRIEC. Quelques uns arrivaient d’Espagne, les SERVERA, PONS, ALVAREZ, ARTERO, DE HARO, PRATZ et même d’Italie, les FACIOTTI. Tous s’entraideront les premières années pour construire leur maison et les dépendances sur les lots du village, d’autant mieux que certains étaient maçons ou charpentiers de métier. Par contre, tous ne réussiront par leur jardin potager et leur volailles qu’un opuscule, distribué par l’administration coloniale, les engageait à soigner particulièrement les premières années. Pour défricher les terres arables qui devaient porter récoltes de céréales, il a fallu acheter deux bœufs et quatre mulets aux marchés à bestiaux indigènes de KHEMIS-MILIANA qui se trouve à une trentaine de kilomètres qu’il fallait parcourir à cheval. Les palmiers nains et les cailloux de tuf couvraient le sol à ensemencer. Les palmiers nains étaient arrachés en si grand nombre, que dès les premières années, trois usines à crin ont vu le jour. Le crin était utilisé par les bourreliers pour confectionner principalement les colliers de mulets, mais il était aussi expédié vers ALGER. Les pierres de tuf servirent à bâtir les murs de soutènement des maisons.

VOLTAIRE se situe à cent cinquante kilomètres d’ALGER environ, au Sud-ouest. Ce village est installé sur les coteaux de la plaine de CHELIEF, à égale distance de MILIANA, de MÉDEA et de BOUGHARI. Une route carrossable reliait VOLTAIRE à la route de MILIANA-MÉDEA mais seule une piste permettait d’accéder à BOGHARI. Cette piste était empruntée l’été par les nomades du SAHARA (GBAL’A) qui remontaient vers le nord avec leurs dromadaires chargés de sel gemme; ce sel était échangé à VOLTAIRE contre des céréales. Concassé, il permettait de saler les carcasses de cochons que l’on préparait dès le début décembre; les plus gros morceaux de sel étaient placés dans les mangeoires des bœufs, des vaches et des moutons.

Le jardinage, les volailles, le cochon, le lait de la vache indigène…ont permis aux plus chanceux de tenir durant ces fameuses cinq années et de devenir propriétaire de leur lot. Beaucoup n’ont pas tenu les cinq ans et des lots ont été mis à la vente, le plus souvent aux enchères, et c’est ainsi que les plus argentés ont acquis cent, voire cent cinquante hectares supplémentaires.

Cinq ans étaient passés et, déjà, on avait creusé des tombes pour les plus faibles et, surtout, pour les jeunes enfants. Le curé de LAVIGERIE (Djendel), petite ville située à huit kilomètres de VOLTAIRE, et le pasteur de MILIANA venaient régulièrement visiter leurs ouailles et l’office se tenait chez l’un ou l’autre.

On arrive ainsi vers 1910 et alors les tracteurs font leur apparition. On peut labourer plus profondément; on peut défoncer grâce à un moteur fixe en bout de champ et une grosse charrue brabant tirée par un câble relié à un treuil. Dans les terres défoncées, on plante de la vigne et des oliviers.

L’administration a construit une école, deux classes et deux logements, un bureau de poste, une mairie et a planté l’arbre de la liberté qui trône au milieu de la grande place du village, toute caillouteuse. Des fonctionnaires sont arrivés : les instituteurs, le couple MALTE, le postier, Mr. MONDE, sa femme et ses deux enfants, les facteurs qui sont des KABYLES : GALLOUZE, BOUDJEMILE. D’autres Kabyles, BOUSSAAD par exemple, sont venus tenir boutique d’épiceries et de tissus. L’école n’est pas mixte; il y’a une classe des filles et une classe de garçons. Si parmi les garçons on rencontre quelques indigènes, Kabyles et Arabes fils de notables, seules les filles Kabyles fréquentent la classe des filles. Tous les européens sont scolarisés et préparent le certificat d’études primaires.

Il s’est installé un maréchal ferrant, Mr. MANDON, qui fait des merveilles pour affûter les socs de la charrue DOMBASLE et ferrer les chevaux. Quelques arabes entreprenants ont ouvert deux cafés maures, un souk, ou se sont improvisés marchand de légumes ou boucher : GUESSOM, BOUCHICHIA, BENYAGOUB, BOURGHA. Les indigènes du bled, trouvant du travail au village, s’installent dans des DOUARS près du centre et y construisent des GOURBIS comprenant une ossature de perches, liées entre elles et une couverture de DISS, herbe longue et sèche. Au lever du jour et à la tombée de la nuit, la place de recréation de l’école est réservée à la prière des MUSULMANS tournés vers LA MECQUE.
Des familles aisées, les GERMAIN’ KLENE, acquièrent vingt mille hectares de terres en friches non loties et y installent un grand domaine de vignes, oliviers et même orangers près du CHELIFF. C’est sous leur impulsion qu’une église sera construite, en face de l’arbre de la liberté, au dessus de la place du village.

Et la guerre de 14-18 éclate. Tous les hommes valides sont mobilisés. Leur absence se poursuivant, ce sont les femmes qui font marcher la maison et la ferme. Elles disposent de main d’œuvre bon marché en la personne des prisonniers RUSSES logés chez l’habitant au village. Beaucoup d’hommes ne reviendront pas ou reviendront traumatisés : gazés dans les tranchées de VERDUN ou naufragés en mer, ballottés les vagues, accrochés à une épave pendant plus de douze heures. Certaines femmes continuèrent seules avec beaucoup d’enfants en bas âge, cinq voire six. Douze ou quinze années plus tard, les enfants pourront, pour la plupart, continuer le métier d’agriculteur. Les fermes de deux cents hectares, redeviennent des lots de cinquante hectares ou moins.
Beaucoup de mariages se font entre jeunes du village où l’on danse, au son des phonographes, tous les dimanches à la terrasse des deux cafés qui sont très fréquentés tous les jours à l’heure de l’apéritif où l’on boit force ANISETTES pour accompagner la KHEMIA fortement salée et même pimentée. Chaque année, le comité des jeunes conscrit organise une fête avec orchestre, sur la place du village dont une partie a été dallée pour favoriser l’évolution des danseurs. Des forains s’installent tout autour de la piste de danse et l’on vient à cette fête depuis LAVIGERIE, AFFREVILLE, MILIANA, BORLEY LA SAPIE, MEDEA…
Pour le jour de l’an, les ménagèrent préparent, en particulier, des corbeilles à linge pleines d’oreillettes qu’elles distribuent aux enfants européens et indigènes qui passent de maison en maison souhaiter la bonne année. Le père Noel n’a oublié personne même s’il n’a apporté qu’une quille à chacun des enfants de la famille. A eux tous ils auront un jeu complet.
La vigne étant une culture qui rapporte davantage que les céréales, il y’a d’abord beaucoup de petites caves particulières qui sont construites et c’est en 1936 que les viticulteurs de VOLTAIRE se regroupent et fondent la cave coopérative, créant par la même occasion quelques emplois stables qui sont occupés pour la plupart par des indigènes : SEDDICK, le caviste, M’HAMED HARRIZI, son aide et DJELLOUL BOUSSAAD le secrétaire. Le comité directeur de la cave coopérative négocie les ventes de vin en gros et répartit les sommes d’argent reçues au prorata des récoltes et de leur qualité. On y fait un vin chaleureux qui titre quatorze ou même quinze degrés d’alcool et qui provient des cépages CARIGNAN et GRENACHE qui apportent la couleur et la teneur en alcool et CINSAULT (arabe) qui apporte la quantité et la saveur; la production de la région des couteaux est classée Vin de Qualité Supérieure. Le CINSAULT était consommé comme un raisin de table par beaucoup de gens. Si au tout début, il n’y avait qu’un seul garde champêtre s’occupant surtout du village et des jardins potagers tout proches, il faut maintenant tripler l’effectif pour surveiller les cultures fruitières telles la vigne, les melons, les pastèques, les olives et les amandes et les cultures céréalières : blé, orge, avoine. Les trois gardes champêtres dont deux sont des indigènes, sont, de temps en temps, aidés par le peloton de gendarmerie stationné à LAVIGERIE.
Arrive la guerre de 1940. La encore, les hommes sont mobilisés. La plupart d’entre eux participera aux débarquements en CORSE, en Italie ou dans les environs de TOULON avec les TIRAILLEURS ALGÉRIENS, les SAPHIS ou les ZOUAVES dont la tenue de parade a survécu à toute les modes, BURNOUS blanc ouvert sur le costume rouge des BERBERES avec le ceinturon de flanelle blanche et, sur le tête, la CHECHIA brique. Quelques uns ne reviendront pas, fauchés par la mort en pleine jeunesse; d’autres resteront prisonniers jusqu’en 1945; certains ont rejoint DE GAULLE en ANGLETERRE. Les femmes du village se sont organisées; elles n’entraident. Elles accueillent aussi des enfants, du HAVRE en particulier, réfugiés en ALGÉRIE pour échapper aux bombardements que subit le NORD DE la France. Il y a, parmi eux, les enfants de la famille FREVAL et ceux de la famille COISY. Ces enfants retourneront chez eux en 1945, mais trois d’entre eux reviendront vivre à VOLTAIRE dans leur famille d’accueil et se marieront en ALGÉRIE et même à VOLTAIRE pour deux d’entre eux. Ils font partie de la grande famille des VOLTEROIS. Les automobilistes avaient fait apparition avant la guerre, les camions et l’autocar aussi. Le transporteur CLUCHIER de LAVIGERIE assure une liaison quotidienne entre VOLTAIRE et AFFREVILLE, près de MILIANA la préfecture, en passant pas LAVIGERIE. Beaucoup d’automobilistes malmenées par les chemins caillouteux et les conducteurs maladroits, pas entretenues pendant les quatre années de guerre, finiront dans un terrain vague. Mais après la guerre, l’économie repart : Le boucher et le poissonnier ambulants viennent d’AFFREVILLE un jour par semaine. Les boulangers de LAVIGERIE, CHABRE ET SAUREL nous ravitaillent en pain puisque le boulanger du village n’est pas revenu de la guerre et que les fours à pain des particuliers et même le four communal sont tombés en désuétude. Les indigènes commencent à se servir chez les boulangers, eux dont les femmes fabriquaient d’excellentes galettes dans les COUCHAS, fours rudimentaires hémisphériques, fait d’un mélange de paille et d’argile séchée, comportant une ouverture basse sur le devant et une autre au sommet pour laisser échapper les fumées de combustions des bois secs et des bouses de vaches séchées placées entre trois pierres plates qui servaient de sole à la cuisson des KESRAHS. Elles étaient délicieuses ces galettes, MATLORS, mangées encore chaudes, ouvertes en deux avec, à l’intérieur, un piment cuit sur les braises et épluché chaud.
D’une main on tenait la galette et le piment que l’on croquait à belles dents et de l’autre main on tenait soit une grappe de raisin cinsault gorgé de soleil, soit trois ou quatre figues BAKHORS, soit trois figues de barbarie, des KARMOUS AN’SARA cueillies bien mûres avec moult précautions dues à leurs innombrables et très désagréables épines qu’il fallait casser en bouchonnant le fruit avec un tampon de paille. Les fruits étaient destinés à calmer par leur fraîcheur, le feu du piment dans la bouche.
D’ailleurs, le four des MAURESQUES, en plein d’air, devant le GOURBI dont l’entrée était gardé par un CHIEN ARABE, hargneux au possible, attaché qu’il était à longueur de vie à une longue chaîne fixée à un piquet, ne pouvant qu’aboyer furieusement après tout ce qui bougeait dans son environnement, le four des mauresques donc était un vrai joyau d’où sortait de nombreuses préparations et friandises, le FTIHRS, galettes d’orge plates et compactes, grillés des deux côtés, les M’BESSES faits de semoule salée et huilée. Pour cuire les TADJINES, elles utilisaient plutôt les braises du KANOUN et réussissaient et délicieux MAHROCS, crêpes alvéolées que l’on dégustait garnies de miel tiré de ruches artisanales faites en osier et que l’on éventerait à la récolte. Elles préparaient aussi, des MAKROUTS avec de la semoule de blé dur qui entourait un cœur de dattes ou de figues sèches pilées et aromatisées à la fleur d’orange.
Revenons à l’après guerre, pour voir les agriculteurs s’équiper de matériels nouveaux : les premières moissonneuses batteuses, les tracteurs à roues caoutchoutées, les camions RENAULT de deux tonnes cinq de charge. On a maintenant besoin de beaucoup moins de bras pour un rendement supérieur d’autant que les produits phytosanitaires évoluent et que les engrais chimiques détrônent La fumure traditionnelle. D’ailleurs le cheptel vif de chaque ferme se réduit comme peau de chagrin; il n’y’a pas de fumier naturel que pour les jardins potagers. Mais tout d’abord rappelons ce qu’était le travail de ferme du bon vieux temps; dès le mois de juin, les blés sont mûrs et la période des moissons commence. On fauche les épis de chaume à la moissonneuse lieuse ou alors carrément à la faucille avec l’aide de moissonneurs venus du sud qui travaille à la tâche et à moitié. Le salaire du groupe représente la moitié de la récolte; ajoutons à cela, les épis glanés, après leur passage, par tout les membres de familles et soyons sûrs que les GUEBLIS repartent de la région qu’ils ont habité pendant tout ce temps en logeant sous des tentes de Nomades, avec leur provision de blé de l’année. Les rendements sont maigres dans ces parcelles difficiles d’accès. On récolte moins de dix quintaux à l’hectare les années de sécheresse. Néanmoins, les superficies des champs sont en moyenne de dix hectares et les gerbes rassemblées sur place puis apportées par chariots entiers sur l’aire commune de battages représentent d’importantes meules. Un entrepreneur de battages venait d’Affreville avec sa grosse batteuse, trieuse et botteleuse. C’était un événement d’importance. Il en avait pour un mois complet de travail. Les sacs de grains pesant un quintal chacun que, dès l’âge de dix huit ans, tout homme devait porter sur ses épaules, s’entassaient sur l’aire de battage et, toutes les nuits, il fallait garder ce précieux bien, très convoité par les indigènes dont c’est la nourriture essentielle. Un transporteur d’Affreville, venait avec camion et remorque, une fois par jour à partir de la deuxième semaine de battages pour emmener ce blé aux DOCKS privés qui se chargeaient de la commercialisation. Chacun récupérait la paille, la POUSSE et la CRIBLURE pour nourrir les bêtes en complément du fourrage et faire leur litière. On cultivait, aussi, de l’orge pour les cochons et un peu d’avoine pour les chevaux. Sur ces terres maigres, les agriculteurs pratiquaient l’alternance. Pendant la guerre, on s’est mis à la culture du LIN dont on récupérait les graines pour l’huile et les tiges qui étaient expédiées en France. On voyait aussi des champs de lentilles, des étendues de pois chiches et des fèves que l’on récoltait sèches. La pomme de terre et les salsifis ne se trouvaient que dans les jardins bien irrigués. L’époque des vendanges, dès le début du mois de septembre, était aussi très animée. Tous les moyens de transport à plate-forme étaient réquisitionnés et bâchés, pour transporter jusqu’à la cave coopérative, les grappes juteuses coupées par des équipes d’indigènes venus de DJEBEL voisin en renfort des employés agricoles annuels. Ces derniers avaient quelques responsabilités, assurant les fonctions de GARDIEN DE VIGNE, CHEF DE CHANTIER, PORTEURS À DOS ou CONDUCTEURS D’ENGINS ou d’ATTELAGES car on utilisait encore des chariots à bœufs et mulets.
Un peu plus tard dans l’année, la cueillette des olives mobilisant les énergies. Les olives qui n’étaient pas préparées à la ferme dans des grandes jarres en grés (olives cassées et épicées; olive à la grecque) étaient transportées jusqu’aux huileries près de LAVARANDE et les récoltants ramenaient leur huile pour l’année.
Vers les années cinquante, c’est la culture du TABAC qui occupera les indigènes les plus entreprenants qui travaillent moitié avec un propriétaire européen ou indigène. Le propriétaire donne le terrain et les outils aratoires; le commis se charge de faire venir, dans une terre très riche, les petits plants de tabac avec les graines sélectionnées par la TABACOOP d’EL AFROUN. Il transplante, arrose au haquet tiré par un mulet, bine et récolte feuille par feuille les cinq à six hectares de plants maigrichons mais très parfumés. Les feuilles sont travaillées par les femmes et les enfants du groupe familial; mises en guirlandes ou ZRONGAS, suspendues dans les séchoirs préfabriqués qui sont sortis de terre comme des champignons de fenouil au printemps après un bon orage, puis serrées en MANOQUES. La main d’œuvre est payable à la tâche : cinq francs en 1950 pour une ZRONGA réalisée. Les ballots de manoques partent alors pour EL AFROUN où la coopérative donne immédiatement une prime en fonction de la qualité, puis le revenu total de la vente avec des acomptes très appréciés. Les sommes sont partagées en égales parties entre le propriétaire du terrain et le commis, par la coopérative elle-même.
Au village, quelques mauresques sont plus connues que les autres; elles sont laveuses ou assurent la traite du lait. Ce sont, le plus souvent, des veuves ayant beaucoup d’enfants à charge. Matin et soir, on les voit traversant le village, voilée et rasant les murs pour ne pas se faire remarquer. On les identifie néanmoins à leur allure et on sait que la CHELLALIA va mettre en train la lessiveuse chez PRA ou que la grande qui les dépasse toutes d’une tête et qui est surnommée MONT’PAILLE ou TOUILA se dépêche d’aller traire les vaches chez TURC avant le départ au pacage; tous les mardis, c’est LHALLIA qui passe sa journée à laver les draps, les serviettes et les nappes du seul Hôtel-Restaurant du village. Depuis que les lessiveuses ont fait leur apparition, le LAVOIR COMMUNAL est déserté par les lavandières qui s’interpellaient en OCCITAN. Il tombe en ruine et personne ne se préoccupe de son sort. Le lait est vendu aux indigènes surtout, qui le commandent en RHBOR, quart de litre. Mille neuf cent cinquante quatre ! La REBELLION s’installe en ALGÉRIE. La région de VOLTAIRE sera relativement épargnée par la GUERRE. On a su par la suite, que c’était en raison de sa situation entre deux WILAYAS, qui se faisait un point de passage et de repos pour les FELLAGHAS. Les indigènes du bled on été impliqués mais rarement, sauf les deux dernières années, les indigènes du village. La guerre a, tout de même, amené son lot de désolation. Alexis PRA a été tué en sautant, avec son tracteur, sur une mine placée sur le chemin de sa ferme, par une équipe des PONTS ET CHAUSSÉES étrangère au village et qui entretenait les routes dans le secteur. Son fils de trois ans était assis entre ses jambes et n’a rien eu, protégé qu’il était par son père. Ensuite, Édouard ROQUES a été assassiné un matin alors qu’il arrivait à sa ferme située à sept kilomètres du village, en plein bled. Il n’habitait plus cette ferme et s’était réfugié au village comme beaucoup d’autres fermiers. D’ailleurs plus aucune maison du village n’était inoccupée, la lente désaffection des campagnes par les jeunes était contrebalancée par l’afflux des fermiers et des fonctionnaires. Les fermes abandonnées la nuit, étaient souvent incendiées ainsi que les récoltent de céréales. Dans toutes les fermes qui sont restées habitées pendant cette période de guerre, s’élève maintenant un MIRADOR dans lequel les familles passent la nuit. Une HARKA a été installée à AIN LAPSI ou l’armée a rouvert une école qui a connu son temps de gloire. Cette école, située dans le bled à sept kilomètres du village était patronnée par l’armée de Terre qui y recrutait des ENFANTS DE TROUPE. Un instituteur, nommé par l’INSPECTION ACADÉMIQUE y était en poste régulièrement et il se passait parfois des mois sans qu’il ne rencontre un seul européen. Cependant, chaque année, au moins de juin s’y déroulait une grande fête au cours de laquelle avait lieu la distribution des prix en présence de nombreux officiels avant la dégustation du traditionnel MECHOUI.
Les HARKIS dans le bled, les GENDARMES à LAVIGERIE, les LEGIONNAIRES en patrouille et la GARDE TERRITORIALE au village, constituée de réservistes mobilisés sur place, armés du fameux fusil LEBEL, assuraient une tranquillité trompeuse, mais le COUVRE-FEU était en vigueur et les déplacements s’effectuaient en CONVOIS. Après la création de l’ORGANISATION ARMÉE SECRÈTE (OAS) du général SALAN, les gardes territoriales ont été dissoutes car il ne fallait pas laisser d’armes de guerre aux mains des européens.
C’est à cette époque que VOLTAIRE est promu au rang de COMMUNE DE PLEIN EXERCICE. Jusqu’à lors le village faisait partie de la COMMUNE MIXTE DU DJENDEL, avec les villages de LAVIGERIE, BORLEY LA SAPIE, DULFUSVILLE ET BARRAGE DU GRHIB. Un administrateur était à sa tête et chaque village élisait au suffrage universel un ADJOINT SPECIAL et des conseillers. Temps de guerre oblige, le premier maire de voltaire a été nommé par l’Administration et l’armée; n’empêche que les fonds propres et les subventions en font une commune riche qui se dote d’une mairie neuve, de deux nouvelles écoles, d’un logement communal, d’un grand bâtiment abritant le FOYER RURAL, d’un ABBATOIR rudimentaire, utilisé surtout le jour du marché hebdomadaire et d’un square fleuri et ombragé. C’est l’Abreuvoir des premiers jours de la création du village qui fait les frais de cette rénovation et se sont sept ou huit personnes de la région qui ont eu un emploi stable. Un couple, secrétaires de mairie, deux instructeurs, titulaires du B.E.P.C, aux écoles, un jardinier communal, MAAMAR BOUAMRA, deux éboueurs, l’albinos “CHOUBLANC” et son aide MOHAMED, deux nouveaux facteurs. Par contre, le CAID, BENTAIEB SALAH, cousin du député de même nom, perdait ses prérogatives. Le foyer rural, animé bénévolement par un instituteur du village, Gérard WATIER est le lieu de rencontre privilégié de tous les jeunes et même des plus. Anciens à l’occasion de projections de films cinématographiques par exemple ou lors de la perpétuation, en plus intime, de la fête de VOLTAIRE.
Arrive mille neuf cent soixante deux et le jour de la proclamation du cessez le feu en ALGÉRIE. À midi pile, les arabes du village manifestent leur joie mais il y’avait là une arrière pensée. Alors que les européens se sont barricadés chez eux, les Algériens en puissance commencent à défoncer les portes et les fenêtres, armés de pioches, de haches, de faux et de faucilles. Les fils du téléphone ont été coupés; impossible d’appeler au secours. Un sous-officier de la HARKA, se trouvait au village ou il résidait. Pistolet au poing et moteur emballé, il se force un passage à travers la meute d’enragés et gagne son campement d’où il avertit les gendarmes de Lavigerie. Quinze minute plus tard, les gendarmes par le bas, les harkis par le haut, les deux formations militaires encerclent le village et remontent les rues, repoussant devant eux, à coup de grenades offensives, les manifestants. Quelques coups de feu seront échangés et il y’aura des morts. Les Accords d’Évian sont loin d’être respectés. Aussi, les Français décident-ils de quitter Voltaire, la mort dans l’âme, et en abandonnant tous leurs biens, sans même lever les récoltes qui étaient magnifiques cette année-là. Les moins optimistes tablaient sur des rendements de quarante quintaux à l’hectare pour blé dur OUED ZENATTI dont la région était devenue une zone de sélection. Les vignes promettaient aussi des grappes nombreuses et bien remplies.
Les voltairois grossiront le flot des rapatriés qui regagnent la métropole ne sachant pas du tout ce qui les attendaient. Quelques uns restés en Algérie, coûte que coûte, et l’ont payé cher en vies humaines et en humiliations. Les vendanges terminées et l’argent empoché, ils sont tous rentrés en France avant la fin de l’année.
En juillet mille neuf cent soixante deux, voltaire cessait d’être et le nom qui était rebaptisé AIN LECHIEKH. L’Algérie française avait vécu; l’Algérie Algérienne naissait.

Par Med Bradai